LE CHAMP DE BLÉ
Maintenant nous allons prendre congé de la prairie, et faire un tour clans le champ de blé. Il y en a de plusieurs espèces. Celui-ci est du froment. Je le reconnais à la hauteur de ces tiges. J'espère que nous en aurons une abondante ré-
colte. Elle sera bonne à ramasser dans lu mois d'août, qu'on appelle le mois des moissons. J'ai mis dans ma poche un épi de l'année dernière , pour vous montrer tout ce que ceci produira. Froissezle dans vos mains, Henri. Bon! soufflez à présent les barbes, et donnez-moi un des grains. Voila ce qu'on appelle un grain de froment. Vous voyez qu'il y a plusieurs grains dans un épi : eh bien , regardez maintenant le pied, vous verrez qu'il vient quelquefois plusieurs tiges , et par conséquent plusieurs épis d'une seule racine ; et cependant toute celte racine provient d'un seul grain qu'on a semé à la fin de l'automne.
Cette semence n'a pas été jetée au hasard , et sans beaucoup de soins particuliers. On avait commencé par ouvrir la terre ensilions, quelques mois auparavant, avec ce fer tranchant que je vous ai fait remarquer au-dessous de la charrue. Elle est restée en repos tout 1 été , et s'est bien pénétrée du fumier qu'on avait répandu sur les guérels pour l'engraisser; puis on l'a de nouveau labourée ; enfin , vers le milieu de l'automne , un homme est venu dans chaque sillon y répandre des grains , et tout de suite, avec sa herse , il les a recouverts de terre. Ces grains étant enflés et ramollis par l'humidité, il en est sorti par en bas de petites racines , qui se sont accrochées dans le sein de la terre; et, par en haut, de petits tuyaux quiont percé sa surface en plusieurs branches, de la manière que vous pouvez le remarquer. Ces tuyaux, montés en haute tige, ont produit les épis, dont chacun renferme à peu près vingt grains; en sorte que si vous comptez , d'après ce calcul , tout le produit des grains dont la semence a réussi , vous trouverez qu'il peut en être venu environ vingt fois autant que Ton en amis dans la terre. Les épis, cachés encore dans ces tiges, se développeront peu à peu , se mûriront au soleil , et ressemble-
INTUODUCTIO.N 1A.MILIEUE
font à celui que vous venez de froisser. Alors on coupera par le pied , avec une faucille ; les tiges de paille qui les supportent , et on les liera en paquets, appelés gerbes , pour les emporter dans la grange, les battre avec un fléau, et les vanner, pour séparer les débris de paille du grain. On enverra celui-ci au meunier pour le moudre en farine sous la grosse meule de son moulin à eau , ou a vent ; ensuite la farine sera vendue au boulanger pour en faire du pain , et au pâtissier pour en taire des biscuits et des pâles.
Imaginez, mes amis, quelle immense quantité de blé on doit semer tous les ans , pour fournir du pain a tant de mil- j liers d'hommes ! Le pain est l'aliment le plus sain et le moins cher qu'on puisse se procurer. Il y a beaucoup de pauvres gens qui n'ont guère d'autre nourriture j et qui n'en ont pas toujours.
Le blé ne viendrait pas, comme le foin , sans être ensemencé, parce que le grain en est plus gros, et doit être enfoncé plus profondément dans la terre. Je vous ai dit tout à l'heure les divers travaux que demandaient les semailles.
Voici une autre espèce de blé qu'on appelle de l'orge. Je vous en ai aussi apporté un épi, pour vous le faire distinguer du froment. Voyez-vous comme il a des barbes longues et fourrées? Gardezvous bien , Henri , de le mettre dans la bouche , car il s'arrêterait a votre gosier, et vous étoufferait. L'orge est semée et recueillie de la même manière que le froment ; mais elle ne fait pas de si bon pain. Elle est cependant fort utile. Les fermiers la vendent par boisseaux aux marchands de drèche, qui la font tremper daus l'eau, pour la faire germer. Alors on la sèche sur de la cendre chaude, et elle devient drèche. On y verse une grande quantité d'eau, puis on y mêle du houblon, qui lui donne un goût agréable d'amertume , et l'empêche de s'aigrir.
