‹ Œuvres complètesChapitre 37 sur 142 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

LA tfeRRE.

Entrez , entrez , Henri. Approchezvous, Charlotte. J'aide grandes choses à vous expliquer aujourd'hui. Regardez ce globe. Savez-vous quel est son usage? Oh,

non, j'imagine. Eh bien! le croiriez- vous? si petit qu'il soit, il représente toute la terre.

Lorsque vous étiez plus jeunes encore , vous pensiez peut-être que le monde ne s'étendait pas au-delà de la ville que vous

habitez, et que vous aviez vu tous les hommes et toutes les femmes qui le peuplent. A présent vous êtes un peu mieux instruits, car je crois vous avoir dit qu'il y a des millions et des millions d'autres créatures semblables a nous. En vous promenant dans la ville , vous avez été surpris de la multitude d'habitans qui se pressent en foule le long des rues, comme des abeilles dans une ruche , aussi nombreux et aussi affairés. Ce n'est pourtant que la moindre partie de ceux qui couvrent la face de la terre.

La terre est un globe énorme : celui

que nous avons sous les yeux n'en est qu'une espèce de miniature. Vous y voyez une infinité de lignes droites ou tortueuses, tracées sur toute sa rondeur, et peintes, les unes en rouge, les autres en jaune ou en vert , etc. : c'est pour distinguer les divers états, comme les haies, dans les champs, distinguent les possessions des divers particuliers.

11 n'était pas plus possible de retracer entièrement toutes les parties de la terre sur ce globe , qu'il ne l'était au peintre de faire entrer toute la grandeur du visage de votre maman sur le tableau que je

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porte à mou bracelet. Vous voyez cependant que le portrait lui ressemble; et on aurait pu le faire encore plus petit.

On pourrait de même, en réduisant ces lignes, les retracer sur une orange; en les réduisant un peu plus, sur un abricot: el toujours ainsi en diminuant , sur une prune, une cerise, un grain de raisin.

Allons plus loin encore. Voici un pois. Vous voyez combien il est plus petit que le globe : cependant nous pourrions, avec autant d'adresse que ce graveur qui grava plusieurs mots sur un grain de millet, figurer en raccourci, sur le pois, ces grandes places jaunes , vertes et rouges, qu'on appelle France , Angleterre, Allemagne, etc.; assez bien pour montrer quels sont les contours de ces pays , et leur situation l'un -par rapport a l'autre.

De la même manière que ce pois resemblerait au globe , le globe ressemble à celui de la terre.

La surface de la terre n'est pas unie comme celle de ce globe : elle est hérissée de hauteurs , de collines et de montagnes. Mais quoiqu'elles nous paraissent trèsélevées , et qu'elles le soient effectivement pour d'aussi petites créatures que nous le sommes, elles n'allèrent pas plus la rondeur de la terre , que des grains de sable posés sur ce globe n'en pourraient altérer la rondeur. C'est pourquoi nous disons toujours qu'elle est ronde, malgré ces inégalités.

LA mer.

Tout ce que nous appelons le monde n'est pas composé d'une matière solide comme le sol que nous foulons à nos pieds. Entre les différentes parties de la terre , il y a des places creuses et remplies d'eau. Les plus grandes que vous voyez répandues ça et la sur le globe, sont appelées océans ou mers. 11 y en a de moins éten-

dues qu'on appelle lacs ou étangs. Elles ont cela de commun, qu'elles sont toujours renfermées entre les mêmes bords.

Il y en a d'autres, au contraire, tels que !es ruisseaux , les rivières et les fleuves, qui changent sans cesse de rivage; c'est-àdire qu'ils ont un écoulement qui leur fait successivement parcourir différens pays. Ce ne sont d'abord que des sources, des fontaines ou des filets d'eau qui jaillissent delà terre. Sitôt qu'ils commentent à prendre un certain cours, on les appelle ruisseaux; ces ruisseaux, dans leur route, se réunissent avec d'autres ruisseaux, et forment alors ce qu'on appelle une rivière. Les rivières , en continuant de courir, reçoiventdans leur sein d'autres rivières ou ruisseaux , et vont se décharger dans les fleuves, qui vont à leur tour se décharger dans la mer.

