DEUXIEME ENTRETIEN
La conversation fut très-enjouée , pendant le souper, entre M. de Gerseuil et sa sœur. Us étaient transportés de joie de l'intelligence qu'avaient montrée leurs enfans, et de l'ardeur qu'ils témoignaient pour s'instruire. D'un coup d'œil à la dérobée ils se faisaient remarquer l'un à l'autre l'air d'empressement dont Emilie et Cyprien dévoraient les morceaux en silence, afin de hâter le moment d'aller reprendre sur la terrasse l'entretien qu'on leur avait promis. Nos petits philosophes venaient déjà d'expédier leur dessert.
On voyait l'un tordre sa serviette , l'autre s'agiter dimpatier«e sur son siège. Peutêtre Mn,e de Croissy, amusée d'une scène aussi divertissante , prenait-elle plaisir à la prolonger. Quoi qu'il en soit, Emilie, pour ne pas perdre de temps, eut la malice de revenir sur le dépit ambitieux qu'avait eu son cousin de ne jouer qu'un personnage invisible a la face des astres. Cyprien se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie, jusqu'à ce qu'il vît ses pa-
rens , qu'il guettait, achever enfin leur repas. Alors se tournant tout à coup vers Emilie : Ma petite coUsine, lui dit-il d'un ton assez haut pour s'attirer l'attention générale , je lisais l'autre jour une histoire que mon papa connaît sans doute, ainsi que ta maman , mais que sans doute aussi tu ignores. Je vais te la conter. Mahomet voulant donner à son armée une preuve du pouvoir qu'il exerçait sur la nature , lui proposa d'opérer en sa présence un superbe miracle. Ce n'était rien moins que de faire accourir de loin une très-haute montagne jusqu'à ses pieds. Il assemble un beau malin tous ses soldats, qui déjà criaient au prodige sur leur grand prophète; il se met au premier rang , et commande à la montagne d'avancer. La montagne fait la sourde oreille à ses premiers ordres. Mahomet s'en étonne ; il l'appelle une seconde fois d'une voix terrible. La montagne, comme tu peux le croire, ne s'en ébranle pas davantage à cette nouvelle apostrophe. Qu'est
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ceci? s'écria l'imposteur d'un air inspiré. La montagne ne veut pas marcher vers nous! Eh bien, mes amis, suivez-moi, marchons vers la montagne. — Je n'ai pas plus de rancune que Mahomet. Les étoiles ne nous voient pas ! Eh bien , ma cousine , allons voir les étoiles.
11 se leva brusquement de table en disant ces mots, et se précipita vers la porte, laissant Emilie toute déconcertée de cette incartade. M. de Gerseuil et Mme de Croissy sourirent de sa finesse , et le suivirent dans le jardin.
La nuit était alors de la plus belle sérénité. Aucun nuage ne dérobait la vue des cieux. La lune, qui n'avait fait que paraître un moment sur l'horizon , laissait, par sa retraite, les étoiles qu'elle avait obscurcies , élinceler de tous leurs feux rayonnans. Les enfans avaient cent fois admiré la magnificence de ce spectacle ; mais au moment de voir satisfaire la curiosité qu'il leur avait toujours inspirée, ils le contemplaient avec une nouvelle extase. L'étoile resplendissante de Sirius fut la première qui frappa les yeux de Cyprien. Il voulut savoir son nom; et quand il l'eut appris : Mon papa , s'écriat-il , vive Sirius 1 Voila une étoile que j'aime ; elle est bien plus grande que les autres.
Emilie. — Je l'aime aussi d'être la plus brillante.
m. de gerseuil. — Peut-être , mes amis , n'a-t-elle pas en elle-même plus de grandeur ni d'éclat ; mais c'est qu'apparemment elle est plus près de la terre. Rapprochée a la distance du soleil , elle nous paraîtrait sans doute aussi grande que lui. C'est encore beaucoup qu'elle soit si sensible à nos regards, étant au moins deux cent mille fois plus éloignée.
cyprien. — Vous en parlez bien à votre aise, mon papa. Deux cent mille fois plus loin que le soleil ! Et comment a-t-on pu s'en assurer?
m. de gerseuil. — Je ne le cacherai pas que tous les efforts des astronomes pour mesurer la grosseur des étoiles, qui nous aurait donné une idée de leur distance , ont été inutiles ; mais cette impossibilité même prouverait seule un éloignement prodigieux, puisqu'on a su mesurer avec assez de justesse la grosseur des planètes les plus éloignées, entre autres celle de la belle planète de Jupiter que voici.
cyprien. — Ah! c'est la Jupiter? Cependant, mon papa, Sirius paraît plus grand a la simple vue. Si l'on a pu mesurer la grosseur de Jupiter, pourquoi ne peut-on pas mesurer celle de Sirius?
M. de gerseuil. — Avant que je te réponde, fais-moi le plaisir de regarder d'ici, par la fenêtre entr'ouverte, cette bougie qui brûle dans le salon. Ne vois-tu pas autour de sa flamme une lumière confuse qui la grossit?
cyppien. — 11 est vrai , mon papa.
