PREMIER ENTRETIEN
La fraîcheur de la soirée les ayant invités à sortir, ils allèrent se promener tous ensemble sur la terrasse. Le soleil était près de se coucher; il touchait aux bords de l'horizon. Tout à coup Mme de Croissy, s'interrompant dans son entretien, alla s'asseoir sur le bout d'un banc de pierre, placé à l'ouverture de la grande allée du bosquet. M.deGerseuilcrutqu'il prenait
quelque faiblesse à sa sœur , et s'empressa de la suivre , ému d'inquiétude , en la questionnant sur son état. Ce n'est rien , lui répondit-elle avec un sourire; mais, sans détourner ses yeux fixés vers le couchant : Je vais satisfaire dans un moment votre surprise et votre curiosité : laissez d'abord disparaître le soleil.
M. de Gerseuil et les enfans se regar-
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INTRODUCTION FAMILIERE
daient en silence, et n'osaient l'interrompre. Bientôt le soleil disparut. Mme de Croissy se levant alors d'un air gai : Je suis contente, leur dit-elle; tout marche bien daus l'univers. Ces paroles, et la manière brusque dont je vous ai quittés tout à l'heure, doivent vous étonner ; il faut vous en donner l'explication. C'est aujourd'hui, comme vous le savez, mon jour de naissance. 11 me semble qu'en ce jour tout prend un nouvel intérêt à mes yeux dans la nature. J'observe avec plus d'attention ce qui se passe autour de moi. Je trouve partout des sujets de réflexion qui m'occupent. Ce matin , en me promenant dans mon verger, je cherchais à saisir les changemens qui pouvaient s'être opérés daus mes arbres depuis l'année dernière. Je voyais que les uns commençaient à perdre de leur jeunesse, et les autres à en prendre la tailleet la vigueur. Les premiers me donnaient une leçon affligeante; mais les autres me consolaient. Ils me présentaient , sous uue rianle image, la douceur de me voir rajeunir dans ma fille.
Emilie baisa la main de sa mère, et laissa échapper un soupir.
Voilà une remarque , dit M. de Gerseuil , qui me plaît autant par son courage et sa philosophie, que le sentiment qui lui est attaché me touche par sa tendresse. Mais quoi! vos observations vont-elles jusqu'à l'astre de la lumière? Etiez- vous inquiète de savoir s'il avait perdu de sa force ou de son éclat ?
Mme de croissy. — Non , mon frère ; mes pensées ne s'étendent pas si loin.
L'année dernière, le même jour qu'aujourd'hui , j'étais assise sur ce banc toute seule , et plongée dans une douce rêverie. Je voyais le soleil se coucher; j'observais que c'était derrière cet ormeau qu'il se dérobait a ma vue : ce souvenir m'est revenu tout à coup; j'ai voulu voir si celte année, a pareil jour, il se coucherait
dans la même direction. Je n'aurais jamais cru la terre si réglée dans sa course.
m. db gerseuil. — Surtout après avoir fait, depuis cette époque, un voyage de plus de deux cent dix millions de lieues.
Mme de croissy. — L'immensité de ce trajet redouble encore mon admiration de la trouver si fidèle.
m. de gerseuil. — Elle pourrait vous faire un compliment aussi flatteur , puisqu'au même jour de l'année , et au même instant, elle vous trouve aussi dans la même place pour l'observer.
Mme de croissy. — Tenez , mon frère, croyez-moi , n'ayons pas l'orgueil de lui disputer de conduite. Si fière que soit la raison de son til et de son flambeau , une planète aveugle ira toujours plus droit qu'elle.
Emilie. — Oh bien , puisque cela est ainsi, mon oncle, voila les étoiles qui commencent a paraître : je suis charmée qu'elles puissent rendre un bon té-' moignage de notre globe ; car enfin , si nous sommes un peu étourdis, notre terre ne l'est pas; et peut-être que d'après son caractère, on nous croira des personnages graves , pleins d'ordre et de régularité.
m. de gerseuil; — C'est sur notre globe, ma chère Emilie, qu'il faudrait commencer a établir de nous cette bonne opinion , sans nous embarrasser de ce que peuvent en penser les étoiles. Au reste, cette hypocrisie ne nous servirait à rien. Les étoiles ne voient pas plus notre terre, qu'elles ne soupçonnent ses habitans.
cyprien. — Quoi! tandis que nous avons peut-être cinq cents lunettes en l'air pour les observer , elles ne daignent pas même nous apercevoir?
