‹ Œuvres complètesChapitre 40 sur 142 · LE HARENG · texte numérisé non relu

LE HARENG

Une pêche plus considérahle encore , est celle des harengs. La multiplication de ces poissons est prodigieuse. Aussitôt qu'ils ont déposé leurs œufs sons les glaces du nord , où leurs ennemis ne peuvent pénétrer , ils partent pour aller chercher leur nourriture en d'autres mers. Ils nagent en grandes colonnes, qui s'élargissent ou se rétrécissent au signal qu'ils reçoivent de leurs conducteurs. Ils forment quelquefois une ligne de plus de cent lieues de front ; puis ils se séparent par grosses troupes , pour se répandre en divers quartiers; et enfin, après avoir parcouru une grande partie du globe , ils se réunissent, et reviennent, par deux colonnes opposées, aux lieux d'où ils sont partis.

On est averti de leur passage par les oiseaux de mer qui volent au-dessus de leurs têtes pour les saisir quand ils approchent de la surface de l'eau , et parles baleines et d'autres gros poissons, qui les suivent toujours comme une proie assurée. La pêche commence le lendemain de la Saint-Jean. Elle ne se fait que la nuit , soit parce qu'il est plus facile de les distinguer à la lueur que jettent leurs yeux

et leurs écailles, soit parce qu'on peut les attirer par l'éclat des lanternes qu'on allume le long des filets. Ces feux , quïls prennent pour le jour, servent aussi à les éblouir, et à les empêcher de voir le piège qu'on leur a tendu. Il est impossible de se figurer le nombre que l'on en prend dans vingt jours à peu près que dure cette pèche. Les filets , qui ont plus de douze cents pieds de longueur, rompent sous le poids. Il est tel port de la Hollande d'où il part plus de trois cents barques pour cette expédition ; et l'on y compte environ cent mille hommes dont elle occupe les bras.

Les harengs frais se préparent comme la morue, pour la salaison. Les harengs saurs , après avoir été exposés pendant six semaines a la fumée, deviennent secs, comme vous le voyez. On les met ensuite dans des barils, bien serrés les uns contre les autres , et on les envoie dans presque toutes les parties du monde, pour servir a la nourriture des^auvres.

Quand je vous ai dit que les différentes espèces d'animaux qui vivent dans la mer étaient au moins aussi nombreuses que celles des animaux terrestres, vous n'avez pas attendu que je vous fisse une description particulière de chacun. Je n'ai voulu vous faire connaître que ceux dont vous pouvez entendre parler tous les jours, ou que vous avez occasion de voir le plus souvent. Je me flatte que, lorsque votre intelligence sera un peu plus formée, vous vous empresserez de vous-mêmes de vous instruire davantage; et je puis vous promettre d'avance que vous y trouverez infiniment de plaisir. Savez-vous pourquoi il y a tant de personnes ignorantes dans le monde? C'est que l'on a négligé, dans leur enfance , de leur présenter les objets qui étaient a leur portée, et de les accoutumer ainsi à observer de bonne heure les merveilles de la nature. Les pauvres gens ! il faut les plaindre , sans leur faire

de reproches, puisqu'ils n'ont pas trouvé de secours pour leur instruction. Mais aujourd'hui que les enfans ont tant de bons livres destinés a leur former l'esprit et le cœur , ne serait-il pas honteux qu'ils fussent médians ou mal instruits? En tout cas , malheur à ceux qui le seront ! puisque les lumières et les bons principes étant aujourd'hui très-répandus , ils ne pourront pas , comme autrefois , se cacher dans la foule pour se sauver du mépris. Ils trouveront de toutes parts des yeux éclairés , qui , d'un seul regard , découvriront leurs vices ou leur ignorance; ils seront forcés de vivre seuls , abandonnés aux dédains des autres , et au sentiment , peut-être plus cruel encore , de leur propre indignité.

Mais revenons a nos poissons. N'allaisje pas oublier de vous dire qu'ils n'ont point de jambes ? De quel air vous me regardez , Henri ! Pardon, monsieur ; je ne me doutais pas encore a quel observateur je parlais. Permettez-moi cependant de vous apprendre pourquoi ils n'en ont point. C'est parce qu'ils ne sauraient en faire usage, et qu'elles ne feraient que les embarrasser. Comme ils ne sortent point de l'eau , elles leur seraient aussi inutiles pour nager, que les nageoires nous seraient inutiles pour marcher sur la terre.

N'allez point croire d'après cela que tous les poissons aient des nageoires. La nature, qui n'a rien épargné pour nous donner tout ce qui nous est nécessaire , est en même temps assez économe pour ne nous donner rien de superflu. C'est pour cela que les huîtres et les moules, qui passent leur vie attachées à l'endroit où elles ont pris naissance , ne sont pas pourvues d'un instrument qui ne leur servirait à rien. Je vais vous apprendre quelques particularités sur ces coquillages.

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

L'HUITRE.

L'huître est un de ces animaux qui paraissent, au premier coupd'œil, avoir été traités avec un peu de rigueur par la nature ; mais qui , sous un autre aspect , attestent le plus hautement la sagesse et la providence divines. Renfermée dans une étroite prison , privée de mouvement et d'industrie , elle n'en trouve pas moins sa subsistance. En entr'ouvrant ses écailles, elle reçoit à chaque instant de la mer les « petits insectes , les débris de plantes , et les sucs limoneux dont elle se nourrit. Les flots se chargent de ses œufs, et vont les poser dans le fond de la mer ou sur les rochers , quelquefois même aux branches des arbres que la marée baigne ; en sorte qu'elles se trouvent tour a tour plongées dans l'eau et suspendues dans l'air. On se plaît à servir sur la table ces branches, couvertes à la fois d'huîtres et de fleurs.