Emilie. — Oui, c'est comme le soleil, qui semble s'agrandir de toute sa couronne de rayons.
m. de gerseuil. — Eh bien, mes amis, les étoiles étant lumineuses par elles-mêmes, comme le soleil et la bougie, elles ont aussi cette irradiation qui nous les fait paraître beaucoup plus grosses qu'elles ne devraient le paraître réellement, au point qu'on estime que leur grandeur en est augmentée près de neuf cents fois.
cyprien. — Ho, ho!
m. de gerseuil. — Dites-moi maintenant. Lorsque la lune est dans son plein, et que par conséquent elle reluit avec le plus d'éclat , avez-vouspu remarquer une irradiation semblable autour d'elle?
Emilie. — Non , jamais. Sa lueur est bien terminée dans toute la largeur de sa face.
cyprien. — On peut le voir de même dans Jupiter.
m. de gerseuil. — D'où vient donc celle différence?
cyprien. — J'imagine que Jupiter et la
uo
INTRODUCTION FAMILIERE
lune ne faisant que nous réfléchir une lumière empruntée, cette lumière ne doit pas avoir l'agitation qui règne dans les corps brillant de leurs propres feux.
m. de gerseuil. — C'est à merveille. Ainsi Jupiter n'exagère point son volume, et si petit que sa distance le fasse paraître, les astronomes auront des instrumens d'une assez juste précision pour le mesurer; mais les étoiles avec cette irradiation trompeuse qui les environne
cyprien. — Est-ce qu'on ne pourrait pas venir à bout de les en dépouiller, pour les voir dans leur exacte grandeur?
m. de gerseuil. — Voilà précisément l'effet que produit le télescope, en réunissant et concentrant dans un point tous leurs rayons; mais alors ce point est si peu de chose ! et plus le télescope est parfait, plus ce point, en devenant plus lumineux, devient aussi plus petit, jusquelà qu'il ne laisse aucune prise à la mesure.
Mme de croissy. — Mais par quel moyen a-t-on pu au moins établir une comparaison de distances entre le soleil et les étoiles?
m. de gerseuil. — Ce moyen est trèsingénieux. On connaît, par des règles sûres que je vous expliquerai dans la suite, la grandeur et la distance du soleil. On a calculé tour à tour de combien il faudrait le diminuer ou le reculer pour le faire décroître jusqu'à la petitesse de Sirius. C'est d'après ces calculs qu'on a été forcé d'en conclure l'éloignement prodigieux de cette étoile, qui est cependant la plus proche de nous. La plupart des astronomes jugent même cet éloignement beaucoup plus considérable , parce qu'il est douteux que le meilleur télescope puisse totalement dépouiller une étoile de sa lumière superflue, et nous la montrer seulement de la grandeur réelle qu'elle doit conserver pour nous à ce te distance.
cyprien. — Oh , puisque les étoiles sont si éloignées, je n'ai plus tant de
peine a croire, comme notre ami nous l'a dit , qu'elles soient de véritables soleils. Si elles n'avaient qu'une lumière empruntée , comment les rayons parviendraientils jusqu'à nous avec tant d éclat et de vivacité, après avoir traversé des espaces si immenses?
m. de grrsiïuil. : — Fort bien , mon fils; ta réflexion est très-juste. On a démontré qu'on pourraitdiminuer plusieurs millions de fois la lumière d'une étoile, en la reculant de nos yeux , sans qu'elle cessât de retenir autant de clarté qu'un papier blanc vu au clair de la lune.
cyprien. — Celles qui nous paraissent si petites, c'est donc qu'elles sont encore plus loin que Sirius?
m. de gerseuil. — Peut-être y a-t-il un aussi grand intervalle entre elles dans la profondeur de l'espace, qu'entre Sirius même et le soleil.
cyprien, avec surprise. — Oh, mon papa!
Emilie. — Elles semblent pourtant p'acées l'une à côté de l'autre. Il en est môme que l'on croirait doubles en les regardant.
m. de gerseuil. — Je puis vous répondre à tous les deux à la fois par un seul exemple bien familier. Vous avez dû souvent remarquer du Pont -Royal les lanternes placées le long de la terrasse des Tuileries et du bord de la p'ace de Louis XV. Vous savez qu'elles sont également espacées, et que leurs mèches sont égales ?
cyprien. — Cela doit être.
m. de gerseuïl. — Eh bien , mon fils, n'as- tu pas observé que celles de la terrasse des Tuileries, qui étaient les plus proches de toi, paraissaient avoir une lumière plus étendue et plus vive que celles de la place de Louis XV?
cyprien. — Oui, je me le rappelle.
m. de gerseuil. — Et toi , Emilie, n'aurais-tu pas jugé que celles de la place
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
de Louis XV étaient bien plus près l'une de l'autre que celles de la terrasse des Tuileries?
Emilie. — Sans doute, j'aurais pu les croire presque sous le même verre.
m. de gerseijil. — Ce n'est pas tout.
