LES AVANTAGES DU TRAVAIL
Monsieur Dorville, riche fabricant, était l'ennemi le plus infatigable de l'oisiveté. Non-seulement il consacrait la journée entière au travail ; mais encore il avait soin de tenir en exercice tous les gens de sa maison. Bienfaisant envers ceux a qui des infirmités, ou un grand âge ne laissaient plus la force de s'occuper, il était sans pitié pour ces robustes fainéans qui venaient mendier à sa porte. Il leur demandait pourquoi ils ne travaillaient pas; et, lorsqu'ils s'en excusaient sur ce qu'ils ne trouvaient pas d'ouvrage, il leur en offrait dans ses manufactures; mais lorsqu'on l'avait une fois refusé , il ne fallait plus se présenter devant lui.
11 ne laissait ouvrir ni fermer un ballot de marchandises , sans obliger François et Robert , ses enfans , d'y prêter la main . Il avait un jardin assez vaste derrière sa maison. Pendant l'été, il y faisait travailler ses fils sous les yeux du jardinier; et pendant l'hiver, il leur donnait à faire de petits ouvrages en carton ou au tour.
Ses trois filles n'avaient pas plus de temps à donner à l'oisiveté. Elles étaient chargées de tous les détails du ménage, qui- convenaient a leur sexe.
Pour mieux exciter et soutenir leur zèle, M. Dorville payait a chacun son ou-
ivrage;et il avaitsoin d'accorder une récom-
tingué par son activité. C'était avec ces petits profits , que les enfans trouvaient moyen de fournir aux dépenses de leurs plaisirs et de leur entretien.
On n'entendait jamais parmieuxdemauvais propos et de querelles. Us jouissaient d'une santé parfaite ; et chaque jour amenait de nouveaux plaisirs, en leur faisant goûter le fruit de leurs travaux.
Si les garçons apportaient à leurs sœurs un bouquet d'œillets ou de jacinthes , cueilli dans leur parterre, ils en recevaient, à leur tour , des manchettes brodées , des bourses , des cordons de canne ou de montre, ouvrage de leurs mains industrieuses. S'ils présentaient au dessert des fruits venus sur de jeunes arbres qu'ils avaient plantés et greffés euxmêmes, ils avaient la satisfaction d'entendre leurs parens en faire l'éloge, en apprenant à leurs amis a qu'ils en avaient obligation. Alors chacun prenait son verre, et les convives en chœur buvaient à la santé des petits jardiniers.
Tous les ans on célébrait dans la famille sept jours de fête extraordinaire, savoir , le jour de naissance de chacun des cinq enfans , et celui de leur père et de leur mère. On y voyait régner , à l'envi, la tendresse et le plaisir. C'était surtout pour la fête de leurs parens, que les enfans, animés dune louable émulation, cherchaient à se surpasser les uns les autres par la richesse de leurs hommages.
Les jeunes garçons venaient offrir des ouvrages de carton bien vernissés, ou des bijoux d'ivoire et d'ébène artistement travaillés au tour. Les jeunes demoiselles présentaient des ouvrages en broderie, qu'elles avaient travaillés en secret. Leur père et leur mère , comme on l'imagine sans peine, n'oubliaient pas de répondre à ces cadeaux. Us donnaient ordinairement à leurs enfans un joli repas, auquel on invitait tous leurs petits amis. La fête se terminait toujours en un bal ,
LE PLTIT GRANDISSON.
où cette vive jeunesse , excitée par la musique, se trémoussait à ravir; et les parens étaient transportés de joie en voyant leurs grâces naturelles et leur folâtre gaieté.