Vous voyez que la plus grande partie du globe est occupée par les eaux. Supposons que Henri aille déterrer une fourmilière et la porte sur ce globe ; elle pourrait servir à représenter les peuplades qui habitent la terre. Comme il n'y a de l'eau qu'en peinture sur le carton , les fourmis seraient libres d'aller par le chemin qu'elles voudraient. Mais si ces endroits étaient creusés à une grande profondeur, et qu'ils formassent des rivières et des mers véritables, comment pourraient-elles aller a travers ces grands espaces d'eau ? Il en est de même a notre égard : nous n'aurions jamais pu atteindre les lieux dont la mer nous sépare, si l'imagination et l'industrie n'étaient venues a notre secours.

Je me plais à imaginer que c'est à des enfans peut-être que nous devons la première idée de la navigation.

Le premier qui , en jouant sur le rivage, vit une écorce d'arbre flotter sur un ruisseau, prit un long bâton pour l'arrêter au passage. En cherchant à l'attraper, il vit que l'écorce ne s'enfonçait dans l'eau que par une certaine pression. Lorsqu'il

LNTRO U (JCTION FA Ml LI ERE

s'en fut saisi, il y mit des cailloux, de 1 herbe, lant que l'écorce put en porter sans couler a fond. 11 la suivit un moment des yeux , et courut plein de joie chercher son papa , pour le rendre témoin de cette nouveauté. Celui-ci, en se promenant le lendemain , trouva un arbre énorme, dont le tronc était creusé par les ans. II le dépouilla de ses branchages et de ses racines , et le jeta dans l'eau, où il le vit se soutenir à merveille. Peu à peu il eut le courage d'y entrer. Après quelques essais le long du rivage, il imagina, avec l'aide de deux perches pour se diriger , de traverser le ruisseau. Cette écorce ne résista pas long-temps aux secousses qu'elle essuyait en abordant sur la plage ; elle se fendit , et le pauvre navigateur courut risque de se noyer. Il comprit alors qu'il lui fallait un bateau plus solide, et il se mit à creuser le tronc d'un arbre dépouillé de son écorce , pour naviguer avec plus de sûreté. Dans le même temps , sans doute à la vue de quelques branchages flottans sur les ondes , on eut l'idée de lier plusieurs pièces de bois ensemble, pour en former ce qu'on appelle un radeau, comme ces trains de bois qu'on amène sur la rivière à Paris. En les comparant l'un avec l'autre, on vit que le tronc d'arbre était trop petit pour un homme et son équipage , et que la moindre vague , en s'élevant sur le radeau, mouillait toute la cargaison. On chercha le moyen de réunir les avantages de l'un et de l'autre, en évitant les inconvéniens auxquels chacun était sujet ; et comme les arts et les instrumens s'étaient perfectionnés dans cet intervalle, on imagina de dégrossir les pièces de bois qui formaient le radeau , de les courber , et de les réunir ensemble par des chevilles, sous la forme du tronc d'arbre creusé. C'est ainsi que fut construit le premier canot, qui fut d'abord bien petit, sans doute. On l'agrandit peu à peu, selon la largeur des rivières qu'on avait

à traverser. Mais de ces frêles bâtimens , à peine capables de contenir quatre ou cinq hommes , qu'il y avait loin encore à un vaisseau de guerre qui porte douze à quinze cents hommes avec leurs provisions pour six mois, des munitions immenses , et tout l'attirail des cordages et des voilures ! Comme vous n'avez pas vu de vaisseau de guerre , je ne puis vous donner une idée de cette différence , qu'en vous priant de comparer la guérite de la sentinelle qui est à la porte des Tuileries avec ce superbe château.

