MYRTIL ET CHLOÉ
Le jeune enfant Myrtil , un jour , dans la prairie Trouva sa jeune sœur. La jonquille et le thym Se mêlaient, sous sesdoigis, a l'épine fleurie, Et des pleurs cependant s'échappaient sur son sein.
Ah ! te voilà , Chloé ! lui dit son frère : Pour qui viens-tu former ces guirlandes de fleurs?
Mais qu'as-tu donc? qui fait couler tes pleurs? Tu penses , je le vois , à notre pauvre père.
CHLOÉ
Hélas! Myrtil, son mal le tourmente si fort ! Il s'agite, il se frappe.
MYRTIL
11 appelle la mort.
Moi, qu'il ne vit jamais sans me sourire, J'ai voulu l'embrasser; ma sœur , dans son délire,
11 m'a rejeté de ses bras ; Il ne me connaît plus: et sans ma mère, hélas! Je crois qu'il allait me maudire.
CHLOÉ
0 Ciel ! un si bon père ! il jouait avec moi Lorsque ce mal cruel vint attaquer sa vie. J'étais sur ses genoux. D'une voix affaiblie: Ma fille , me dit-il , ma fille, lève-toi ; Je me sens mal , très-mal. Une sueur soudaine
Couvrit son visage , il pâlit ; Il me remit a terre ; et faible, sans haleine , Malgré tous mes secours, il eut bien de la peine
A traîner ses pas vers son lit.
MVRTIL.
Mon père , hélas ! du mal qui te dévore , Te verrons-nous long-temps souffrir ?,
A peine ai-je sept ans , je suis bien jeune encore ; Mais si tu meurs , je veux aussi mourir.
CHLOÉ
Non , il ne mourra point, mon frère, je t'assure. Nos parens, mille fois, nous ont dit que les dieux
Aimaient les vœux d'une ame pure.
A Pan , dieu des bergers , je vais porter mes vœux , Je lui porte ces fleurs. Oui , d'un regard propice , Il verra son autel embelli par ma main ,
Et vois-tu là mon cher petit serin?
Je veux encore au dieu l'offrir en sacrifice.
MYRTIL
Attends-moi donc, ma sœur, je reviens à l'instant.
Je vais des plus beaux fruits remplir ma pannetière ;
Et le petit lapin que m'a donné ma mère, Je veux aussi l'immoler au dieu Pan.
11 courut, et bientôt il revint auprès d'elle. Tous deux alors, en se donnant la main, Tournent leurs pas vers le coteau prochain.
Ils y trouvent le dieu sous la voûte éternelle D'un vaste et ténébreux sapin.
Là ? s'étant prosternés aux pieds de la statue ,
Us adressent au dieu leur prière ingénue.
CHLOÉ
0 Pan! nous t'implorons, daigne nous secourir.
Toi qui sais tout , tu sais que notre père Est, depuis bien des jours, en danger de mourir. Je n'ai pas , dieu puissant, de grands dons à te faire , Ces fleurs sont tout mon bien , je viens te les offrir.
Vois , à tes pieds, je pose ma guirlande.
J'aurais voulu, si j'eusse été plus grande, En couronner ton front , en orner tes cheveux ; Mais je n'y puis atteindre. Accepte cette offrande. Et rends, dieu des bergers, rends un père à nos vœux,
MYRTIL
Qu'avons-nous fait, hélas I pour te déplaire!
Car, en frappant notre malheureux père ,
Je le vois bien , c'est nous que tu punis. Pour t'apaiser, ô Pan ! je t'apporte ces fruits :
Laisse à nos vœux désarmer ta colère.
Tout ce que nous avons, nous le tenons de toi. Je t'aurais immolé ma chèvre la plus belle ; •
Mais elle est plus forte que moi.
Quand je serai plus grand , je t'en donne ma foi , Je t'en offrirai deux à la saison nouvelle.
CHLOE.
Tiens, voici mon oiseau. Vois, pour me consoler, Les tendres amitiés qu'il s'empresse a me faire. Sur mon cou , sur mon sein , regarde-le voler : Eh bien! je vais.... je vais te l'immoler, Pour que tu sauves notre père.
MYRTIL
Tourne aussi tes regards sur mon petit lapin. Vois, je l'appelle, il vient. Il croit qu'à l'ordinaire Je voudrais lui donner à manger dans ma main , Mais non , je vais te l'immoler soudain , Pour que lu sauves notre père.
Ses petits bras tremblans l'allaient déjà saisir.
Sa sœur l'imitait en silence ; Lorsqu'une voix : « Aux vœux de l'innocence ,
Les dieux se laissent attendrir.
Non , ils n'exigent point ces cruels sacrifices ; Gardez, mes chers amis, ce qui fait vos délices : Votre père n'est plus en danger de mourir. »
La santé , dès ce jour, fut rendue à Pelage. Sauvé par ses enfans , ce jour même , avec eux Au dieu conservateur il courut rendre hommage. Il vit ses petits- fils peupler son héritage, Et de ses petits-fils vit encor les neveux.
LTCAS ET MYRTIL.
