LA BALEINE
On peut donner à la baleine le titre de reine de l'Océan . Sa grandeur est énorme ;
quelques-unes ont deux cents pieds de long. Vous avez trois pieds , Henri; ainsi une baleine est soixante fois plus longue que vous, et vingt fois plus grosse. Un homme pourrait se tenir à l'aise dans ses entrailles. Elle a une grande queue, capable, par sa force, de renverser d'un seul coup un vaisseau ; ce qui rend sa pê-
che très-dangereuse. Voici comme elle se fait :
Cinq à six hommes montent sur nue chaloupe ; l'un deux se tient sur le bord. Aussitôt que la baleine s'élève du fond de la mer pour respirer, il lui lance sur le dos un crochet long d'environ six pieds , et qui tient à une longue corde. La baleine se sentant blessée , plonge aussitôt pour se dérober à d'autres coups. On file la corde de toute sa longueur, et on suit l'animal a la trace de son sang. Le besoin de respirer la fait bientôt remonter , et on lui lance de nouveaux harpons , jusqu'à ce qu'elle meure de ses blessures.
Alors elle surnage, et le vaisseau, qui suit la chaloupe, vient la prendre. Lorsqu'elle est trop grande, on la traîne sur le rivage , pour la couper en morceaux ; mais si elle n'a que cinquante ou soixante pieds de long, on en fait une espèce de cein-
ture au vaisseau ; et les matelots , avec des bottes dont la semelle est armée de crampons, de peur de glisser, descendent sur son corps et la dépouillent de sa graisse, dont on remplit des tonneaux.
C'est cette graisse qui, étant bouillie, rend l'huile dont on se sert ordinairement pour brûler dans les lampes , pour préparer la laine , les cuirs, et pour une infinité d'autres usages. Les buses du corset de votre sœur, et les baleines de mon parasol , ne sont que des poils de sa barbe ; ils lui servent a ramasser les plantes marines , les vers et les insectes dont elle se nourrit. Elle mange aussi de petits poissons , tels que les anchois , les merlus, et surtout les harengs, dont elle est trèsfriande. Ses petits, lorsqu'ils finissent de téter, sont de la grosseur d'un taureau.
Outre le danger d'être renversés par la queue de la baleine, ou par l'eau qu'elle
A LA CONNAISSANCE DR LA NATURE
lance en colonnes par deux trous ouverts sur sa tête, les pêcheurs courent un autre risque non moins affreux. Comme cette pêche se fait ordinairement dans une mer que la rigueur du climat couvre de glaces, les vaisseaux sont quelquefois brisés par les glaçons, ou s'en trouvent tout h coup enveloppés, de manière que l'équipage est réduit à périr de froid.
Là MORUE.
La chair de la baleine n'est pas bonne a manger ; celle de la morue, au contraire, est d'un goût délicieux. Elle fait presque la seule nourriture d'une très-grande partie des peuples du Nord , qui ne recueillent chez eux que peu de fruits et de blé. Us en jfont sécher une partie , qu'ils mangent au lieu de pain, et ils vendent le reste à des marchands qui vont les acheter a vil prix , pour les répandre en différentes contrées.
Mais cette pêche n'est rien , en comparaison de celle qui se fait bien loin d'ici , au banc de Terre-Neuve , qu'on appelle le grand banc des morues. 11 s'y rend des vaisseaux de tous les coins du monde.
Vous pourrez vous former une légère idée de la grande quantité de poissons que l'on y prend, quand vous saurez que la pêche dure trois mois entiers, depuis le mois de janvier jusqu'à la fin d'avril; que cinquante mille hommes au moins y sont employés , et que chacun prend trois ou quatre cents morues par jour. Ces animaux sont si voraces, qu'il suffit, poulies amorcer , d'un morceau d'étoffe rouge, ou d'un hareng de fer-blanc, d'où pend l'hameçon. En jetant dans la mer les entrailles de ceux qu'on a déjà pris, on attire les autres, qui viennent pour les dévorer en si grande foule , qu'ils se pressent les uns sur les autres, au point que leurs nageoires sont, au-dessus de l'eau.
La morue verte et la morue sèche, appelée ordinairement merluche, ne sont que le même poisson diversement préparé. 11 suffit de saler la première aussitôt qu'on vient de la vider, parce qu'on la mange dans l'année; l'autre doit rester exposée pendant quelques jours au vent du nord , qui est si froid et si pénétrant, qu'il la dessèche, et la met ainsi en état d'être conservée pendant plusieurs années de suite, sans se gâter. On en fait des tas plus hauts que des maisons , et l'on en remplit ensuite la cale des vaisseaux qui nous les apportent.