Imaginez-vous , mes amis , quelle fut la surprise de l'homme qui, descendant le fleuve dans son petit esquif, parvint à son embouchure , c'est-à-dire a l'endroit où le fleuve se jette dans la mer !

Transportez-vous un instant vous-mêmes sur ses bords , dans votre pensée : voyez ses vagues immenses, roulant l'une sur l'autre à grand bruit , s'avancer avec majesté sur le rivage, et le couvrir de Ilots blanchissans d'écume ! Vous avez vu cet étang qui est dans le voisinage : il y a assez de profondeur pour qu'un homme qui marcherait sur le fond eût de l'eau par-dessus sa tête. Mais cet étang, en comparaison de la mer , est moins encore qu'une goutte d'eau en comparaison de Pétang. Regardez sur le globe quel espace elle y occupe. Mesurez en même temps des yeux les plus vastes contrées; vous verrez que la mer est beaucoup plus étendue. En quelques endroits elle est si profonde, que la plus longue ficelle, avec un plomb au bout, n'en peut atteindre le fond. Ainsi, tâchez de vous représenter quelles idées d'admiration et d'effroi durent saisir cet homme au premier coup d'œil. 11 imagina sans doute que cette masse d'eau formait les dernières barrières de la terre. Comme le vent soufflait peut-être en ce moment avec violence, il conçut sans peine que sa petite chaloupe serait bientôt abîmée sous les flots. 11 ré-

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

solut, avec ses compagnons, d'en construire une plus grande, pour suivre du moins la mer le long de ses rivages. La navigation fut long-temps bornée à ces courses timides ; mais de jour en jour les vaisseaux acquéraient plus de perfection. Enfin un homme d'un génie plus hardi que les autres se persuada qu'au-delà de ces vastes mers il y avait d'autres terres ; et il forma le dessein de les visiter. 11 partit, et il eut la satisfaction de se convaincre par lui-même de la réalité de ses espérances. D'autres après lui entreprirent d'aller plus loin encore. Croiriezvous que dans leur course ils passèrent par un point du monde qui se trouve exactement sous nos pieds , a la distance de toute l'épaisseur du globe de la terre ? Vous me regardez d'un air ébahi. Rien de plus vrai pourtant, et j'espère, avant la fin de nos entretiens, vous rendre la chose sensible.

Contentez-vous maintenant de croire sur ma parole , que l'on peut faire sur un vaisseau le tour entier du monde. Je vais vous donner une idée de ce qui est nécessaire pour une expédition de long cours.

Avant de venir à la campagne, je vous ai montré en petit , chez un machiniste , le modèle d'un vaisseau avec ses mâts , ses voiles et ses cordages , dont on vous a fait le détail. Vous en avez suivi la description avec trop de curiosité, pour que je puisse croire que vous en ayez déjà perdu le souvenir. D'ailleurs, vous avez fait une fois le voyage d'Auteuil par la galiole de Saint-Cloud , ce qui est à votre âge un fort joli commencement de navigation.

Si le vaisseau n'est pas nouvellement construit , avant de s'embarquer on commence à le réparer à neuf, c'est-à-dire à faire entrer de force, entre les jointures des planches qui le doublent , de grosse filasse qu'on nomme étoupe , et à le bien enduire de poix et de goudron , pour le rendre impénétrable à l'eau , qui pour-

rait le faire couler à fond si elle y entrait par ces fentes. 11 faut que les mâts soient bien solides, et les voiles en bon état, pour résister à la force des vents. Alors on porte dans le vaisseau une grande quantité de biscuit bien sec, au lieu de pain, qui se moisirait bientôt ; plusieurs tonneaux d'eau douce, parce que l'eau de la mer est trop amère pour qu'on puisse la boire ; enfin des barils de viande salée, attendu que de la viande fraîche ne tarderait guère à se corrompre , et qu'on ne trouve point de boucheries sur la roule. On emporte aussi des légumes secs, pour faire la soupe des matelots dans toute la traversée.