Mme de croissy. — Fiez-vous maintenant aux poètes qui s'ingèrent de porter jusqu'aux astres la gloire des femmes ! m. de gerseuil. — Sans êlrc plus
À LA CONNAISSANCE DE LA NATUIIE
Si
crédule , pourquoi seriez-vous moins indulgente? Si jamais ce mensonge flatteur a pu les tromper, les a-t-il jamais offensées ? 11 porte avec lui sa grâce. Il naît du désir qu'on aurait de le réaliser.
cyprien. — Il est pourtant bien fâcheux, mon papa, de se trouver ainsi inconnu dans l'univers.
m. de gerseuil. — Console-toi , mon fils; Mars et la lune nous voient assez complètement.
Emilie. — Et voilà tous les témoins de notre existence î
m. de gerseuil. — Mercure et Vénus, placés entre nous et le soleil , nous distinguent peut-être, s'ils ne sont pas éblouis par la grande lumière qui les environne ; mais pour Jupiter, Saturne et Herschell, je doute fort qu'ils aient la moindre connaissance de nos affaires.
cyprien. — Et quand ils en seraient bien instruits ! ce n'est pas à des planètes comme la nôtre que je suis jaloux de me faire remarquer.
Mme de croissy. — Oui, je le vois, Cyprien est un de ces ambitieux qui dédaignent les hommages de leurs égaux: il faut, pour les satisfaire , que leur renommée s'étende jusqu'au prince et dans les cours étrangères.
cyprien. — Il est vrai : je voudrais que notre globe allât faire du bruit jusque dans les étoiles.
m. de gerseuil. — Eh, mon pauvre ami! comment veux-tu qu'elles nous aperçoivent, puisque cet orbe même de deux cent dix millions de lieues que la terre parcourt dans un an, quand elle le remplirait tout entier, en s'enflant d'orgueil comme la grenouille de la Fable, ne formerait encore qu'un point dans l'espace?
cyprien. — 0 ciel ! est-il possible?
m. de gerseuil. — Il me sera fort aisé dans un moment de te le démontrer. Emilie. — Mais cependant, mon oncle , parvenus a cette grandeur dont vous
T. IV
venez de parler , nous serions bien plus grands que le soleil. Les étoiles voient le soleil ; ainsi à plus forte raison serionsnous vus des étoiles.
m. de gerseuil. — Écoute, Emilie; vois- tu là- bas, à une bonne lieue, cette lampe qu'on vient d'allumer, à ce que je pense , dans la cour d'un château ?
Emilie. — Oui, sans doute, mon oncle.
m. de gerseuil. — Le château est bien plus grand que la lampe; il est éclairé de sa lumière : pourrais-tu distinguer le château?
Emilie. — Oh! non , du tout.
m. de gerseuil. — Tu vois donc qu'un corps lumineux par lui-même peut être aperçu à une grande distance, tandis qu'un corps beaucoup plus considérable, qui ne fait que nous réfléchir la lumière qu'il en reçoit , est invisible à nos yeux?
Emilie. — 11 est vrai.
m. de gerseuil. — Maintenant réduis la terre à sa véritable proportion avec le soleil. Au lieu d'être grosse pour lui comme le château l'est pour la lampe, elle ne sera plus en comparaison que ce que pourrait être la tête d'une épingle auprès d'une torche allumée. Tu peux juger, sur cette mesure, de la figure brillante que nous faisons dans l'univers.
Emilie. — Ah , mon cher Cyprien !
nous voilà bien revenus de nos prétentions sur les respects des étoiles.