Supposons qu'entre les deux dernières, vous en eussiez aperçu une semblable qu'on aurait allumée à Chaillot, et qui se trouverait par conséquent encore une fois plus loin. Vous vous souvenez de ce que nous avons dit avant souper, que les objets, dans un certain é'oignement, nous paraissent à une égale distance de notre œil , quoiqu'ils soient beaucoup plus reculés les uns que les autres?
cyprien. — Oh ! nous ne l'avons pas oublié.
m. de gerseuil. — Vous concevez donc, mes enfans, que la lanterne de Chaillot aurait dû vous paraître rangée dans la file de celles de la place de Louis XV, et que vous n'auriez pu la juger plus éloignée que par la petitesse de sa flamme et l'éclat affaibli de ses rayons?
Emilie. — Vous avez raison , mon oncle; cela cadre tout juste avec les grandes et les petites étoiles. Je conçois très-bien à présent qu'elles peuvent être fort reculées l'une derrière l'autre, et cependant nous paraître sur la même ligne, mais les unes plus grandes et plus brillantes, les autres plus petites et d'une clarté moins vive. Comprends-tu cela, Cyprien?
cyprien, avec un air avantageux. — Si je le comprends, ma cousine! Oh! j'ai aussi une comparaison qui, sans vanité, vaut dix millions de fois mieux que celle de mon papa.
Emilie. — Voilà qui est assez modeste.
cyprien. — Sûrement, car elle peut servir pour tout notre globe, au lieu que la sienne n'est bonne, tout au plus, que
pour la banlieue de Paris. Aussi n'ai-je pas été la prendre sur la terre.
Emilie. — Oui, oui, cela est trop bas pour un génie aussi élevé que le tien. Mais nous, pourrons-nous comprendre cette comparaison céleste?
cyprien. — Je vais tâcher de la mettre à ta portée. Ces étoiles que l'on voit autour de Jupiter, ne les croirait-on pas aussi près de nous que lui-même? Si la lune paraissait a présent de ce côté, ne croirait-on pas Jupiter aussi près de nous que la lune? et s'il y avait un nuage aux environs de la lune, ne la croirait-on pas aussi près de nous que le nuage? Le nuage, la lune, Jupiter et les étoiles nous paraîtraient donc dans le même enfoncement les uns que les autres :
or, sais-tu, ma cousine, qu'il y a une grande différence dans leur éloignement?
Emilie. — Oui , mon cousin , je le sais, et si bien , que je suis en état de t'apprendre que le plus gros nuage ne paraîtrait pas du tout à la distance de la lune, que la lune ne paraîtrait pas davantage à la distance de Jupiter, et que Jupiter paraîtrait encore moins à la distance des étoiles.
m. de gerseuil. — A merveille, mes amis. Voilà une petite guerre dont je suis fort content. Les dernières paroles d'Emilie nous ramènent heureusement à ce que nous disions tout à l'heure, que les étoiles doivent briller d'une lumière qui leur soit propre , et que cette lumière doit être bien vive, pour parvenir jusqu'à nous d'une distance où Jupiter aurait cessé peut-être mille fois d'être visible à nos regards.
cyprien. — Oh! je le vois, il n'en faut plus douter, ce sont de véritables soleils.
h. de gerseuil. — Je le crois aussi, Mais ces soleils, pensez-vous qu'ils soient faits pour la terre?
hNTRODUCTION FAMILIERE
Emilie.— De quel avantage lui seraientils? Si l'on comptait sur eux pour mûrir nos raisins, on pourrait bien dire : Adieu paniers, mais c'est que vendanges ne seraient jamais faites.
CYPiuEN. — 11 n'y a que leur faible lueur qui puisse nous servir. Encore la lune, du fond d'un nuage, endonne-t-elle cent ïois plus.
m. dk gerseuil. — D'ailleurs , vous savez qu'il est des étoiles que l'on ne découvre qu'avec le télescope, et celles-là du moins nous seraient inutiles à tous égards. Ainsi donc si ces soleils étaient faits pour nous, ils auraient sans doute été placés autour de la terre aussi près que le nôtre.
cyprien. — 0 mon papa ! je vous remercie; nous eu avons bien assez d'un.
Que vous a donc fait ma petite cousine, pour vouloir ainsi hâler son teint de lis? La négresse du plus beau jais que l'on connaisse aujourd'hui , ne serait plus qu'une blonde fade, auprès de ce que deviendrait alors ma pauvre Emilie.
Emilie. — Et ces petits maîtres, comme mon cousin , qui tendent leur chapeau devant le soleil , au lieu de le mettre tout bonnement sur leur tête, combien de bras et de chapeaux il leur faudrait pour parer de tous les côtés à la fois !
m. de gerseuil. — Mais si tous ces soleils , à la distance où ils sont , ne peuvent nous procurer ni chaleur, ni lumière; si, placés plus près de nous, ils ne servaient , selon vos folles idées , qu'à noircir le teint des dames et à embarrasser la contenance des petits-maîtres, et, selon mes craintes , un peu plus graves , à consumer la terre dans un moment ; si , n'en déplaise encore à certains philosophes , ils ne sont pas faits uniquement pour réjouir nos regards , est-ce qu'ils seraient répandus pour rien , avec une profusion si magniQque, dans l'univers?