Qui croirait que ces enfans eussent jamais pu se dégoûter d un genre de vie aussi doux? C'est pourtant ce qui arriva. François, un jour, était allé faire visite à ses petits cousins. 11 revint a la maison avec une physionomie chagrine. Son père , qui, sur quelques paroles indirectes, comprit d'abord le sujet de ses soucis, fit semblant de ne pas s'en apercevoir. Cependant comme François avait encore, le lendemain , le même fonds de tristesse, M. Dorville l'ayant engagé après le dîner a faire avec lui une visite a ses pépinières, ils eurent ensemble l'entretien suivant.
m. dorville. — Qu'as-tu donc, mon cher François? Je suis inquiet de l'air de langueur que je vois répandu sur ta physionomie.
François , affectant une mine riante.
— Ce n'est rien du tout, mon papa.
m. dorville. — Tu as beau vouloir sourire, tu n'as pas la figure aussi gaie qu'a l'ordinaire.
François. — Je ne saurais en disconvenir.
m. dorville. — Est-ce que tu aurais quelque sujet de tristesse ?
François. — Oh ! si j'osais vous le dire !
m. dorville. — Craindrais-tu de m'ouvrir ton cœur ? Ne suis-je pas ton ami ?
François. — C'est que vous me gronderiez peut-être.
m. dorville. — Moi , te gronder I Tu sais que ce n'est ni dans mes principes ni dans mon caractère.
François. — 11 est bien vrai : mais , tenez, mon papa, laissez-moi mon secret.
m. dorville. — Pourquoi donc, puisqu'il t'afflige?
François. — C est que vous ne voudriez pas remédier à mon chagrin.
M. dorville. — Ainsi lu penses que j'aimerais mieux te voir triste que content? Je croyais t'avoir fait prendre une autre idée de ma tendresse.
François. — 0 mon papa , que ditesvous ! Non, non , je sais que vous n'avez pas de plus grande joie que de nous voir joyeux.
m. dorville. — Je ne vois donc pas ce qui t'empêche de me faire ta confidence. Tiens, arrangeons-nous. Contemoi ta peine , et moi , je te promets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour la dissiper.
François. — Eh bien! mon papa, puisque vous le voulez, il faut que je vous le dise. Vous nous tenez à la chaîne comme des esclaves , pour nous faire travailler du matin au soir. Voyez mes cousins , comme leur papa leur laisse prendre du bon temps. Est-ce que nous ne pourrions p;is en avoir aussi bien qu'eux?
Quoi ! mon cher fils , c'est là tout ce qui te chagrine? Il n'est rien de plus facile que de te contenter. A Dieu ne plaise que je veuille te faire travailler malgré toi ! tu es le maître de prendre du repos, jusqu'à ce que tu viennes me presser toimême de te rendre à tes occupations.
François, fort content de jouir de cette liberté de l'aveu de son père, employa le reste de la journée à baguenauder ça et là dans le jardin.
M. Dorville se levait tous les jours de très-bonne heure; et lorsque la matinée était belle, il se plaisait à faire un tour de promenade dans la campagne avec celui de ses enfans qui, la veille, avait été le plus docile et le plus appliqué à son travail.
Le lendemain de cet entretien , l'aurore , en se levant, annonça la plus belle matinée. M. Dorville se disposait à sortir. François l'entendit; et quoiqu'il sentît en
LE PETiT GRANDISSON.
lui-même qu'il n'avait guère mérité d'accompagner son père, il se leva précipitamment, et vint lui demander la permission de sortir avec lui. M. Dorville y consentit volontiers. Ils allèrent s'asseoir au sommet d'une colline, d'où Ton découvrait toute la campagne des environs.
C'était dans les premiers jours du printemps. Les prairies qui, un mois auparavant , étaient encore ensevelies sous la neige, étalaient la plus riante verdure. Les arbres des bocages se couvraient d'un feuillage tendre, ceux des vergers se paraient de fleurs blanches et pourprées.
L'oreille n'était plus déchirée des sifflemens aigus de l'aquilon : on n'entendait retentir les airs que du ramage des oiseaux. On voyait les brebis et les jeunes chevaux bondir sur les gras pâturages.