Mme de croissy. — Il me semble voir un de ces importans de la capitale plein de l'idée que tout le royaume a les yeux tournés sur lui , et à qui l'on viendrait dire qu'à la vérité on le connaît assez à Montrouge; que l'on a même entendu par hasard prononcer son nom à Longjumeau , mais que très-certainement sa renommée ne s'est pas étendue jusqu'à Arpajon.
Emilie. — En vérité , j'en serais si honteuse à la place de mon cousin , que je voudrais me cacher même de la lune,
INTRODUCTION FAMILIER
M. de gerseuil. — Prends-y garde, Emilie; celle petite bouderie pourrait nous coûter cher.
Emilie. — Et comment, s'il vous plaît, mon oncle ?
m. de gerseuil. — C'est que si nous allons nous cacher de la lune, la lune , au môme instant, va se cacher aussi de nous.
Emilie. — Oh ! j'aurais trop de regret à sa douce clarté.
Mme de croissy. — Je ne puis aussi vous déguiser mon faible pour elle. II semble , à son air de modestie et de pudeur, qu'elle soit formée pour être le soleil des femmes.
m. de gerseuil. — L'idée est assez heureuse. Combien de jolis caprices les variétés de ses phases et les inégalités de sa marche pourraient expliquer ! Vous voyez par là , mes amis , que nous n'avons rien à perdre , et que la terre n'est que trop heureuse de recevoir la lumière des astres qui l'entourent , sans aspirer vainement à s'en faire distinguer par sa splendeur.
ctprien. — C'est bien dommage que nous ne soyons pas un peu plus lumineux: car avouez, mon papa, qu'on ne saurait être placé plus avantageusement pour briller.
m. de gerseuil. — Et sur quoi jugestu ce poste si favorable ?
ctprien. — C'est tout simple. 11 n'y a qu'à regarder la voûte céleste : on voit bien qu'elle s'arrondit au-dessus de la terre, que les étoiles y sont semées à égales distances de nous , et que nous occupons le milieu de l'univers.
m. de gerseuil. — Mon fils, as-tu bien présent à la mémoire le joli paysage que tu me faisais remarquer d'ici même dans la matinée? cette colline, cette forêt, ce vieux château derai-démantelé, cette tour qui semble monter jusqu'aux nues?
ctprien. — Oui , mon papa ; ce beau n©y«r aussi, sous lequel nous passâmes
hier au soir, et dont les noix me donnaient tant d'appétit. Je n'ai pas élé fâché de le revoir, quoique ce fût d'un peu loin ; car il me semblait d'ici justement tout au bout de l'horizon.
m. de gerseuil. — Cela n'est pas exact. Tu devais voir bien plus en arrière ce grand château gothique qui tombe en ruines. Tu sais qu'il est beaucoup par-delà. En le quitlant, n'avons-nous pas couru un quart d'heure en poste, avant que de parvenir au noyer?
ctprien. — Il est vrai ; mais ce n'est pas ma faute. On ne peut pas juger bien nettement les distances dans un si grand éloignement. On croirait d'ici, je vous assure, que l'arbre se trouve dans le même contour que la colline , la forêt , le château et la tour , avec notre terrasse au beau milieu du demi-cercle. Je l'ai bien observé.
m. de gerseuil. — Que me dis-tu?
Ma sœur , combien comptez- vous d'ici à la tour?
Mme de croissy. — Près de trois lieues, mon frère.
m. de gerseuil. — Et à la colline?
Mme de croissy. — Deux bonnes lieues.
m. de gerseuil. — Et à la forêt?
Emilie. — Une demi-lieue seulement.
J'y vais fort bien à pied.
H. de gerseuil. — Et moi, j'estime , par le temps de ma route, que le château doit être à trois quarts de lieue, et le noyer à un quart de lieue et demi tout au plus. Mais quoi! ces objets, les uus si reculés , les autres si avancés, se trouvent dans le même contour ! tous ces espaces si inégaux de terrein forment un horizon bien arrondi ! notre terrasse est située exactement au milieu de tout cela! Cyprien, est-ce qu'il n'en serait pas de même par rapport à la courbure si régulière de cette voûte céleste? à ces étoiles qui semblent attachées à la mêmesurface?