Emilie. — C'est précisément ce qui m'intrigue.
cyprien. — Voyons un peu à nous raviser. Puisque le soleil n'est fait que pour fournir de la lumière et de la chaleur aux planètes, si les étoiles sont des soleils, elles doivent avoir aussi des planètes à échauffer et à éclairer.
m. de gerseuil. — Voilà ce que j'appelle de la philosophie,
cyprien, d'un ton badin. — Vois-tu , ma cousine?
Emilie. — Mais, mon oncle, est-ce que nous donnerions des planètes à tous ces soleils ?
m. de gerseuil. — Si telle est la destination de chacun d'eux en particulier , tu sens que ce doit être l'emploi de tous en général.
cyprien. — Sans doute. Que ferionsnous de ceux qui ne serviraient à rien? C'est comme si , dans les grands froids , le gouvernement faisait allumer des feux dans une place, avec défense d'en approcher.
m. de gerseuil. — Ou bien des lanternes dans une rue fermée où il ne passerait personne, et seulement pour donner une perspective d'illumination aux gens des quartiers voisins.
cyprien. — Allons, mon papa, de l'ordre. Point de soleil sans planètes ; mais à condition toutefois qu'il n'y ait pas de planètes sans soleil.
m de gerseuil. — Va, mon ami, si la sagesse du Créateur n'a pas fait un seul soleil inutile...
Emilie. — Oui, j'entends; sa bonté n'aura pas laissé une seule planète malheureuse. Me voilà tranquille à présent.
cyprien. — Je le suis aussi. Je vois que tout s'arrange à merveille. Notre soleil a des planètes qui roulent autour de lui, tandis qu'elles font rouler leurs satellites autour d'elles ; eh bien , si mon ami Sirius est un soleil , il fait aussi rouler autour
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
de lui ses planètes accompagnées de leurs satellites ; et il n'y aura pas d'autre soleil qui n'en fasse autant.
Emilie. — Je me garderai bien de vous demander pourquoi nous voyons les soleils sans apercevoir les planètes ; je me souviens encore de la lampe et du château .
cyprien. — Ta mémoire me sert à propos; me voilà un peu vengé. Si nous leur sommes invisibles , nous ne leur ferons pas l'honneur de les voir. Fort bien, messieurs ; ne vous découvrez pas ; je n'aurai pas de salut à vous rendre.
m. degerseuil. — Je ne te croyais pas si pointilleux sur le cérémonial.
Emilie , en s'inclinant. — Oh bien , moi, je vais risquer une petite révérence.
cyprien. — Que fais-tu, ma cousine?
C'est eux qui nous devraient la première, pour les avoir si bien accommodés.
m. de gerseuil. — En effet, convenez que nous avons eu de l'avisement de nous assurer d'abord que ces soleils, qui nous semblent si près l'un de l'autre, sont néanmoins entre eux à des distances prodigieuses. Leurs mondes ont besoin d'être a l'aise. Vous sentez quel espace il faut pour les grands mouvemens d'un système solaire.
cyprien. — Il nous est aisé d'en juger par le nôtre.
m. de gerseuil. — C'est le meilleur objet de comparaison. Mais as-tu bien saisi toute son étendue , et n'en es-tu pas épouvanté?
cypiiien. — Moi, mon papa? oh! que non ! Depuis que vous m'avez parlé de la distance infinie des étoiles, je ne suis pas plus effrayé d'aller au bout de l'empire du soleil, que lintrépide Cook, après avoir fait le tour de la terre, ne l'aurait été de faire un voyage sur la galiote de Paris à Saint-Cloud.
m. de gerseuil. — Je crains fort qu'Emilie n'ait pas une allure aussi déterminée.
cyprien. — Oh ! ma petite cousine , elle tient trop à la terre , pour se hasarder si loin dans les cieux.
Emilie. — Oui-da, mon cousin! N'ai-je pas lu comme toi que la planète d'Herschell est à six cent cinquante millions de lieues du soleil? Il est vrai que c'est la dernière.
cyprien. — Bon, ma pauvre marcheuse; si tu plantes là ta colonne, je puis te faire voir encore bien du pays.
Emilie. — Et comment, s'il te plaît?
cyprien. — Jupiter et Saturne n'ont-ils pas des satellites ou des lunes qui les éclairent dune lumière empruntée du soleil , pour suppléer à la faible clarté qu'ils peuvent recevoir de cet astre ? Herscliell en est beaucoup plus éloigné. 11 est donc vraisemblable qu'il a aussi des satellites que nous ne connaissons pas encore , et en plus grand nombre peut-être ; et lorsque le dernier de ces satellites se trouve derrière sa planète, n'est-il pas reculé à une bien plus grande profondeur dans l'espace? Me voilà pour le coup aux bornes de notre monde.
m. de gerseuil. — Hélas! mon cher ami , je crains de troubler ta gloire, mais 1 tu en es bien loin encore.
cyprien. — Et que voyez-vous au-delà du poste où je me suis avancé ?
m. de gerseuil. — D'autres planètes peut-être, qui nous sont inconnues. Mais ne parlons que de ce qui est découvert.
cyprien. — Ah ! voyons , voyons , je vous prie.
m. de gerseuil. — As-tu donc oublié ces comètes, dont la révolution autour du soleil est de plusieurs siècles?
cyprien. — Vraiment oui; je n'y pensais plus.
m. de gerseuil. — Je ne veux pas te citer celle de 1769 , à qui l'on donne une période d'environ cinq cents ans; encore moins celle de ^680> à qui l'on en suppose une de cinq cent soixante-quinze.
