LE CERF
Voulez-vous traverser le petit parc en retournant à la maison? J'en ai heureusement la clef. Voyez , Henri , ce beau cerf, avec ses cornes rameuses! IS'adrairez-vous pas sa taille légère et son air noble et fier ? Voyez la-bas ces petits faons qui bondissent ! Si leste que vous soyez , je parie que vous ne pourriez jamais cabrioler comme eux.
Cette espèce d'animaux n'est entretenue que par ceux qui ont des parcs fermés de hautes murailles. Us aiment trop l'indépendance pour s'arrêter dans les champs, comme les vaches et les brebis.
Les grands seigneurs prennent souvent plaisir à chasser le cerf. Ils le lâchent hors du parc, et détachent à ses trousses une meute nombreuse de chiens. Leurs aboiemens furieux , les cris et le son du cor des piqueurs qui les guident, le saisissent d'une telle épouvante qu'il se sauve devant eux de toute la vitesse de ses jambes agiles. Les chasseurs, montés sur des chevaux dressés à cet exercice, se mêlent aussi a la poursuite ; et ils sont si animés dans leur course qu'ils sautent au-dessus des haies et à travers les fossés pour l'atteindre. 11 les conduit quelquefois dans un circuit immense; mais enfin ses jambes fatiguées refusent de le porter plus loin. On le voit, haletant de lassitude et de
frayeur, s'arrêter tout à coup, et menacer de ses cornes les chiens dont il est assailli. Après un long combat, ceux-ci le saisissent, le déchirent, jusqu'à ce qu'il meure.
Je suppose qu'il y a du plaisir à le suivre et à voir la légèreté de sa course ; mais je pense qu'il faudrait laisser la pauvre créature retourner dans sa demeure, pour la dédommager de la terreur qu'elle doit avoir éprouvée , et la payer de l'amusement qu'elle a procuré.
Ces mêmes personnes s'amusent aussi quelquefois à chasser le lièvre. Elles vont dans les champs avec leurs chiens , qui découvrent bientôt son gîte , quelque adroit qu'il soit à se cacher. Lorsqu'il se voit en danger d'être saisi , il s'élance , et court avec toute la légèreté dont il est pourvu, pratiquant dans sa fuite plusieurs ruses pour se sauver; mais toutes ces ruses sont inutiles : il succombe enfin d'épuisement, et subit le même sort que le cerf j ou périt sous les traits du chasseur.
Je ne sais quel est le plaisir de la chasse, Henri; mais je souffrirais tant pour la pauvre petite bête effarouchée, que ce sentiment détruirait toute ma jouissance. 11 me semble que j'aurais encore plus de joie d'en sauver un de sa détresse.
Maintenant , allons prendre notre déjeuner. Je crois que cette promenade vous le fera trouver bon. Il n'est rien comme l'air et l'exercice pour aiguiser l'appétit.