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
et a nous enfin, qui nous croyons au centre sous ce beau pavillon ?
cyprien. — Mon papa, je n'ai rien a répondre. Si ma vue me trompe à une petite distance, elle doit bien plus m'égarerà un si grand éloignement. Mais que nous ne soyons pas au milieu juste sous lescieux, je n'en puis revenir. J'aurais parié qu'il n'y avait pas deux pouces de plus d'un côté que de l'autre.
m. de gerseuil. — Voyons. Avant de nous mettre à table, nous sommes allés rendre une visite à M. le curé.
cyprien. — Oh ! c'est un bien honnête homme ! il m'a donné une poire superbe.
m. de gerseuil. — Voilà effectivement un trait qui ne laisse pas douter de sa droiture. Mais ce n'est pas de son verger qu'il s'agit ; c'est de son clocher. Tu te rappelles combien il nous a vanté la perspective qu'on a du haut de sa galerie? Nous y sommes montés. Eh bien?
cyprien. — L'église est plus bas, et son clocher n'est pas plus haut que cette terrasse. Je l'ai vue de niveau.
m. de gerseuil. — Quoi ! le point de vue n'est pas plus étendu que de l'endroit où nous sommes?
cyprien. — Non , je vous le proteste, mon papa ; c'est exactement la même chose. J'ai bien reconnu les mêmes objets, à la même distance et tout au bout de l'horizon , comme ici.
m. de gerseuil. — Est-ce que le clocher faisait bien le centre de ce contour?
cyprien. — Oui, mon papa.
m. de gerseuil. — Tu n'en étais donc pas au centre ici ? Un cercle n'a pas deux centres.
cyprien. — C'est que nous ne sommes pas loin de l'église.
m. de gerseuil. — Il y a pourtant deux cents pas.
cyprien. — Mais ce n'est rien par rapport au grand éloignement où étaient les objets que nous regardions.
m. de gerseuil. — En sorte que, lorsque de deux points différens on croit voir des objets fort éloignés toujours à la même distance , l'intervalle qui sépare ces deux points doit être estimé fort peu de chose? C'est comme si ces deux points n'en Lisaient qu'un, n'est-ce pas, mon ami?
cyprien. — Tout juste, mon papa ; vous avez clairement saisi ma raison , et je suis fort content de votre intelligence.
m. de gerseuil. — Voilà qui m'encourage. En ce cas, allons un peu plus loin. Tu sais, aussi bien qu'Emilie, que la terre parcourt une orbite autour du soleil : je vais la tracer ici sur le sable. Voyez-vous ? c'est un ovale qu'on nomme ellipse, ainsi qu'on vous l'a dit Bon, la voilà. On peut encore la voir assez bien à la clarté de la lune qui se lève. Je vais mettre mon chapeau dans l'orbite, pour y représenter le soleil.
cyprien. — Un beau soleil vraiment , qui est tout noir! attendez, attendez. (// se met à courir vers lamaison de toutes ses jambes.)
m. de gerseuil. — Où vas-tu , Cyprien ?
cyprien, de loin, sans s'arrêter. — Je reviens à l'instant.
Emilie. — Que veut donc cet étourdi?
m. de gerseuil. — Attendons, croismoi, son retour, pour voir s'il mérite d'être blâmé.
cyprien, revenant au bout de deux minutes, avec un domestique qui porfe un tison. — Vous ai-je fait languir ? Champagne , mettez, je vous prie, ce tison à la place du chapeau. Voilà un soleil qui vaut mieux que le vôtre, je pense, mon papa. Vous vous seriez enrhumé à le regarder ; couvrez-vous, à cause du serein.
m. de gerseuil. — Je te remercie , mon fils, de ton aimable attention. Ce tison pourra nous servir encore à autre chose. Attendez là, Champagne. Allons, mes enfans, voulez-vous entreprendre un
Si
INTRODUCTION FAMILIÈRE
voyage aulour du soleil ,,pour bien reconnaître votre orbite? (Emilie et Cyprien font le tour. ) A merveille. Champagne , reprenez maintenant ce tison , et courez au bout de l'allée. Vous nous le présenterez de là.