Ne parlons que de celle qui fut observée
INTRODUCTION FAMILIERE
pour la première fois en \ 264 , qui repa- | rut en 1556, qu'on attend en 1848, et dont la période est par conséquent de deux cent quatre-vingt-douze années.
cyprie.v. — C'est bien assez , je crois. m. i)E gerseuil. — Du point où elle se trouve le plus près du soleil à chacune de ces époques, faisons-la partir pour sa révolution de près de trois siècles , et partageons ce nombre en deux, moitié pour son éloignement, moitié pour son retour. Voilà donc près d'un siècle et demi que cette comète emploie à s'écarter du soleil. cYPiiiEN. — Oh! c'est clair, puisqu'HerschelI ne met que quatre-vingt-deux ans a faire sa révolution ; la différence est grande.
m. de gerseuil. — Plus que tu ne penses encore; car le mouvement des comètes ne se fait pas, comme celui des planètes, dans une ellipse peu différente d'un cercle parfait, ce qui les tiendrait à une distance presque toujours égale du soleil. Il se fait dans une ellipse excessivement allongée, ce qui augmente à chaque instant leur éloignement, jusqu'à ce qu'elles atteignent le point de leur courbure, d'où le soleil les force de remonter vers lui par la branche opposée ; mais à ce point si reculé, où elles cèdent pourtant à la puissance que le soleil exerce toujours sur elles, elles doivent se trouver bien plus loin encore des soleils des mondes voisins, car autrement le plus proche les forcerait d'entrer dans son empire. A celle distance à laquelle notre comète n'est parvenue qu'au bout de près d'un siècle et demi , il faut donc qu'elle laisse encore derrière elle un espace immense désert , pour servir de frontière entre le système dont elle dé.pend , et celui qui l'avoisine de ce côté. Rapporte cette mesure à tous les autres mondes, et conçois , si tu l'o es, quelle doit être l'immensité de chacun d'eux.
wme de croissy. — Mais , mon frère ,
est-ce que vous les croyez tous aussi grands que le nôtre?
m. dk gerseuil. — Rappelez un peu votre philosophie, ma sœur. De quel front l'homme prétendrait-il que l'empire de son soleil fût le plus vaste, lorsqu'il n'en habite lui-même qu'une des moindres provinces? La marche de son orgueil est assez singulière. Tant qu'il a cru tous les corps célestes faits pour lui seul, il a cherché de siècle en siècle à les agrandir : aujourd'hui que l'astronomie démontre qu'ils lui sont étrangers , il n'aspire qu'a resserrer leur étendue.
Mme de croissy. — Je ne puis rien opposer à votre raisonnement ; mais cette immensité me confond, et peut-être allezvous m'accabler encore. Combien comptez-vous d'étoiles?
m. de gerseuil. — Les observateurs les plus sûrs et les plus scrupuleux en ont compté plus de trois mille dans notre hémisphère, et dix mille dans l'hémisphère opposé.
iame de croissy. — Graud Dieu! treize mille soleils, treize mille mondes dans l'univers 1
m. de gerseuil. — Et les étoiles que l'on entrevoit à peine avec le télescope! celles que cet instrument perfectionné nous ferait encore découvrir ! les milliers qui se trouvent comprises dans ces petits nuages que vous voyez, auxquels on a donné le nom de Nébuleuses, et dans ceux que l'on ne découvre qu'à l'aide des instrumens! les millions qui sont renfermées dans la voie lactée! Je conçois que l'imagination soit épouvantée de ce calcul. A l'aspect d'une haute montagne, l'homme ne peut se défendre d'un secret saisissement ; la pensée de l'étendue de la terre le fait frémir; l'Océan et ses profondeurs le glacent d'effroi; cependant qu'est ce globe entier auprès de la masse brûlante du soleil , quatorze cent mille fois plus grande? Et l'étendue occupée par cet
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
astre si volumineux , que sera-t-elle eu comparaison de l'espace où nagent les corps soumis à son empire? Mais tandis qu'il fait circuler autour de lui ses planètes, entourées de leurs satellites, s'il était emporté lui-même avec d'autres so leils , suivis , comme lui , de leur cortège, autour d'un autre corps plus puissant qu'eux tous a la fois?