Le laboureur parcourait ses sillons, en faisant résonner les échos de ses chants joyeux. Une foule de voyageurs était répandue sur tous les chemins d'alentour.
Les uns conduisaient d'énormes voitures chargées de blé , devin, ou de marchandises : les autres portaient sur leur dos des corbeilles pleines d'herbes et de fleurs. Déjeunes paysannes semblaient marcher en cadence, la tête couronnée de vases de lait. Tous s'avançaient à grands pas vers les portes de la ville, qui venaient de s'ouvrir pour les recevoir.
François, ému par ce tableau, sentit son cœur tressaillir d'allégresse. Il se jeta dans les bras de son père en s'écriant : 0 mon papa, la délicieuse matinée! Que je vous remercie du plaisir que je goûte en ce moment l
m. dorville. — Si tous nos amis étaient ici pour en jouir avec nous! Je suis fâché que nous n'ayons pas pris tes cousins, en passant devant leur porte.
François. — Oh ! ils sont encore au lit pour deux ou trois heures, au moins.
m. dorville. — Est-il possible? lis
passent donc une partie de la journée à dormir?
François. — Je suis allé quelquefois leur faire visite à neuf heures du matin • à peine avaient-ils les yeux ouverts.
m. dorville. — Sans doute , en ce moment, leur sort te paraît digne d'envie?
François. — Non vraiment, mon papa. Si je dormais comme eux , je ne jouirais pas du plaisir que je sens.
m. dorville. — Voilà un avantage de l'amour du travail. 11 nous réveille d'assez bonne heure pour nous faire goûter le charme d'une belle matinée.
François. — Mais, mon papa, est-ce que je ne pourrais pas me -lever de bonne heure sans travailler?
m. dorville. — Et que ferais- tu?
François. — J'irais me promener tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Aujourd'hui je monterais sur le sommet de la colline, demain, je m'enfoncerais dans la forêt. Une autre fois, j'irais m'asseoir au bord de la rivière.
m. dorville. — C'est fort bien , mon ami; mais nous n'avons que 5b5 jours dans l'année. Si nous en retranchons toutes les matinées froides et humides, à peine en restera-t-il qui soient aussi belles que celle d'aujourd'hui. Iras-tu te promener le matin, lorsqu'il fait du brouillard , lorsqu'il tombe de la pluie ou de la neige, ou qu'un vent impétueux souffle la gelée et les frimas?
François. — Oh ! non certes. Ce vilain temps me ferait bien vite passer le goût de la promenade.
m. dokville. — Que ferais-tudonc les trois cents autres matinées, si tu ne travaillais pas?
François. — Je n'en sais trop rien.
m. dorville. Et crois-tu franchement que lu serais fort heureux, de ne savoir jamais ce que tu aurais à faire?
LE PETIT UHANDjSi,O.N.
François. — Non , je l'avoue. Le temps me paraîtrait bien long.
m. dorville. — Ne vaudrait -il pas mieux travailler de bon courage que de le frotter les yeux , d'étendre tes bras , de bâiller, et de te laisser tomber sur uuc chaise, comme tu fais lorsque tu t'ennuies?
François. — Mais, mon papa , si je ne travaillais pas, je pourrais m'amusera quelque jeu.
m. dorville. — Tu sais bien que je ne t'ai jamais empêche de t'amuser. Mais voyons si c'est le travail , ou une vaine dissipation , qui te donne les plus vrais plaisirs. Je suis bien loin de vouloir que mes enfans ne soient pas aussi heureux qu'ils peuvent l'être. Tu ne travailleras jamais , et tu joueras toujours , si tu me prouves que tes jeux te donnent plus de satisfaction que tes travaux.
François. — Prenez-y garde, mon papa, cette preuve ne serait pas difficile.
m. dorville. — Eh bien! voyons. Je veux en courir le risque.
fkançois. — N'avez-vous pas observé qu'en jouant, je saute, je ris, je danse, je fais mille cabrioles? Il n'en est pas de même lorsque je suis au travail.
m. dorville. — Cependant je t'ai vu plusieurs fois t'amuser et rire avec ton frère tout en travaillant.