Champagne , en allant. — Oui , monsieur.
Emilie*. — Que voulez-vous donc faire, mon oncle?
m. de gerseuil. — Tu vas voir. Champagne est-il à son poste?
cyprien. — Tenez , le voilà qui nous présente déjà le tison. Oh, comme il est devenu petit !
m. de gerseuil. — Je suis bien aise que tu l'aies remarqué. Approche ; viens ici à ce bout de l'orbite.
cyprien. — Oui ; mais l'on nous a emporté notre soleil.
m. de gerseuil. — Il nous est inutile à présent. Suppose qu'il soit couché. Il faut qu'il soit nuit pour voir les étoiles. Le tison en sera une. Regarde-la bien d'abord , pour t' assurer de sa grandeur et de sa distance.
cyprien. — Je l'ai assez contemplée.
m. de gerseuil. — Allons, commence à marcher à petits pas sur la ligne circu- - laire , tracée pour figurer l'orbite , en regardant toujours le tison qui fait étoile. Avance. Vois-tu l'étoile plus grande, ou plus près de toi?
cyprien. — Non, mon papa; elle semble toujours la même, et au même point.
m. de gerseuil. — Va donc plus loin encore, j usqu'à l'endroit de l'orbite opposé à celui d'où tu es parti. T'y voilà ; arrête. Eh bien, l'étoile?
cyprien. — Elle n'a pas changé.
m. de gerseuil. — Comment , elle ne
te paraît pas plus grande , ni plus près
de toi ? Tu t'es cependant avancé vers elle.
cyprien. — De beaucoup, vraiment!
Elle est à deux cents pieds peut-être, et je
ne m'en suis approché que de la longueur du diamètre de cette orbite, qui n'est que d'environ six pieds.
m. de gerseuil. — Ces six pieds ne sont donc presque rien par rapport à la distance du tison? et sans doute ils seraient moins encore si nous reculions le tison dune lieue, par exemple, jusqu'à ce qu'il ne parût que de la grosseur d'une étincelle.
cyprien. — Toute l'orbite elle-même ne serait plus alors qu'un point insensible. Faisons les choses plus en grand , mon papa.
m. de gerseuil. — Il faut te satisfaire. Je vaistedonner un diamètre de soixantesix millions de lieues , celui de la véritable orbite de la terre; et au lieu du lison qui faisait étoile postiche , je vais le donner une étoile réelle.
Emilie. — A la bonne heure.
cyprien. — C'est parler, cela. Voyons, voyons.
m. de gerseuil. — Doucement, recueillons-nous un peu. Je me souviens de t'avoir dit , quand j'ai si clairement saisi la raison, que lorsque de deux points différens on croit voir des objets éloignés garder toujours la même distance, l'intervalle qui sépare ces deux points doit être estimé fort peu de chose, et que c'est comme si ces deux points n'en faisaient qu'un.
cyprien. — Oui , le voilà mot pour mot.
m. de gerseuil. — N'oublie pas, de ton côté, ce que tu viens de dire toi-même, que notre petite orbite ici sur le sable ne serait plus qu'un point insensible par rapport à la distance où devrait être le tison , pour n'être vu que de la grosseur d'une étincelle,
cyprien. — Je m'en souviens, et ne m'en dédis pas.
m. de gerseuil. — Il est bien reconnu que le diamètre de l'orbite de la terre est
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
de soixante-six millions de lieues. La terre, à un bout de ce diamètre , voit donc en face une étoile de soixante-six millions de lieues plus près qu'à l'autre bout.
cyprien. — C'est clair.
m. de gerseuil. — Eh bien , si de deux points si différens, et malgré son rapprochement énorme dans l'un d'eux , la terre voit toujours cette étoile garder la même distance ; si , malgré la grosseur énorme de cette étoi'e , que je vous prouverai bientôt , elle ne l'aperçoit jamais plus grande qu'un point étincelant , les deux bouts du diamètre de son orbite, malgré l'intervalle qui les sépare, seront donc censés se confondre en un point; toute l'immense orbite elle-même ne sera donc plus que ce point devenu insensible par rapport à la distance infinie que l'étoile gardera toujours pour elle?