Pour réchauffer les glaces de son âge , Aux feux naissans du jour, devant son toit assis, Lycas vit près de lui Myrtil , son petit-fils. Myrtil comptait déjà le dixième feuillage,
Et du vieillard les regards attendris , Parmi ses traits naïfs retrouvaient son image. Il le prit dans ses bras, et lui parlant des dieux , De son petit troupeau , des jeux de son enfance , Des plaisirs qu'aux bons cœurs donne la bienfaisance , Il vit, à ce discours, des pleurs baigner ses yeux. Tu pleures? lui dit-il. Ce que tu viens d'entendre, Jusqu'à ce point, mon fils, n'émeut pas seul ton cœur. Non, il est agité d'un sentiment plus tendre; Laisse-m'en avec toi partager la douceur.
Myrtil voulait sécher ses larmes, Elles coulaient toujours. — Mon père, ah ! je sens bien.., Oui , je le sens, rien n'est si plein de charmes
Que de pouvoir faire du bien.
Mais pourquoi donc, Myrtil, détournes-tu la vue?
Tes pleurs redoublent. Autrefois, Tu m'aurais laissé lire en ton ame ingénue ;
Tu ne m'aimes plus , je le vois.
— Qui , moi , ne plus t'aimer ! le croirais-tu , mon père ? Eh bien ! tu sauras tout ; je vais te l'avouer. Si je le fais, au moins, ce n'est que pour te plaire. Tu me l'as dit souvent : du bien qu'on a pu faire Doit-on être jaloux de s'entendre louer? Ma plus jeune brebis, hier, pendant l'orage,
S'était perdue au fond du bois , J'allais pour la chercher. D'une roche sauvage J'entends de loin sortir une tremblante voix. Je m'approche, c'était un vieillard de ton âge. Il portait sur son dos un fardeau bien pesant;
Qu'il fit glisser à terre en soupirant. Quel sort cruel ! dit-il après un court silence ; N'aurai-je donc jamais un moment de repos? Faut-il , quand l'homme oisif nage dans l'abondance, D'un vil pain de douleur voir payer mes travaux? Aux ardeurs du midi , sur la terre embrasée , Errant , accablé de ce faix , Je trouve enGn, je trouve ce lieu frais, Mais rien pour réparer ma vigueur épuisée. Mon toit est loin encore, et fût-il proche, hélas! Mes genoux chancelans sous le poids qui m'accable
Ne sauraient plus me traîner à cent pas. Pourtant contre les dieux je ne murmure pas, Ils m'ont tendu toujours une main secourable. Il dit, et sur son faix il s'étend. Moi soudain
Je vole ici. Sans rien dire à ma mère, Je prends des fruits nouveaux, du lait frais et du pain
Et cours soulager sa misère.
Il reposait. Sans bruit j'entre sous le rocher. Je pose auprès de lui ma coupe et ma corbeille , Et parmi des buissons je m'en vais me cacher.
Une heure passe , il se réveille.
Que le sommeil, dit-il, est un dieu bienfaisant! Le soir s'avance, allons, quittons celte retraite. Et reprenant son faix : Dieux! comme il est pesant! Mais n'a-t-il pas servi pour reposer ma tête?
Peut-être que les dieux voudront guider mes pas. Je puis, dans ces déserts, trouver une chaumière. A ses côtés alors il voit ma pannetière , Et son fardeau retombe de ses bras.
Malheureux que je suis ! quel est ce vain mensonge
Qui m'égare dans mon sommeil ?
Je rêve encore. A mon réveil , Tout va fuir : mais non, non : non, ce n'est point un songe. 11 prend du lait, des fruits. 0 mortel généreux, Qui te plais à cacher ta noble bienfaisance , Reçois le doux transport de ma reconnaissance ! Que ne puis-je te voir et t'embrasser ! Grands dieux ! Sur lui, sur tous les siens, répandez l'abondance. Je suis rassasié, mais j'emporte ces fruits. Je veux que mes enfans, ma femme, s'en nourrissent ; Qu'en une voix , ce soir, tous nos cœurs réunis Chantent mon bienfaiteur, le chantent, le bénissent. Il se lève à ces mots. Prompt à le devancer, A travers les buissons je cours dans la prairie, Et m'assieds en un lieu qu'il devait traverser. 11 m'aperçoit. Mon fils, viens, dis-moi, je te prie,
Aurais-tu vu quelqu'un passer?
Non, dis-je, bon vieillard. Mais d'où viens-tu? sans doute
Tu t'es égaré dans ta route.
— Oui , mon ami , j'allais au village prochain. Étranger dans ces lieux, je ne les puis connaître. Je croyais par ce bois abréger mon chemin , Mais il est si désert , que sans un dieu peut-être , J'y serais déjà mort et de soif et de faim. Eh bien ! à ce village allons que je te mène , Lui dis-je ; sur mon bras appuie un peu ta main ]
Pour me suivre avec moins de peine.
Si j'étais assez fort, je prendrais ton fardeau. Et je le conduisis jusqu'au prochain hameau. Tu l'as voulu savoir, eh bien! voilà, mon père, Ce qui de joie encor me fait tout tressaillir.
Ce que j'ai fait ne coûtait rien à faire, Si tu savais pourtant combien j'ai de plaisir D'avoir de ce pauvre homme adouci la misère ! Si je suis si content pour si peu, dieux! combien Doit être heureux celui qui fait beaucoup de bien !
Le sort peut maintenant me ravir la lumière , Dit Lycas, sur son cœur pressant son petit-fils ;
Lorsque mes jours seront finis , La bienfaisance encor vivra dans ma chaumière.