François. — Il est vrai; mais c'est bien mieux encore lorsque je joue tout de bon.
m. dorville. — Tu ne laisses passer aucun jour sans jouer, pourrais- tu me montrer quelque chose d'agréable qui te soit resté de tes jeux?
François. — Non , mon papa , je n'en ai plus que le souvenir.
m., dorville. — Et n'as-tu rien qui te soit resté de ton travail?
François. — Je vous demande pardon. 11 y a dans mon jardin plus de trois douzaines de jeunes arbres que j'ai plan-
tés et greffés moi-même. Toutes mes couches sont couvertes de bons légumes , et mes plates-bandes de belles fleurs.
m. dorville. — Est-ce là tout, mon ami?
François. — Non vraiment, mon papa. N'ai-je pas dans ma chambre une grande armoire pleine d'ouvrages en paille et en carton , ainsi que de mille petits bijoux d'ivoire et d'ébène, que j'ai tournés sur mon tour?
m. dorville. — Mais tous ces objets, tu ne les vois sans doute à présent qu'avec regret, en songeant à toutes les gouttes de sueur qu'ils t'ont fait répandre? En voilà, dis- lu , qui m'ont coûté une journée entière de peine.
François. — Et quand ils m'en auraient coûté encore plus?
m. dorville. — Eh bien ?
frainçois. — Tenez, mon papa, lorsque je vois mon armoire parée des fruits de mon travail , lorsque je cueille un bouquet pour mes sœurs , ou que j'ai de beaux fruits ou de bons légumes à présenter à maman , je me trouve si heureux , que je ne me souviens plus de tous les soins qu'il m'a fallu prendre.
m. dorville. — Et dis-moi , le temps que tu as consacré à cultiver ton jardin , ou à tourner, voudrais-tu maintenant l'avoir passé à te divertir ?
François. — Non certainement ; car il ne m'en resterait plus rien aujourd'hui.
m. dorville. — Au moins tu en aurais le souvenir. Est-ce que tu le comptes pour rien ?
François. — Oh ! c'est bien peu de chose.
m. dorville. — Je crois entendre dans ta réflexion que les jeux ne peuvent amuser que lorsqu'on les goûte; et lu conviendras qu'ils n'amusent pas toujours autant qu'on l'avait espéré. Le travail, au contraire, après nous avoir occupés agréa-
LE PETIT GRANDJSSON.
blement, nouslaisse desjouissances utiles. Pendant plus de vingt ans , tu trouveras un nouveau plaisir à cueillir des fruits sur les arbres que tu as plantés de ta propre main, au lieu que lu ne te souviendras pas même de tes jeux frivoles. Tu peux maintenant décider ce qui donne les vrais plaisirs , si c'est un travail utile, ou de vains amusemeus.
François . — Oh , mon papa , de la manière dont vous me faites envisager les choses , il n'y a pas à balancer. (Test le travail, sans contredit, qui me rend plus heureux.
m. dorville. — Tu vois si j'ai raison de te le faire chérir. Si je te disais : Allons, François , ne travaille plus. Je veux que tu passes ton temps à jouer , ne serait-ce pas te rendre malheureux pour le reste de ta vie ?
François. — Oh oui , je le sens. Tous les jeux me deviendraient bientôt insupportables.
m. dorville. — Ne te semblent-ils pas au contraire plus doux, lorsque tu as travaillé?
François. — Oui , mon papa , j'en conviens.
m. dorville. — C'est alors que je te presse moi-même d'en goûter le plaisir.
Tu sais que je vais souvent engager tes cousins et quelques autres de tes camarades à venir se divertir avec toi. As-tu oublié vos combats à la lutte , vos courses, vos parties de barre ?