Emilie. — Qu'as-tu à répliquer, mon pauvre Cyprien?
m. de gerseuil. — Mais si cette immense orbite n'est qu'un point insensible par rapport à la distance de l'étoile , que sera donc , par rapport à cette même distance, le globe de la terre, qui n'est luimême qu'un point dans l'immensité de son orbite? Cette planète orgueilleuse croira-t-elle alors que la voûte céleste n'est faite que pour se courber au-dessus d'elle en pavillon ? que les astres y sont semés à égales distances pour lui former un superbe tableau, et qu'elle est digne d'occuper le milieu de l'univers , où elle n'est seulement pas aperçue?
cyprien. — Il faut prendre son parti; mais je mô sens terriblement humilié de notre petitesse.
de croissy. — Pour moi , ce
qui
m'humilie bien davantage , c'est que tous les philosophes célèbres de l'antiquité se soient obstinés à placer notre misérable planète au centre de l'univers. Je vois que dans les plus beaux siècles de sagesse, les
hommes n'étaient encore pétris que d'orgueil et de folie.
m. de gerseuil. — Pythagore avait apporté de l'Inde et de l'Egypte des idées plus saines. 11 les renferma , de son vivant, dans l'enceinte del'école qu'il avaitfondée en Italie. Ses disciples les portèrent dans la Grèce après sa mort. Le soleil , établi par ce grand homme au centre de notre monde , voyait les planètes circuler autour de lui dans cet ordre ; Mercure , Vénus , la Terre avec sa lune, Mars, Jupiter et Saturne. Il s'était mépris a la vérité sur leurs distances et leurs grandeurs; mais la géométrie de son siècle n'était pas assez avancée, ni les instrumens assez perfectionnés.
Mme de croissy. — A la bonne heure.
Voila toujours un sage. Et son système fut-il suivi ?
m. de gerseuil. — Comment aurait-il pu réussir chez des peuples à qui leurs beaux esprits avaient enseigné , les uns j que la terre était plate comme une table , et les cieux une demi-voûte d'une matière dure et solide comme elle ; les autres , que le soleil était une masse de feu un peu plus grande que le Péloponnèse ; que les comètes étaient formées par l'assemblage fortuit de plusieurs étoiles errantes ; que les étoiles n'étaient que des rochers ou des montagnes, enlevés de dessus la terre par la révolution de l'éther qui les avait enflammés; d'autres enfin, que les étoiles s'allumaient le soir pour s'éteindre le matin , tandis que le soleil, qui n'était qu'un nuage en feu, s'allumait le matin pour s'éteindre le soir , et qu'il y avait plusieurs soleils et plusieurs lunes pour illuminer nos différens climats? Or, si l'astre du jour, d'après tous ces préjugés, était plus petit que la terre , fallait-il se déplacer du centre du monde pour le lui céder?
Mme de croissy. — Le peuple méritait
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bien son nom; mais la philosophie n'était guère digne du sien.
m. de gerseuil. — Ptolémée trouvant toutes ces opinions accréditées au temps où il vécut, et se fondant sur le témoignage trompeur de nos sens, n'eut pas beaucoup de peine à se persuader a lui et aux autres, queles idées de Pythagore n'étaient quedes rêveries; quelaterre était le centre de tous les mouvemens, soit des planètes et du soleil rangé dans leur classe, soit des étoiles et des cieux de verre qu'il souffla. Ce système se soutint pendant plus de quatorze siècles , en se chargeant de jour en jour de quelques absurdités nouvelles, que ses partisans imaginaient pour se défendre des objections les plus embarrassantes.
Mme de croissy. — Mais voilà, je pense , assez de siècles pour se rapprocher beaucoup du nôtre?
m. de gerseuil. — Aussi n'y a-t-il que deux cent quarante ans que nous devonsa Copernic d'être revenus de l'erreur; encore a-t-elle régné pendant quelques années sous une autre forme depuis cette époque.