Mme de croissy. — Quoi , mon frère, notre soleil, et ceux de tous ces mondes, ne seraient aussi que des planètes errantes à travers les deux? Ne craignez- vous pas que votre imagination ne soit la seule en mouvement de tous ces voyages?
m. de gerseuil. — Et que diriez- vous, si cette conjecture proposée par Halley, digue précurseur du grand Newton, soutenue par M. Lambert, l'un des plus grands géomètres de ce siècle , était devenue l'opinion de ce que nous avons aujourd'hui d'astronomes les plus distingués, tels que MM. de La Lande et Bailly, et du sage, profond et religieux contemplateur de la nature, M. Bunnet de Genève?
Mme de croissy. — De si grands noms m'en imposent sans doute ; mais sur quels fondemens celte idée, serait-elle établie?
m. de gerseuil. — Le mouvement de rotation qu'on a reconnu dans le soleil suftirait seul pour la rendre vraisemblable. La nature a imprimé ce mouvement à tous les corps transportés dans une orbite autour d'un corps plus puissant qui les maîtrise. Elle l'a donné aux satellites, en les faisant circuler autour de leurs planètes; elle Ta donné aux planètes, en les faisant circuler autour du soleil : toujours simple, uniforme et constante dans ses grandes lois , l'aurait-elle donné au soleil pour rester immobile? Toutes les planètes tournent sur elles-mêmes daus le mouvement qui les emporte autour de lui, pour en recevoir successivement la chaleur dans toutes leurs parties; or, puisqu'il tourne aussi sur lui-même, ne serait-ce
pas en marchant autour d'un autre corps supérieur ?
Mme de croissy. — Ces conjectures me paraissent assez naturelles et assez importantes pour désirer quelles fussent appuyées sur quelque observation.
m. de gerseuil. — Eh bien, soyez satisfaite. 11 est déjà trois des plus grandes étoiles, Sirius, Arcturus et Aldébaian, dont le mouvement dans l'espace est constaté. Il est très-sûr qu'Arcturus s'avance toutes les années de plus de quatre-vingtdix millions de lieues vers le midi. Dans l'éloignemen t prodigieux où son t ces étoiles les plus proches de la terre, leur déplacement est a peine sensible au bout de quelques années; jugez si les autres étoiles, infiniment plus distantes, ne peuvent pas avoir un mouvement aussi considérable, sans qu'il soit sensible pour nous avant des siècles entiers d'observation !
Mme de croissy. — Puisque le mouvement de ces grandes étoiles est si certain, je n'ai rien à vous opposer sur ce sujet. Je conçois même, d'après votre réflexion, que les plus petites pourraient se mouvoir, sans que ce déplacement fût remarquable de long-temps a nos yeux, à cause de leur inconcevable distance.
Mais n'est-ce pas assez, pour vous satisfaire sur l'immensité de l'univers, que certaines étoiles soient emportées dans une orbite dont l'imagination ne peut se représenter l'étendue? Voulez- vous encore troubler le repos des autres?
m. de gerseuil. — C'est qu'il m'en coûterait davantage d'outrager la nature. Pour reconnaîue sa sagesse, vous avez été forcée de convenir que si les étoiles sont des soleils comme le nôtre , et que Tune d'elles ait, comme lui, un monde planétaire a gouverner, toutes les autres doivent avoir les mêmes fonctions à remplir : ne l'accuseriez-vous pas maintenant d'une inconséquence bien étrange , en
!)fi
INTRODUCTION FAMILIERE
donnant le mouvement à quelques étoiles, tandis que les autres, avec la même destination , resteraient immobiles? Mais prenez-y garde, ma sœur, le repos que vous accordez à celles-ci par faiblesse, est une destruction violente dont vous les frappez.
Mme de croissy. — Vous m'effrayez , mon frère.
m. de gerseuil. — Au milieu de tous ces soleils arrêtés dans une immobilité absolue, n'en supposons qu'un seul en mouvement. Tel qu'un conquérant qui traverse sans désordre ses propres états, en marchant à des dévastations étrangères, il s'avance d'abord paisiblement dans son empire; mais aux premières bornes du monde voisin qu'il rencontre, voyez-le engloutir dans sa masse de feu toutes les planètes de ce système , à mesure qu'il y pénètre, et courir bientôt dévorer sur son trône immobile ce soleil même qu'il vient de dépouiller. Dès-lors l'équilibre de la machine universelle est détruit. Ces systèmes qui se balançaient par l'égalité de leurs forces, comment pourront - ils résister à l'usurpateur , accru d'un monde envahi, et poussé d'une impétuosité nouvelledans sa course? Comme un brasier ardent attire la paille légère, il voit les mondes qui bordent son passage se précipiter en foule dans le torrent de ses flammes. 11 marche d'embrasemens en embrasemens , foyer errant du grand incendie de l'univers.