François. — Non, mon papa, je m'en souviens a merveille. Vous avez la bonté d'y assister presque toujours, et je vous vois sourire lorsque j'y ai l'avantage.
m. dorville. — En effet, cela t'arrive assez souvent.
François. — C'est que je suis plus fort qu'aucun de mes compagnons. Mes pauvres cousins surtout , je ne les craindrais guère, quand ils se mettraient tous les deux contre moi.
T. IV
m. dorville. — Ils ne sont peut-être pas si âgés?
françois. — Oh ! vous le savez bien, je suis plus jeune d'un an que le cadet.
m. dorville. — C'est donc que tu es mieux nourri?
François. — Je vous demande pardon, mon papa ; mais ils sont mieux traités les jours ordinaires que nous ne le sommes les jours de fêle.
m. dorville. — Je ne vois donc pas d'où cet excès de force pourrait te venir, à moins que ce ne soit du travail.
François. — Avec votre permission , mon papa , cela n'est guère possible ; car le travail m'affaiblit quelquefois au point que je ne puis remuer mes membres.
m. dorville. — Mais , mon fils, qui sont ceux qui courent le mieux ?
françois. — Ce sont les coureurs.
m. dorville. — Et d'où vient cela , je te prie ?
françois. — C'est qu'ils sont accoutumés à courir.
m. dorville. — Cependant la course les fatigue quelquefois , comme le travail t'affaiblit.
françois. — Sans doute.
m. dorville. — Oui , mais le lendemain , en sont-ils moins lestes , et toi moins frais et moins gaillard ?
François. — Il est vrai.
u. dorville. — Un mot encore. N'astu pas vu des gens qui aient des membres plus nerveux que les autres?
françois. — Oh oui , notre forgeron, par exemple. Il n'y a qu'à voir ses bras. Tous ses muscles expriment la vigueur.
m. dorville. — Et cette vigueur, comment peut-il l'avoir acquise ?
françois. — Que vous dirai-je? Cet homme est courbé toute la journée sur son enclume. Il est exercé, dès sa jeunesse , à manier un marteau que j'aurais de la peine à soulever de mes deux mains.
LE PETIT f.RANDISSON.
m. i>orville. — Comment , tu le crois plus fort que moi ?
François. — 0 mon papa , je ne voudrais pas vous voir aux prises avec lui , quand je serais là pour vous secourir.
m. dorville. — Cela me persuaderait encore que le travail fortifie les hommes. Voilà un forgeron qui fait des exercices plus violens que moi , et il est aussi plus robuste. Tu fais des exercices plus violens que tes cousins , et tu es plus robuste aussi. Le travail est sûrement pour quelque chose là-dedans.
François. — En effet , je commence à le croire.
m. dorville. — Tu me disais tout à l'heure que tes cousins étaient servis fort délicatement à leurs repas.
François. — Et c'est bien vrai aussi.
m. dorville. — Il me semble cependant que leur estomac est souvent malade.
François. — Oui , presque toujours.
m. dorville. — Et le tien , éprouvent iî de ces incommodités ?
FftANçois. — Jamais, mon papa. Vous savez bien que je suis toujours de bon appétit.
m. dorville. — Oui , mais il y a des jours où tu semblés manger encore avec un nouveau plaisir. Je m'en aperçois surtout , lorsque tu viens de remuer ton jardin.
François. — Ali, vraiment! je fais une rude guerre à vos provisions, quand j'ai bien travaille'.
m. dorville. — Comment donc? le travail fortifie tes bras et ton estomac ; il aiguise ton appétit ; et je m'aviserais de te l'interdire? Oh non , certes ! Je veux que mon fils fasse honneur à ma table sans avoir d'indigestion comme ses cousins. Je ne veux pas que ses camarades soient plus forts à la lutte ni à la course.