Un vaisseau marchand , outre ces provisions de bouche , prend encore une cargaison , c'est-à-dire des denrées et des marchandises qu'on se propose de vendre dans les pays étrangers, ou d'y échanger contre les productions de l'endroit. C'est ainsi que nous envoyons en Amérique du vin , de la farine , des toiles , des étoffes , etc., et que nous en rapportons du sucre , du café, du coton, que vous connaissez à merveille, et de l'indigo, qui sert à faire les teintures en bleu.

Les vaisseaux doivent aussi emmener un certain nombre d'hommes , les uns plus, les autres moins, à proportion de leur grandeur. Ces hommes s'appellent matelots, et ils ont toujours beaucoup d'ouvrage à faire sur le bord , surtout dans les temps orageux. Représentez-vous en effet un pauvre navire ballotté par la mer en furie, dont les vagues s'élèvent de la hauteur d'une maison , et semblent le lancer dans les airs, pour le précipiter ensuiie dans les abîmes; représentez-vous ses voiles déchirées, ses mâts brisés, ses cordages rompus : c'est alors que les matelots ont une terrible besogne! Les uns sont occupés à faire jouer la pompe pour vider l'eau qui est entrée dans le vaisseau ; les autres grimpent sur des échelles

INTHOMJCTION FAMILIERE

di1 corde jusqu'au bout des mats, pour baisser les voiles, de peur que la violence de la tempête ne fasse renverser le navire, ou ne le pousse coutre les rochers, (jui le briseraient comme un verre. Vous mourriez, j'en suis sûre, de frayeur, dans cette occasion. Mais les marins, avec du courage et de la présence d'esprit, se jouent en quelque sorte de ces bourrasques. Ils veillent surtout à conserver leur gouvernail , cette grosse pièce de bois qui descend dans l'eau le long du derrière du navire, comme une espèce de queue , et qui, tournée à droite ou à gauche, lui fait changer de direction , comme vous voyez ces poissons rouges, renfermés dans uu bocal sur ma cheminée, se servir de leur queue pour tourner à leur volonté d'un côté ou de l'autre.

Vous auriez de la peine a croire que les matelots craignent presque autant que la tempête l'état opposé de la mer, c'est-àdire un calme profond. Dans cette situation ; les ondes que je vous ai peintes tout à l'heure si enflées et si turbulentes, sont tranquilles et unies comme une glace; les voiles tombent aplaties le long des mâts; la mer semble dormir, et le vaisseau immobile est comme un tombeau qui renfermerait des êtres vivans. On dirait que ces matelots si actifs et si vigoureux sont frappés d'un engourdissement léthargique. Vous auriez pitié de les voir, les bras croisés sur le pont , se livrer au dégoût et à l'ennui. Mais aussi , quelle joie lorsque le vent recommence à s'élever, que les voiles se renflent, que la mer s'agite, et que d'un cours heureux ils s'avancent vers le port, objet de leur désir! Déjà le capitaine, sa lunette en main, cherche le rivage. Les mousses perchés au plus haut du vaisseau , le sollicitent avidemment des yeux. Enfin un cri s'élève : Terre ! terre! toutes les fatigues, tous les dangers sont oubliés. On court, on s'embrasse , on presse la manœuvre . on entre

dans le port, et l'on en prend possession en y jetant, au bout d'un long câble, une grosse pièce de fer nommée ancre , dont les deux bras recourbés en crochet s'attachent au fond de la mer, et qui , par ce moyen, retiennent le vaisseau dans l'endroit où il vient de s'établir. On se précipite alors dans une chaloupe , et on aborde la terre, que la plupart baisent de joie, comme après une longue absence vous embrasseriez votre maman.