Mme de croisst. — Voyons, mon frère , je vous prie ; je ne voudrais pas laisser échapper une seule de nos inconséquences.
m. de gerseuil. — Quoique Copernic, en rétablissant le système de Pythagore que je vous ai tout à l'heure exposé , l'eût fait servir à expliquer des difficultés insurmontables dans celui qu'il renversait , Ïycho-Brahé, le plus grand observateur de son siècle , ne s'en obstina pas moins à conserver à la terre la gloire de la domination.
Mme de croissy. — Ce n'étaient donc que les principes de Ptolémée de nouveau rappelés?
m. de gerseuil. — Il y avait une différence. Il ne faisait plus tourner toutes les planètes autour de la terre ; la lune
seule lui restait. Le soleil prenant les autres a sa suite , tournait autour d'elle dans une année, et se joignait au cortège des étoiles, pour lui rendre, en vingtquatre heures, les mêmes honneurs.
Mme de croissy. — Je ne vois pas ce que l'on gagne à ce changement; il me paraît toujours ridicule quêtant de corps énormes soient réduits à courir si vite autour de nous , qui sommes si petits.
m. de gerseuil. — Vous avez fort bien saisi le vice de ce système. Cependant, comme il est fort ingénieux dans tout le reste, et qu'il était fortifié par le grand nom de celui qui l'avait établi , peut-être aurait-il gardé toujours l'avantage, si Galilée, aidé du télescope, n'eût confirmé l'ordre réel découvert par Pythagore et par Copernic, dans le plan de l'univers; si Kepler , par sa pénétration , n'en eût soupçonné les lois, et si Newton, qui s'éleva il y a près d'un siècle en Angleterre, ne les eût démontrées avec toute la force de son génie et de la vérité.
Mme de croissy. — Grâce au ciel, voilà le soleil bien affermi dans son repos, au milieu de notre monde ! Je puis donc maintenant en sûreté de conscience établir ma réforme;
m. de gerseuil. — Comment, ma sœur, est-ce que vousauriez aussi quelque nouveau système à proposer ?
Mme de croissy. — Non , mon frère; je suis très-satisfaitede votrearrangement; je le trouve conforme à la sagesse de la nature. Je n'en veux qu'ace blond Phébus , qui a si vilainement trompé les pauvres humains.
m. de gerseuil. — Et d'où vous vient contre lui cette belle fureur?
Mme de croissy. — Comment! depuis trois mille ans il nous aura laissé nourrir ses coursiers d'ambroisie, et cela pour les tenir à piaffer dans la cour de son palais î
cyprien. — Oui, ma tante, puisqu'il
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
nesertpasàconduirelechardelalumière, cassons aux gages ce cocher paresseux , et supprimons-lui son attelage.
Emilie. — Je ne lui donnerais pas même le chariot et les quatre bœufs de nos roisfainéans.
m. de croissy. — Mais en ôtant son nom au soleil , quel autre lui donneronsnous ?
m. de gerseuil. — Il en est un plus digne de lui , le plus grand qu'on ait porté dans tous les mondes. Les conquérans ont nommé les empires de la terre: les astronomes se sont partagé notre satellite (I) : le philosophe anglais demande un astre à lui seul. J'appellerais le soleil tout entier Newton.
cypribn. — 0 mon papal quand poiïrrai-je connaître ce grand homme (2) !
(f) Riccioli, astronome italien , a donné aux principales taches de la lune des noms d'astronomes et de savaDS, tels que Platon, Aristote, Archimède, Pline, Copernic, Tycho, Kepler, Galilée, etc.
(2) C'est dans le second volume de l'Histoire de l'Astronomie moderne que mes jeunes amis pourront unjouradmirer le tableau des sublimes découvertes de Newton. Je croirais mériter leur reconnaissance , si je les mettais en état de lire avec fruit un des plus beaux livres de ce siècle , qui semble écrit à la clarté pure et brillante des autres par le génie dépositaire des secrets des cieux.