François. — Mais , mon papa , il y a bien des gens qui me disent que, puisque
vous êtes si riche , vous ne devriez pas nous faire travailler.
m. dorville. — Ces gens-là parlent comme des étourdis ; et tu serais un plus grand étourdi de les croire. Si tu restes tous les jours au lit jusqu'à neuf heures, pourrai-je avec tout mon argent te faire jouir du charme d'une si belle matinée ?
François. — Non certes.
m. dorville. — Pendant bien des années , tu auras à cueillir du fruit sur les arbres que tu as plantés. Tu peux de temps en temps faire des cadeaux à tes sœurs et à tes amis des jolis ouvrages que tu as faits sur le tour. Voilà ce qui te reste de ton travail, et la source de bien des jouissances qui vont se renouveler mille fois. Mais avec tout mon argent puis-je faire qu'il te reste quelque chose d'aussi doux de tes jeux lorsqu'ils sont finis?
François. — Hélas! non, papa.
m. dorville. — Puis-je enfin, avec toutes mes richesses, te rendre les membres robustes, et préserver ton estomac des indigestions?
François. — Oh! encore moins.
m. dorville. — Regarde maintenant combien d'avantages tu dois au travail : avantages précieux, que tout l'or du monde n'aurait pu te procurer.
François. — J'en conviens.
m. dorville. — Et pourquoi donc ai-je de l'or, moi? Est-ce pour que mes enfans soient heureux ou malheureux?
François. — Pour qu'ils soient heureux , sans doute.
m. dorville. — Et quel est le plus heureux, celui qui passe une partie de la matinée à rêvasser dans son lit, ou celui qui, se levant avec l'aurore, peut, lorsqu'il fait beau , aller se promener dans la campagne, et contempler les beautés ravissantes de la nature ?
François. — C'est le dernier, sans doute.
m. dorville. — Quel est encore le plus heureux , celui qui consume sa vie en de vains plaisirs qu'il faut quelquefois attendre, qui ne l'amusent pas toujours, et dont il ne lui reste jamais rien ; ou celui qui s'occupe d'un travail agréable, dont il lui reste mille douces jouissances pour le temps qui vient après?
François. — C'est toujours celui-ci.
m. dorville. — Je ne te demande pas s'il vaut mieux avoir des bras robustes que des membres énervés , de belles couleurs qu'un teint pâle, une santé vigoureuse que des faiblesses continuelles , et un bon appétit que des indigestions.
François. — Oh, il n'y a pas à balancer.
m. dorville. — Tu viens de convenir que c'est le travail qui nous donne tous ces avantages?
François. — Il est vrai.
m. dorville. — Ne serais-je donc pas bien blâmable, si, m'embarrassant des sots propos de quelques étourdis, je négligeais de faire chérir le travail à mes enfans, sous le vain prétexte que je suis riche? Et avec toutes mes richesses, ne les rendrais-je pas plus malheureux?
François. — Oh oui, je le vois bien.
C'est moi qui étais un insensé de vouloir me dégoûter du travail. Allons, mon papa. Voici la matinée qui s'avance. Je brûle d'aller reprendre mes occupations ordinaires. J'espère avoir un joli bouquet à donner à chacune de mes sœurs, et d'excellentes fraises à cueillir sur mes couches pour votre dessert.
m. dorville. — Allons, mon fils, je suis charmé de t'avoir trouvé si raisonnable. Cela m'engage à te consulter sur une grande affaire qui t'intéresse. Nous en parlerons demain.
Le lendemain, François, un peu fier, et encore plus curieux de répondre à la
consultation que son père lui avait demandée, s'empressa d'aller lui offrir le secours de ses lumières.
Il y a long-temps, mon fils, lui dit M. Dorville, que je cherche à placer avantageusement une certaine somme pour mes enfans.
François. — Vous avez bien de la bonté, mon papa.
m. dorville. — Ainsi , je suis bien aise de te consulter sur l'emploi le plus avantageux que j'en puisse faire.