Mais je viens de vous peindre le vaisseau déjà parvenu au terme de son voyage, iandis que nous l'avons laissé dans les préparatifs de son départ. 11 est temps de l'aller rejoindre, de peur qu'il ne s'esquive a notre insu. Aussitôt qu'il a reçu toutes ses provisions et toutes ses marchandises, et qu'il est prêt à mettre à la voile, le capitaine et les matelots n'ont plus qu'à attendre un bon vent pour partir. Je pense qu'il faut d'abord vous apprendre ce que c'est qu'un bon vent. Allons un peu dans le jardin. Il est midi. Plaçons-nous en face du soleil. De cette manière votre visage est tourné vers le midi, et vous tournez le dos au nord ; à votre main droite est l'ouest, et l'est à votre gauche. Or, vous sentez que lorsque le veut souffle derrière vous, il tend à vous pousser en avant; lorsqu'il vous donne au visage, il tend à vous pousser en arrière. Vous en avez fait mille fois l'observation par votre cerf- volant. Mais il ne souffle pas toujours du même endroit. De quel côté souffle-t-il à présent, Henri? Tirez votre mouchoir , prenez-en deux bouts dans vos mains , écartez vos bras. Voyez-vous ? le vent le fait renfler et le pousse contre votre corps et contre vos jambes. Vous êtes tourné vers le midi ; le vent vient donc du midi. Rentrons maintenant, et retournons à notre globe. Voici les quatre points que je vous ai fait remarquer : Midi , Nord , Est, Ouest. Lorsque le vaisseau veut aller dans im pays qui est au nord, il faut qu'il ait

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

un veut de midi, qu'on appelle ordinairement de sud , pour le pousser de ce côté; car si le vent lui venait du nord, il lui serait impossible d'aller vers cet endroit ; en sorte qu'un voyage devient quelquefois plus long qu'il n'aurait dû l'être, par l'inconstance des vents, qui changent d'un point à l'autre, et qui obligent par conséquent le vaisseau de changer de direction. Ne croyez pas toutefois qu'on soit obligé de retourner sur ses pas pour chaque variation de vent ; l'art de la navigation apprend aux marins une méthode de gouverner le vaisseau, qu'on appelle louvoyer, et qui consiste à courir en zig-zag, tantôt à droite , tantôt h gauche, en s'approchant par degrés du point où l'on tend ; au lieu qu'un vent favorable y porterait tout droit , sans avoir besoin de cette pénible manœuvre.

C'est une chose bien surprenante, mais qui n'en est pas moins vraie , que dans quelques parties de la mer, le vent souffle constamment chaque année des mois entiers du même côté; ce qui facilite extrêmement aux vaisseaux le moyen d'atteindre leur destination : puis après quelques jours, et souvent même un mois de calme, le vent change, et souffle précisément du point opposé ; ce qui ramène les vaisseaux à pleines voiles aux lieux d'où ils sont partis. Vous comprenez bien que les marins s'arrangent en conséquence, et qu'ils savent profiter tour a tour de ces directions contraires. On appelle ces vents moussons, ou vents de commerce. Les flèches peintes sur le globe, marquent les endroits particuliers vers lesquels ils soufflent.

Lorsque le vaisseau est en pleine mer, on est fréquemment des mois entiers sans voir autre chose autour de soi que le ciel et l'eau. Transportez-vous par exemple au milieu de la grande mer du Sud : la terre, de tous côtés, en est très-éloignée , el il n'y a point de traces marquées surla

surface des eaux pour montrer le chemin le plus court vers l'endroit où l'on veut aller ; mais ceux qui ont fait ces voyages ont tenu le compte le plus exact qu'il leur a été possible des rochers qu'ils ont évités, des petites îles qu'ils ont rencontrées, et d'autres particularités qui servent à ceux qui viennent après eux , de règle pour se diriger. On a rassemblé toutes les observations faites sur les différentes parties de la mer, et d'après elles, on a formé des tableaux appelés cartes marines , dont tous les vaisseaux ont soin de se pourvoir. En consultant ces cartes, ils trouvent le moyen d'éviter les rochers, les bancs de sable , les gouffres et tous les autres dangers que l'on doit craindre dans cette partie.