Enfin , eu brassant ce mélange , on en fait de la bière, celte liqueur forte et nourrissante qui fait la boisson ordinaire dans plusieurs pays où il ne croît pas de vin. L'orge est aussi fort bonne pour nourrir les dindes , les poules et d'autres oiseaux de basse-cour.
Je vous ai parlé du houblon. Il croît dans les champs qu'on appelle houblonnières. Sa tige monte le long des perches qu'on lui donne pour la soutenir. Ses fleurs , d'un jaune pâle , font un effet charmant dans la campagne. Quand il est mûr, on le sèche ; on en fait des monceaux , et on le vend aux brasseurs.
Cette troisième espèce de blé est de l'avoine. Vous avez vu souvent le palefrenier en servir aux chevaux pour les régaler et leur donner du feu. C'est une espèce de dessert qu'on leur présente après le foin.
11 y a aussi une autre espèce de blé, qu'on nomme seigle , qui sert à faire le pain bis que mangent les pauvres. On le mêle quelquefois avec du froment, et il donne alors du pain d'un goût assez bon.
Il y a bien des pays qui ne produisent pas de blé pareil à celui qui vient dans nos contrées. Par exemple , le blé qu'on nous a apporté de Turquie est bien différent du nôtre. Sa tige est comme celle d'un roseau avec plusieurs nœuds. Elle monte à la hauteur de quatre ou cinq pieds. Entre les jointures du haut de sa tige sortent des épis de la grosseur de votre bras, qui renferment un grand nombre de grains jaunes ou rougeâtres, à peu près de la figure d'un pois aplati. La volaille en est très-friande. On le cultive avec succès dans quelques provinces de la France, surtout dans les landes de Bordeaux , oîi il sert à faire du pain pour les misérables habitans.
Vous connaissez aussi bien que moi le millet que l'on donne aux oiseaux. Il vient en forme de grappes, sur des tiges plus
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
courtes et plus menues que celles du froment. La farine en est excellente , cuite avec du lait.
Je vous ferais venir l'eau à là bouche si je vous parlais du riz , que l'on prépare aussi avec du lait. Mais croiriez-vous qu'il a besoin d'être presque couvert d'eau pour croître et pour mûrir ?
Dans les pays où la terre n'est pas propre à produire du grain , les pauvres habitans sont réduits à se nourrir de fruits, de racines, de gâteaux de pommes de terre . ou d'une pâte de marrons cuits au four. On est même quelquefois obligé ,. dans les pays les plus fertiles , d'avoir recours à ces tristes alimens, lorsqu'il survient des années de stérilité. Deux bons citoyens, MM. Parmentier et Cadet de Vaux , ont enseigné la meilleure manière de les préparer.
Quelles grâces , mes enfans , nous devons rendre à Dieu , nous qui n'avons jamais éprouvé ces cruels besoins ! J'espère que vous serez touchés de cette réflexion, et que vous vous ferez un devoir de ne jamais gaspiller ce qui ferait la joie de tant de malheureux. Les miettes mêmes que vous laissez tomber , si elles étaient ramassées, pourraient fournir un bon repas à un petit oiseau, et le rendre joyeux pour toute la journée. Comme il s'empresserait de les partager entre ses petits, qui ouvrent inutilement leurs becs, taudis que leurs parens volent au loin pour leur chercher quelque nourriture ! J'étais bien fâchée hier au soir contre vous , Henri , lorsque vous faisiez des boulettes de pain pour les jeter à votre sœur. J'ose croire que vous ne le ferez plus, maintenant que je vous ai fait connaître le prix de ce présent inestimable du ciel. J'ai vu des personnes qui avaient prodigalementgâté du pain pendant leur enfance, pleurer dans un âge avancé, faute d'en avoir un morceau.