François. — Mais , mon papa, il n'est rien de plus simple. Vous n'avez qu'à la mettre dans le commerce.
m. dorville. — Elle y est déjà, mon ami. C'est du commerce , au contraire, queje songe à laretirer pour vous l'assurer davantage. Dans notre état, on est exposé à faire bien des pertes. J'en éprouve tous les jours. S'il m' arrivait quelque grand malheur, je voudrais avoir placé si solidement une certaine partie de ma fortune, qu'elle pût vous assurer une subsistance assez honnête pour toute votre vie.
François. — Il me semble que vous pourriez en acheter des maisons?
m. dorville. — Oui bien, si elles ne couraient pas le risque de brûlerr
François. — En ce cas, achetez des terres. Elles ne brûlent pas au moins.
m. dorville. — II est vrai, mais il faut veiller soi-même à leur culture, ou bientôt elles tombent en friche , et ne vous rendent plus leur revenu ordinaire, d'après lequel vous aviez établi votre dépense ; en sorte que vous vous trouvez pauvre avec vos grandes possessions.
François. — Je ne sais donc plus, mon papa, quel conseil vous donner.
m. dorville. — Tiens, mon ami , je ne vois d'autre moyen pour mettre cette somme à l'abri de tous les hasards , que de la dépenser de manière que vous ne puissiez jamais en perdre l'intérêt.
François. — Comment donc, mon
LE PETIT GRAMMSSO.V.
papal la dépenser de peur de la perdre?
m. dorville. — Oui vraiment. Par exemple, si je l'employais à vous donner rtes lalcus utiles, pour vous mettre en étal de parer aux plus grands revers de la fortune. Alors, en quelque lieu que vous fussiez porté par le sort , vous seriez en élat de vous procurer tout ce qui vous serait nécessaire. Tu commences a savoir bien calculer , et tenir les livres de commerce; tu sais planter et greffer des arbres ; tu travailles joliment sur le tour ; ton frère et tes sœurs ont aussi leurs talens particuliers: il m'en a coûté beaucoup d'argent pour vous donner ces instructions ; j'en sacrifierais encore plus pour achever de vous y perfectionner. Ensuite, je vous tiendrais plus riches qu'avec un grand héritage: car on peut perdre ses biens; mais les connaissances utiles restent toujours.
François. — Mais, mon papa, vous êtes bien à votre aise : vous avez une bunne manufacture. lime semble qu'avec cela nous ne pouvons jamais manquer.
m. dorville. — H y a des gens plus riches que nous, dont la fortune a été renversée. 11 est bon de se préparer de loin àtouslesévénemens. Je me souviens, à ce sujet, d'une petite histoire, que tu ne seras pas fâché de savoir.
François. — Oh , voyons , mon papa, je vous prie. Je suis prêt à vous entendre.
m. dorville. — Unjeunegentilhomme voulut épouser une fort aimable demoiselle. 11 fut la demander en mariage à son père. Celui-ci luidit: — Je vous donnerai volontiers ma fille ; mais avez-vous un bon métier pour être en étatde la nourrir , elle et les enfans que vous aurez? — Un métier, monsieur , lui répondit le gentilhomme? Ignorez- vous que je possède un grand château dans votre voisinage avec des terres considérables ? Ce n'est rien que cela , lui répliqua le père de la demoiselle. Votre château peut brûler; vos
(erres peuvent être dévastées ; il peut encore vous arriver mille accidens ruineux que je ne prévois pas. En un mot , si vous voulez obtenir ma fille , il faut que vous appreniez quelque métier qui me tranquillise. C'est une condition absolument essentielle que je mets à notre alliance. Le jeune gentilhomme voulut en vain combattre cette proposition , il ne put en faire revenir le père de sa maîtresse. Quel parti prendre? 11 aimait trop éperdument pour renoncer a son bonheur. Il courut se mettre en apprentissage chez un vannier, parce qu'il jugea son métier le plus facile; et il n'obtint la jeune demoiselle qu'après avoir fait sous les yeux de son père une corbeille fort propre, et divers petits ouvrages d'osier et de jonc.