Mme de croissy. — Oh ! je vous en conjure, hâtez-vous de rendre le mouvement à tous ces soleils, que voulait arrêter ma folie. Surtout ne ménageons pas la course du nôtre. Qu'il fuie le désastre épouvantable où je l'exposais. Hélas ! je tremble maintenant que ses pas ne soient trop ralentis par le grand attirail de son cortège.
u. de gerseuil. — Tranquillisez-vous, ma sœur. Sa force est proportionnée a la
masse des corps qu'il entraîne. La terre , soixante fois seulement plus grosse que la lune, la contraint bien de la suivre; Saturne fait bien marcher avec lui son anneau et ses satellites; Jupiter est-il jamais abandonné des siens? Si ces planètes, par leur masse dominante, obligent les corps de leur suite de les accompagner dans leur révolution autour du soleil , le soleil , avec une masse beaucoup plus considérable que celle de (ouïes les comètes, de toutes les planètes, et de tous leurs satellites ensemble, ne*saura-t-il pas les emporter avec lui tous à la fois autour de l'astre assez puissant pour le dominer?
Mme de croissy. — Ainsi le maître de tant d'esclaves ne serait qu'un esclave à son tour ?
m. de gerseuil. — Quelque mouvement que vous lui donniez dans l'espace , il faut nécessairement que ce soit autour d'un corps supérieur, centre de son orbite, comme il est lui-même le centre des orbites de tous les corps soumis à sa domination. C'est une loi invariable que la nature a suivie dans tout le système de l'univers. Les comètes, ces astres dont le cours est le plus irrégulier, selon nos idées , y sont soumises dans leurs plus grands écarts. En marchant sur une ligne presque droite vers l'extrémité de leur ellipse, elles suivent toujours une orbite qui leur est tracée autour du soleil.
Mme de croissy. — Quoi donc ! pour chaque soleil aurait- il fallu créer un corps supérieur, autour duquel se fît sa révolution ?
m. de gerseuil. — La nature a plus de ressources dans ses moyens. Plusieurs planètes , avec leurs satellites , circulent autour du même soleil ; plusieurs soleils, avec leurs planètes , circuleront autour du même corps supérieur ; plusieurs corps supérieurs , avec leurs soleils , circuleront autour d'autres corps supérieurs encore.
Cette gradation de systèmes de corps su-
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
périeurs croissant toujours en volume, et décroissant en nombre, ira se terminer au corps central universel, sur lequel sans doute repose le trône de l'Être suprême, qui, d'un regard , embrasse tout son admirable ouvrage.
nme de croissy. — Mais avec cette inconcevable multiplicité de mouvemens et d'orbites , comment préviendrez-vous le. désordre?
m. de gerseuil. — Comme cet amiral qui conduisait la flotte la plus nombreuse qu'eût jamais portée l'Océan. Elle était formée de trois divisions, composées chacune de plusieurs vaisseaux de ligne, d'une quantité prodigieuse de frégates, et d'un nombre infini de navires marchands, avec leurs chaloupes. Il voulut un jour leur faire exécuter une évolution générale. Il ordonna à ses trois viceamiraux de marcher en un grand cercle autour de lui sur leurs vaisseaux de commandement. Chacun de ces vice-amiraux donna le même ordre à tous les vaisseaux de ligne de sa division , chaque vaisseau de ligne à plusieurs frégates, chaque frégate a plusieurs navires marchands, et chaque navire marchand a toutes ses chaloupes. Ils prirent un espace assez vaste pour pouvoir exécuter librement ces manœuvres , et elles se firent avec la précision la plus rigoureuse. Cette évolution paraissait sans doute bien compliquée aux derniers navires. Ils devaient n'apercevoir que des mouvemens bizarres et confus à travers tous ces corps flottans. Vous voyez toutefois qu'elle était de la plus extrême simplicité. L'amiral n'avait eu besoin que d'un seul ordre, d'un signal unique. Les chaloupes n'avaient qu'à marcher à diverses distances autour de chacun des navires marchands dont elles dépendaient, tandis que plusieurs navires marchands circuleraient autour de chaque frégate , plusieurs frégates autour de chaque vaisseau de ligne, les vaisseaux de ligne au-
T. IV
tour de chacun des vice-amiraux de leur division, et ceux-ci enfin autour du grand amiral.
Mme de croissy. — Cette comparaison débrouillera mes yeux tout le système de l'univers. Mais comment concevoir cette gradation de corps plus puissans les uns que les autres, dont le volume énorme du soleil ne serait que le terme moyen ?