Malgré ces secours, on serait encore bien embarrassé si l'on n'avait la précaution d'emporter une boussole. Vous allez me demander ce que c'est : je ne demande pas mieux que de vous le dire. C'est un instrument qui a l'air d'un cadran de pendule, excepté qu'au lieu des heures on a mis les points Est , Ouest , Nord , Sud , et tous ceux qui se trouvent entre ces quatre principaux. Dans le milieu s'élève un petit pivot, sur lequel est légèrement suspendue une aiguille, qui, étant dans un parfait équilibre, a la liberté de se mouvoir tout autour du cadran. On frotte l'aiguille avec une pierre d'aimant, ce quilui donne la singulière propriété de tourner toujours sa pointe vers le nord. De cette manière, quand on regarde la boussole, on peut toujours voir de quel côté le nord se trouve, et diriger son vaisseau en conséquence, soit qu'on veuille aller vers ce point, ou s'en éloigner.

Puisque je vous ai parlé de l'aimant , il faut bien que je cherche a vous le faire connaître. C'est une espèce de pierre qui ressemble beaucoup au fer, et qu'on trouve ordinairement dans les mines avec ce métal. Il attire a lui le fer et l'acier, et se

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les attache étroitement. Si vous le frottez contre de l'acierou du fer, il leur communique sa vertu, quoique dans un moindre degré de force. Vous verrez un jour des expériences très-curieuses à ce sujet. En attendant, en voici une petite pierre. Seriezvous curieux de voir l'effet qu'elle produit sur mes aiguilles? Fort bien. Je vais renverser mon étui sur la table. Les voilà immobiles : approchez-en l'aimant. Hé !

hé I voyez-vous comme elles s'agitent ? on dirait qu'elles sont vivantes. N'allez pas le croire, au moins : elles n'ont ce mouvement que parce que l'aimant les attire. Elles seraient parfaitement tranquilles hors de son approche.

Je vous ai dit que l'aimant communiquait au fer et à l'acier la vertu qu'il a de les attirer : donnez-moi votre couteau, Henri ; je vais en faire l'expérience devant vous. Observez comme je frotte d'un bout à l'autre, et toujours dans le même sens. Approchez-le maintenant des aiguilles. Eh bien ! ne font-elles pas à peu près le même exercice que si elles étaient approchées d'une véritable pierre d'aimant? Vous seriez curieux de savoir comment cela s'opère, n'est-ce pas ? De plus habiles que moi se trouveraient embarrassés à vous l'expliquer. Votre ami vous fera connaître un jour les opinions les plus raisonnables des philosophes sur cet objet. Contentons-nous à présent de nous féliciter de cette heureuse découverte, qui a tiré mille et mille fois les marins d'un grand embarras. Représentez- vous en effet un vaisseau au milieu d'une nuit obscure, ou de sombres brouillards, ne pouvant consulter ni le soleil ni les étoiles , qui lui serviraient à régler sa marche. Que ferait-il sans sa boussole ? 11 serait obligé de s'abandonner au hasard , et prendrait souvent une route contraire à celle qu'il veut tenir. Mais sa boussole est toujours prête à le remettre sur la voie. C'est un guide qu'on peut inter-

roger en tout temps , et qui ne trompe jamais.

Il me semble voir sur votre mine , Charlotte, que vous* n'y prendriez pas encore trop de confiance. On aurait, jecrois, de la peine à vous persuader a faire un petit tour en Amérique. Pas tant , ditesvous, s'il n'y avait pas d'eau dans l'intervalle qui nous en sépare. Avez-vous bien réfléchi a ce qui vient de vous échapper? Voyez-vous cette île qu'on appelle la Martinique ? Elle est éloignée des ports de France de plus de quinze cents lieues.

