‹ Œuvres complètesChapitre 58 sur 142 · MIS A LA PORTEE DE L ADOLESCENCE · texte numérisé non relu

MIS A LA PORTEE DE L ADOLESCENCE

Veuve depuis trois ans , madame de Croissy s'était retirée a la campagne, dans une petite maison charmante , à quelque distance de Paris. Les regrets que lui coûtait chaque jour la perte de son époux n'étaient adoucis que par les soins qu'elle donnait à l'éducation de sa fille, le seul gage qu'il lui eût laissé de sa tendresse. Elle avait été mariée fort jeune; et son père, en calculant les trésors qui devaient suivre le don de sa main, avait imaginé que le faste d'une immense fortune , avec quelques talons

agréables , pouvait lui suffire pour paraître avec assez d'éclat dans le monde. Emporté toujours hors de lui-même par le torrent des affaires, étourdi par le tumulte de ses dissipations, il n'avait pas réfléchi que, dans une vie moins agitée, sa fille aurait un plus grand besoin des ressources attachées à la culture de l'esprit et du cœur, et que mieux il réussirait pour elle dans le choix d'un époux, plus ces avantages lui deviendraient nécessaires pour gagner son estime et conserver son attachement. Des considérations si simples se trou-

vaient au-dessus de sa portée : de tous les soins paternels, les plus utiles étaient ceux dont il s'était le moins occupé.

Elevée par l'hymen à la société d'un homme distingué par des sentimens délicats, une raison éclairée, des connaissances solides et des goûts aimables, madame de Croissy n'avait pas tardé longtemps à sentir des regrets de celte négligence. En cherchant a la réparer pour elle-même, elle résolut surtout de l'éviter pour sa fille. Les amusemens de la ville ne l'avaient jamais entièrement détournée de ce projet. La solitude où l'avait conduite la douleur de son veuvage lui donnait alors tout le loisir de l'exécuter. Elle avait déjà profité des premières années de l'enfance d'Emilie pour apprendre ellemême tout ce qu'elle voulait lui faire apprendre un jour. Son application, l'étendue de sa mémoire , la justesse et la pénétration de son esprit, avaient si bien servi les vues de sa tendresse, quelle était enfin parvenue à posséder parfaitement l'histoire ancienne et moderne, la géographie universelle, les élémens de géométrie , avec quelques notions générales sur l'histoire naturelle et sur la physique. Afin de se mettre en état d'être le seul instituteur de sa fille , elle s'était formée d'abord toute seule, sans autre secours que les bons livres élémentaires; dans ces divers genres de connaissances. En cherchant ainsi pour elle-même la méthode la plus agréable et la plus sûre, elle étudiait d'avance celle qui conviendrait le mieux au caractère d'esprit d'Emilie, dont la finesse et la vivacité annonçaient , dès ses premières années , les plus heureuses dispositions. Elles ne s'étaient point démenties dans la suite. Emilie, à peine âgée de treize ans, commençait déjà, par sa reconnaissance et par ses progrès , à récompenser sa mère des peines qu'elle se donnait pour l'instruire. Leurs jours s'écoulaient dans les

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plaisirs les plus purs et dans les jouissances mutuelles les plus délicieuses. Une société choisie des environs , les visites qu'elles recevaient quelquefois de leurs amis do la ville, étaient les seules distractions qui les détournaient de leurs études ; la variété qu'elles savaient y répandre, la culture des fleurs et le ménage d'une volière , en étaient les délassemens. Soit pour éloigner du cœur de sa fille tout sentiment de vanité, soit pour écarter de sa maison des visites importunes , madame de Croissy avait eu soin de cacher sa richesse, et prenait pour prétexte de sa retraite à la campagne, la nécessité d'y rétablir ses affaires par une rigoureuse économie. En s'épargnant les détails faligans et les vaines dépenses d'une grande maison , elle avait plus de temps pour en donner à ses travaux , et plus de moyens de satisfaire à sa bienfaisance par les secours généreux qu'elle répandait en secret autour d'elle. Le calme d'une vie si douce; la joie de voir sa fille répondre à ses espérances ; une santé forte, acquise par l'exercice, la modération et la sobriété , avaient donné à son caractère une sérénité inaltérable, et à son esprit un enjouement qui faisaient trouver à la vive Emilie l'intérêt le plus piquant dans sa société. La sensibilité naissante de ce jeune cœur était toute concentrée sur sa maman et sur son père, dont Mme de Croissy avait soin d'entretenir la mémoire par des regrets touchans , et par l'éloge des vertus, qu'il avait possédées. Emilie, élevée dans la candeur et la liberté de l'innocence , n'ayant à cacher à sa tendre amie aucun de ses mouvemens , avait conservé cette fleur précieuse de naïveté qui rend la raison si aimable. Comme toutes ses réflexions s'étaient formées dans le cours de ses entretiens avec sa mère, elles avaient pris une tournure vive et animée, telle que la produit la chaleur de la conversation; et ses pensées se dévelop-

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

paient avec autant de clarté que de saillie , d'agrément et de justesse.

L'ami de l'enfance de Mme de Croissy était M. de Gerseuil, son frère, qui vivait a Paris, occupé d'un poste honorable, et de l'étude des sciences naturelles qu'il cultivait avec succès. Deux filles, livrées encore aux premiers soins de leur mère , et le jeune Cyprien, âgé de douze ans, composaient toute sa famille. Au milieu de la corruption de la capitale , sa maison était l'asile des mœurs. Son fils ne s'était jamais éloigné de sa présence. Né avec une imagination vive , un esprit ardent et courageux , de la franchise , de l'élévation et de la fermeté dans les sentimens , Cyprien avait uneame douce, et tout à la fois susceptible des mouvemens les plus impétueux. 11 aimait déjà vivement ïa gloire et les grandes choses. Au récit d'un trait de bravoure ou de générosité , l'on voyait s'enfler sa poitrine , et la flamme étinceler dans ses regards. En concevant de hautes espérances de ce caractère, M. de Gerseuil ne se déguisait pas les inquiétudes qu'il pouvait lui causer. Cependant l'amitié tendre que son fils avait prise pour lui modérait ses craintes. Il s'était accoutumé de bonne heure à le gouverner avec des caresses. Une froideur

aurait désolé son aine; un seul reproche eût fait son supplice.

Sur une invitation fort pressante qu'ils avaient reçue l'un et l'autre d'Emilie, pour se trouver à une fête qu'elle devait donner a sa maman la veille du jour de sa naissance, ils s'étaient rendus mystérieusement à la maison de Mme de Croissy. La surprise de leur arrivée ajoutait à celle du bouquet. Emilie le parait de ses grâces, Cyprien l'animait de sa gaieté.

Mme de Croissy versait des larmes de joie des attentions délicates de ces aimables enfans. Elle fut bien plus heureuse le lendemain , lorsque , dans une promenade écartée avec son frère , ils purent s'entretenir en liberté de leurs projets et de leurs espérances. Le dîner qui les réunit avec leur jeune famille fut une nouvelle scène de nouveaux plaisirs. Après une séparation assez longue, se retrouver ensemble dans un beau jour, dans une contrée charmante, avec des objets d'un si grand intérêt l'un pour l'autre ; les tendresses du sang et de l'amitié, les émotions paternelles , les transports confondus de tous les sentimens les plus doux de la nature ; vous n'auriez encore qu'une bien faible idée de leur félicité , si vous pensiez que ces traits fussent capables de vous la peindre.

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