La chair des huîtres est naturellement blanche. Pour les rendre vertes, on va les pêcher sur les rochers ou au fond des eaux , et on les enferme le long des bords de la mer, dans de petites fosses. Au bout de six semaines , la mousse qui se forme dans ces fosses , et qui rend l'eau verdâtre , comme vous le voyez dans nos mares , imprègne les huîtres de cette couleur.

Les écailles , au bout de vingt-quatre heures, commencent à se former sur les huîtres naissantes. Je vous en ai fait observer de presque imperceptibles, attachées à la coquille de leurs mères.

Quelques oiseaux de mer aiment les huîtres autant que nous. Ils attendent qu'elles ouvrent leurs écailles pour fondre précipitamment sur elles , et les percer à coups de bec, avant qu'elles aient pu se claquemurer. Quelquefois aussi l'huître leur prend à eux-mêmes le bec en se refermant.

Le crabe, son ennemi mortel , est plus r. IV.

adroit que l'oiseau. Lorsqu'il voit l'huître s'entrouvrir , il jette entre ses coquilles un petit caillou, qui les empêche de se rejoindre; et alors il dévore sa proie sans danger.

Il est une espèce d'huître appelée perlière, qui produit les perles que vous voyez aux colliers des femmes, et la nacre dont on fait des jetons , des navettes et des manches de couteaux. Les perles se trouvent, soit dans le corps de l'animal, soit attachées a l'intérieur de ses écailles : ces mêmes écailles forment la nacre.

Des hommes accoutumés dès l'enfance à plonger, vont les chercher au fond de l'eau , quelquefois a cent pieds de profondeur. Ils en remplissent des sacs, et viennent les décharger sur le rivage. On attend que lhuître s'ouvre d'elle-même, ce qui arrive au bout de deux ou trois jours ; et alors on lui arrache ses trésors , auxquels notre folie met un grand prix, pour exposer de malheureux plongeurs à être dévorés par des poissons voraces, à se briser contre les rochers, ou a être étouffés par les eaux.

On est parvenu à imiter les perles naturelles par des perles fausses , au point d'en rendre la différence très-peu sensible. Il est un petit poisson appelé ablette, dont les écailles sont très-brillantes. On rassemble ces écailles dans l'eau, et on les frotte pour en détacher une matière visqueuse dont elles^sont couvertes. Celte matière se précipite en liqueur argentée au fond du vase. On la recueille avec soin , et on y mêle un peu de colle de poisson, qui lui donne plus de consistance ; ensui te on a des grains de verre fin , creux et très-minces, où l'on fait entrer une goutte de cette liqueur ; on roule les grains avec adresse, pour que la matière s'y répande partout également , et y forme une couche bien unie : lorsqu'elle est sèche, on fait couler la cire fondue dans le verre, pour donner à la perle de

INTRODUCTION FA1IIL1EKK

la solidité , du poids et de la blancheur. Les perles fausses oui l'avantage d'être plus égales entre elles que les perles véritables, et d'avoir la grosseur qu'on veut leur donner. Si elles n'ont pas tout-a-fait le même éclat , du moins elles sont infiniment moins coûteuses; elles réussissent aussi bien dans la parure, et n'inspirent jamais à celle qui les porte, la crainte de les avoir achetées au prix de la vie d'un de ses semblables. N'est-il pas déjà assez cruel de compromettre l'existence de ses frères , pour se procurer les douceurs de la vie , sans la risquer encore pour les plus méprisables jouissances de la vanité? Quelle petitesse d'esprit de s'estimer davantage pour de beaux habits et des bijoux! Ces insensés devraient considérer un moment que l'or , l'argent et les pierreries dont ils sont chargés , étaient ensevelis dans les entrailles de la terre, et qu'ils n'ont pas même le mérite de les avoir travaillés; que leurs soieries ne sont que les dépouilles d'un petit ver rampant qui les a portées avant eux; que, sans l'industrie de ces honnêtes ouvriers qu'ils méprisent, ils n'auraient su en tirer aucun parti. Eh ! que deviendraient les riches sans les pauvres? Seraient-ils en état de faire leurs chaussures , de bâtir leurs maisons , de labourer leurs terres, de tondre leurs troupeaux, et de faire une infinité d'autres choses devenues nécessaires dans l'état où se trouve aujourd'hui la société ? Qu'ils se parent, s'ils veulent, avec un peu plus d'éclat , pour encourager l'industrie et soutenir les manufactures ; mais qu'ils apprennent en même temps à se conduire avec douceur et bienveillance envers ceux don îles mains sontemployées à leur service ! Qu'ils se souviennent que le moindre arlisan , s'il remplit les devoirs de sa condition , est un membre de l'état plus utile qu'eux-mêmes, à moins qu'ils ne se disiinguent autant par leur

modestie et leur générosité , que par leur rang et par leurs richesses!

De leur côté, les pauvres ne doivent jamais oublier les égards dont ils sont tenus envers leurs supérieurs , mais les traiter avec respect et fidélité , et surtout ne point leur porter une jalouse envie. S'ils sont économes, sobres et laborieux, ils peuvent, dans quelque métier qu'ils exercent, être aussi heureux que les riches , par la jouissance d'une santé robuste , le repos de l'esprit et le calme de la conscience , sans être exposés aux inquiétudes et aux agitations quis tourmentent presque toujours dans une situation plus élevée.

Ces réflexions nous ont un peu écartés de l'objet de notre entretien ; mais je vous les ai présentées comme elles devraient se présenter souvent à notre esprit , afin de nous former une philosophie aussi douce pour nous-mêmes que favorable pour nos frères. Tout le bonheur sur la terre consiste en deux choses bien simples, et qui devraient être bien aisées : Aimer et se faire aimer.

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