m. de gerseuil. — Votre imagination n'a-t-elle pas déjà fait un effort plus courageux , en s'élevant à l'immensité du soleil même, incontestablement reconnue aujourd'hui? Cet astre, que les anciens croyaient moindre que la lune, et infiniment plus petit que la terre, cet astre pourrait former plus de quatorze cent mille globes de la terre , ou plus de quatrevingt millions de globes de la lune. Quelle progression de grandeurs peut maintenant vous arrêter ? Si chaque nouvelle erreur dont l'homme se désabuse éclaire son intelligence , si chaque nouveau degré de faiblesse qu'il surprend dans ses organes agrandit son génie, pourquoi craindrait-il de donner un plus noble essor à son génie et à son intelligence? Avant l'usage du microscope, ne bornait-il pas la nature animée au dernier insecte que ses yeux lui permettaient d'apercevoir? Aujourd'hui, combien de millions de créatures il aperçoit encore au-dessous de cet insecte! Une goutte d'eau préparée, dont rien ne semble altérer la transparence , lui montre une mer peuplée de ses baleines : une parcelle de fruit moisie lui présente, pour ses habitans, une montagne couverte de forêts, comme l'est pour nous l'Apennin, qui va cacher son front dans les nuages. Il voit ces petits animaux dont il était si loin de soupçonner l'existence, en dévorer d'autres plus petits; il les voit pourvus d'organes propres à tous leurs besoins, chargés de milliers d'oeufs prêts à éclore , pour entretenir une prodigieuse population. Frappé de sur-
prise a cet aspcct; si le microscope lui échappe des mains , qu'il prenne le télescope, et qu'il découvre, pour la première fois, dans les deux , une foule innombrable détoiles inconnues , derrière lesquelles il s'en dérobe encore un nombre mille fois plus grand qu'il ne verra jamais. De quel côté oserait-il maintenant, dans son audace, limiter la création? Si le temps est sans fin pour l'Étemel, pourquoi l'espace et la matière auraient-ils des bornes pour le Tout-Puissant? L'un est-il moins digne que l'autre de sa gloire? Les siècles que peuvent embrasser nos calculs ne sont peut-être à la durée de l'éternité que ce que les espaces occupés par ces millions de mondes , que nous pouvons entrevoir, sont a l'étendue de l'infini.
Mme de crotssy. — 0 mon frère, quelle sublime idée vous me faites concevoir de TÊtre-Suprême!
m. de gerseuil. — Vous n'avez pu encore admirer que sa puissance dans le nombre et la grandeur de ces corps prodigieux qui peuplentl'univers; mais quelle sagesse bien plus admirable il a fait éclater dans l'équilibre où les maintient l'accord immortel de leurs mouvemens! Jetez d'abord les yeux sur notre système solaire. Outre les sept planètes et leurs satellites qui le parcourent sans cesse dans «n ordre immuable, voyez-y circuler en tous sens plus de soixante comètes , dont les pas ténébreux sont marqués. Combien il en circule infiniment davantage, que nous n'avons pas encore observées! La géométrie démontre que par la forme de leurs orbites, un million de ces corps peut se mouvoir autour du soleil, sans que leur cours s'embarrasse. Élancezvous maintenant sur les ailes de la pensée; traversez tous ces mondes , où règne intérieurement la même harmonie; allez vous prosterner au pied du trône du créateur , pour assister à leur marche universelle : cette noble audace est un hom-
mage que vous rendez à sa gloire. Un rayon de son œil va vous éclairer. 0 le magnifique spectacle qui se dévoile tout à coup à vos regards ! Ces étoiles qui ne vous paraissaient d'ici-bas que des flambeaux immobiles, les voyez- vous , comme des soleils dans toute leur grandeur, s'a-, vancer en silence, suivies de leur cortège planétaire, autour de soleils plus puissans, qui les emportent autour d'autres soleils encore plus glorieux? Quelles justes proportions entre ces provinces, ces empires et ces mondes célestes! quelle majesté de domination , et même de dépendance ! comme tous ces orbes s'embrassent sans se confondre ! Quelle sera donc la chaîne invisible assez forte pour lier toutes ces parties d'un tout infini? Le grand Newton nous lVrévélée. C'est un seul principe de tendance mutuelle que le créateur répandit dans tous ces corps. Combiné avec l'impulsion qu'ils reçurent une fois pour toujours, en sortant de ses mains, réglé par le rapport de masses et de distances, il est l'agent universel de la nature. C'est lui qui tend à réunir tout ce que le mouvement voudrait séparer. En se balançant dans l'exercice perpétuel de leurs forces, ces deux puissances conservent entre les mondes l'ordre établi dès la création. Chacun d'eux attire à lui tous les autres, ainsi qu'il en est attiré. Une correspondance générale d'attractions réciproques les unit en les divisant. Leurs sphères s'étayent, sans se pénétrer. Les soleils qui les illuminent se réfléchissent leurs rayons, pour qu'un seul atome de lumière ne soit pas en vain dissipé dans l'espace. Il semble que l'Éternel ait voulu tracer dans cette même loi le plus grand principe de la morale humaine. « Mortels, aidez-vous mutuellement de vos lumières et de vos forces, tendez les uns vers les autres , sans vous écarter de la sphère où vous a placés ma Providence. Cet ordre est établi pour
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
votre bonheur ; comme pour le maintien de l'univers. »
Les deux enfans n'avaient pas laissé échapper une seule parole pendant la dernière partie de cet entretien ; mais leur silence n'était pas une distraction : il était l'effet de l'impression de surprise dont ils avaient été frappés , et de l'attention qu'ils avaient donnée au magni-
fique tableau qu'on venait de leur offrir. M. de Gerseuil craignit cependant que la rapidité de son discours n'eût fait perdre quelque chose à leur intelligence; et dès le lendemain en se levant, il écrivit de mémoire les deux entretiens de la veille , et les donna à Emilie et Cyprien, qui les lurent et relurent souvent avec la plus grande attention.