Pendant les premières années de son mariage, il riait intérieurement de la prévoyance de son beau-père, et de la condition bizarre qu'il lui avait imposée; mais il cessa bientôt de s'en moquer.
La guerre se déclara. Les ennemis entrèrent dans sa province. Ils ravagèrent ses moissons, abattirent ses forêts, démolirent son château , pillèrent sa cassette et ses meubles, et le contraignirent de prendre la fuite avec sa famille. Notre riche gentilhomme se trouva tout a coup dans l'indigence. 11 passa quelques jours à déplorer tristement son infortune , vivant avec peine du peu d'argent qu'il avait sauvé. Cette misérable ressource lui manqua bientôt. Il se souvint alors du métier qu'il avait appris. Son courage ne tarda pas à renaître ; et il se livra au travail avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'était réfugié dans une ville où son premier état n'était point connu. Sa femme, après avoir apprêté la subsistance commune, le soulageait dans ses travaux: ses enfans allaient vendre ses paniers et ses corbeilles. De cette manière il parvint a se soutenir fort honnêtement, lui et sa
LE PETFT GllAJNDISSON.
famille , jusqu'au moment heureux où le retour de la paix le fit rentrer dans la possession de ses biens.
Cette histoire fît une vive impression sur François. 11 la raconfa le même soir à son frère et à ses sœurs qui en furent également frappés. Elle leur fit faire une foule de réflexions sur les ressources que l'on a besoin de se ménager contre les coups inattendus de la fortune. Hélas ! ils ne prévoyaient pas qu'ils dussent sitôt s'en faire l'application a eux-mêmes.
Quelque temps après le feu prit , dans la nuit, à l'un des magasins de M. DorvHle; et tous les bàtimens de sa manufacture furent consumés avant qu'on pût avoir des secours pour arrêter les fureurs de l'incendie. Un autre se serait laissé lâchement abattre par ce désastre. Mais il ne fit au contraire que fortifier sa constance et redoubler son activité. Tous ses amis s'empressèrent de le soutenir. Il profita heureusement de ces moyens et de son industrie pour chercher à réparer ses pertes. Elles n'empêchèrent point que ses filles ne fussent bientôt recherchées par les hommes les plus riches et les plus sensés, parce qu'ils savaient qu'ils trouveraient en elles des femmes capables de conduire habilement leur maison. Pour ses deux fils, ils mirent une ardeur si infatigable dans leurs travaux , qu'ils parvinrent en peu d'années à rétablir les
affaires de leur famille, et à les porter même à un degré de prospérité où elles ne s'étaient jamais élevées, avant l'infortune qui semblait devoir les renverser pour toujours.
XLVl. Guillaume D"* à sa mère.
Le 27 septembre.
0 ma chère maman , quel danger mon ami Charles vient de courir ! Eh quoi ! il a tenu a si peu de chose que je ne l'aie perdu ! Je frémis encore d'y songer. Que serais-je devenu s'il avait été aussi brutal que son adversaire, s'il en avait reçu la mort, ou s'il la lui avait donnée , et qu'il eût été obligé de fuir de sa patrie? Heureusement tout s'est terminé à sa gloire; et, en se conservant pour ses parens et pour moi , il nous donne encore un nouveau sujet de l'aimer et de l'estimer. Mais c'est trop long-temps tenir votre curiosité dans l'impatience. Lisez , lisez , je vous prie, la lettre que M. Grandisson vient de recevoir de M. Bartlet. Je passe la soirée a la transcrire pour vous l'envoyer. 0 ma chère maman , combien de fois le cœur m'a battu en vous faisan t cette copie ! Mais ce n'est plus de moi qu'il sagit. Oubliez-moi quelques instans pour ne vous occuper que de mon ami Charles.
XLV1L M. Barllel à M. Grandisson.
Le 26 septembre,