Cependant il y a des exemples de vaisseaux qui n'ont employé que vingt jours à faire celte traversée ; ce qui suppose à peu près une vitesse de trois lieues par heure. Si l'on avait ce trajet à faire sur la terre ferme , emportant avec soi, sur des chariots, toutes les marchandises dont un navire est chargé, croyez- vous que six mois pussent suffire à ce voyage , et qu'il ne fallût pas au moins cent fois plus de dépense ? Je suppose encore que nous aurions de beaux chemins alignés. Mais si , au lieu de ces belles routes , nous avions toutes les profondeurs delà mer à descendre et à remonter, des gouffres presque sans fond à franchir, cette expédition vous semblerait-elle alors aussi agréable ? Voilà pourtant ce qui arriverait si la mer, en se retirant, laissait son lit à sec ; et jecrois maintenant que si vous aviez de toute nécessité le voyage à faire , et l'une des deux manières à choisir, la mer, malgré tous ses dangers , vous paraîtrait encore mériter la préférence.

Qu'en dites- vous pour votre compte , Henri? Oh! vous voudriez des ailes. Cela ne vous paraît pas mal imaginé. Je vous avouerai que moi-même , en voyant les oiseaux voltiger sur ma tête, et parcourir les espaces de l'air avec tant de vitesse, j'ai souvent désiré d'être pourvue d'une bonne paire d'ailes comme eux. Eh bien! j'étais alors aussi folle que vous l'ê-

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

tes à présent , mon petit ami ; car si nous considérons de quelle étendue elles devraient être pour soutenir des corps aussi lourds que les nôtres , je suis persuadée qu'elles nous causeraient plus d'embarras qu'elles ne sauraient nous procurer d'avantages, et que nous sommes bien plus heureux d'en être privés. De plus, si nous avions a traverser un si grand espace, n'aurions-nous pas besoin de nous reposer par intervalles ? et ne courrions-nous pas le risque de nous briser en mille pièces, en descendant, les ailes déployées, dans les abîmes que je viens de vous peindre ?

Je reviens à vous , Charlotte , pour le projet que vous aviez tout a l'heure de dessécher d'un souffle le lit de la mer. Savez-vous ce que cette belle imagination nous aurait coûté? Le dépérissement de la nature entière. Vous frémissez du risque auquel vous nous avez exposés. Rassurezvous ; le Créateur, qui a su disposer toutes choses avec tant de sagesse pour notre bonheur, n'écoute point nos vœux téméraires. Cette mer , qui semble à chaque instant menacer la terre de l'engloutir, est la source de sa fertilité. C'est elle qui lui fournit ces douces ondées qui la fécondent et qui rafraîchissent ses habitans. Vous avez eu souvent occasion de voir de l'eau exposée sur le feu , produire des vapeurs qui s'attachent en gouttes au couvercle du vase qui la contient : c'est ainsi que la chaleur produite par la présence du soleil fait exhaler de la mer des vapeurs qui s'élèvent dans les airs, d'où elles retombent ensuite en pluie, en neige ou en rosée, soit pour féconder laT terre par une humidité bienfaisante , soit pour entretenir les ruisseaux, les rivières et les fleuves qui la baignent, et facilitent les communications entre les différens peuples de l'univers. Je ne puis a présent vous donner qu'une idée légère de cette admirable opération de la nature. Mon

dessein n'est pas de faire de vous des savans , mais d'exciter un peu votre curiosité , sans fatiguer votre attention ni votre intelligence. Vous trouverez un jour des détails plus étendus dans l'ouvrage de votre ami.

En vous entretenant de la terre dans la première partie de ce livre , je vous ai parlé des animaux qu'elle nourrit et de ses productions naturelles. Vous semblez désirer que je vous fasse également connaître ce qui nous vient de la mer. Je me fais un plaisir de vous donner cette satisfaction.

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