LES BREBIS
Regardez ces innocentes brebis , avec ce fier bélier à leur tête, et ces jolis agneaux à leur côté. Quelle paisible famille ! Douces créatures ! vous êtes aussi pourvues de bons habits. Us vous seront d'un grand secours dans l'hiver et dans les nuits fraîches , où vous êtes obligées de coucher à la belle étoile, au milieu des champs. Mais ils vous donneraient trop de chaleur dans l'été. Eh bien ! ne craignez pas ; on trouvera le moyen de vous débarrasser sans vous faire souffrir. Aussitôt que les chaleurs étouffantes seront venues, le fermier vous réunira toutes en-
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
semble dans la prairie. Alors de jeunes bergères viendront avec de larges ciseaux vous délivrer adroitement du poids incommode de votre toison. Vous sortirez de leurs mains plus légères , et vous courrez sautant et bondissant comme de petits garçons qui ôtent leurs habits pour jouer dans la campagne.
La laine des brebis et des moutons est très-précieuse. On la vend aux cardeurs, qui la dégraissent ; et de pauvres femmes, qui vivent dans des chaumières, la filent. N'avez-vous pas vu l'honnête Gothon , assise devant sa porte , chanter de vieilles romances en tournant son rouet , heureuse de penser qu'on la paierait assez bien pour l'empêcher de demander laumône?
Lorsque la laine est filée, puis tordue, les bonnetiers en font des bonnels ou des bas , et les tisserands en font des étoffes pour nos vêtemens , ou des couvertures pour nos lits dans l'hiver.
Les pauvres moutons ne seraient pas si fringans, s'ils savaient qu'ils doivent être , comme les bœufs, vendus aux bouchers. Ne pensez-vous pas qu'il est cruel de tuer ces innocentes créatures ? En effet, mes enfans, c'est une pitié. Mais si l'on n'en tuait pas quelques-uns, il y en aurait bientôt un si grand nombre, qu'ils ne sauraient trouver assez d'herbages pour subsister, et que plusieurs, par conséquent , seraient réduits à mourir de faim. Du moins , tant qu'ils vivent , ils sont aussi heureux qu'ils peuvent l'être. Ils ont de belles pâtures pour s'y nourrir et pour y jouer. En marchant à la boucherie, ils ne savent pas encore ce qu'on va leur faire. Lorsqu'on leur coupe la gorge , ils ne sont pas long-temps à mourir ; et en expirant , ils n'ont pas le chagrin de laisser après eux des parens qui s'affligent, ou qui souffrent de leur perte.
Nous sommes obligés de les tuer pour soutenir notre vie ; mais nous ne devons
T. IV
jamais être cruels envers eux , tant qu'ils sont vivans.
La peau de mouton sert à faire le parchemin qui couvre votre tambour, Henri ; et la basane qui couvre votre livre, Charlotte.