Avec quelle joie je me plais à rendre cet hommage à M Bailli , pour le ravissement continuel où me tient, depuis quinze jours, une nouvel e lecture de son ouvrage ! Après nos auiis , dont la présenceou le souvenir remplit si délicieusement notre cœur, nos plm grands bienfaiteurs sur la terre sont ceux qui élèvent notre esprif à de hautes connaissances, qui l'occupent perdes tableaux instructifs , ou qui le délassent par des amusemeus agréables. I a reconnaissance dont ils nous pénètrent est le devoir le plus doux à remplir. Que j'aimerais à me trouver devant ces illustres écrivains du siècle de Louis XIV, les premiers maîtres de sa jeunesse , pour leur exprimer les divers sentimens qu'ils m'ont inspirés ! J'irais m'incliner avec respect devant Bossuet , qui , dans la rapidité de son Discours sur l'Histoire universelle, semble pousser et renverser devant lui les empires, pour s'avancer sur leurs ruines,
Mme de croissy. — Vous me ravissez par cet enthousiasme pour sa gloire.
m. de gerseuil. — Que je voudrais pouvoir vous peindre celui qu'il me fit éprouver l'année dernière, en contemplant sa statue à Cambridge! Roubillac, sculpteur français, l'a représenté debout, dans une attitude sublime, fixant le soleil, et lui montrantd'unemainle prisme qu'il tient de l'autre pour décomposer ses tayons. Je ne pouvais en détacher mes regards. En m'élevant de la pensée a la vaste hauteur où il a porté les connaissances humaines, il me semblait entendre la nature lui dire en le formant : Depuis le nombre de siècles que l'homme étudie mes lois, il les a toujours méconnues. 11 est temps de les lui révéler. C'est toi que j'ai fait naître pour les publier sur la terre. Va renouveler l'astronomie , agrandir la géométrie, et fonder la physique. Je te donne ces sciences avec mon génie. Tu diras quelle est l'étendue de l'univers et la simplicité de l'ordre qui le gouverne. Tu pèseras la masse des corps immenses que j'y ai répandus , tu prescriras leur forme, tu détermineras leur volume, tu mesureras leur distance, tu soumettras à des calculs précis les inégalités même de leurs mouvemens. Au milieu deux tu établiras le soleil ; tu diras par quelle puissance il les maîtrise, et comment il
en les effaçant sous ses pas ; devant Corneille , dont le génie sait nous frapper encore sur la scène de la terreur du nom Romain , comme autrefois César, en nous donnant des fers , devant Racine, qui devina les secrets de mon cœur avant ma naissance; devant Molière, que l'antiquiié fabuleuse aurait pu croire envoyé par Jupiter sur la terre pour y juger les faiblesses des humains, comme Pluton établit Rhadamante d ns les enfers, pour y juger leurs crimes. J'irais baiser tendrement la main de Fénelon , l'amant de la Divinité et Pami de l'homme ,• puis je courrais me jeter au cou de La Fontaine , qui serait le plus naïf, le plus spirituel , le plus aimable des enfans, s'il n'était l'un des plus grands poètes et le plus vrai des philosophes.
INTRODUCTION FAMILIERE
leur distribue la lumière et la vie. Pour ta récompense, je te placerai toi-même comme un nouvel astre au milieu de tous les grands hommes qui doivent te suivre. En donnant une impulsion rapide a leur génie, tu les forceras de tendre sans cesse vers le tien; et ils circuleront avec respect autour de toi, pour recevoir la lumière. Quant à ceux qui voudraient s'en écarter, semblables à ces comètes rebelles qui, croyant se dérober à l'empire du soleil , vont se perdre pour des siècles dans la profondeur ténébreuse de l'espace, mais qu'il ramène toujours constamment au pied de son trône , du fond de leurs
erreurs ils seront forcés de revenir à toi ; et on ne les verra briller d'une lueur passagère dans quelques points de leur course, qu'en se plongeant, à ton approche, dans la splendeur de tes rayons.
En ce moment, on vint annoncer à Mme de Croissy qu'elle était servie. Emilie et Cyprien auraient bien voulu qu'on eût retardé l'heure du repas , afin d'entendre plus long- temps M. de Gerseuil.
Pour se délivrer de leurs instances, il fut obligé de leur promettre qu'on viendrait encore en sortant de table faire un petit tour de promenade , et qu'ils seraient de la partie.