‹ Œuvres complètesChapitre 67 sur 142 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La bienfaisance encouragée.

Un ou deux mois après que madame de Gersin eut entrepris d'écrire le journal de' la conduite de sa fille, Lydie était à jouer avec quelques-unes de ses compagnes devant la porte du jardin. Son papa lui avait fait présent d'une petite corbeille de cerises cueillies dans sa serre chaude ; et les jeunes demoiselles s'amusaient à les lier,en forme de bouquets, à des baguettes, ainsi que le pratiquent les fruitières pour les premières cerises qu'elles portent au marché.

Au milieu de ces amusemens, elles virent passer une petite fille assez proprement habillée , qui conduisait par la main son frère , âgé d'environ trois à quatre ans. La petite fille s'arrêta pour regarder le fruit nouveau, dont il n'avait pas encore paru dans le pays. Cette curiosité n'avait certainement rien d'offensant ; cependant l'une des jeunes demoiselles, dont l'orgueil était excessif, lui demanda d'une voix insolente ce qu'elle voulait , et lui dit de passer son chemin, sans avoir l'impertinence de les regarder. La petite fille voulut aussitôt s'éloigner sans répondre. Mais son frère, a qui la vue des cerises avait fait venir l'eau à la bouche , se mit à crier en pleurant : J'en veux manger; ce qui lui attira à son tour une rebufade de la part de la jeune demoiselle, qui l'appela petit singe, et se mit en devoir de le chasser. La petite fille le prit alors dans ses bras, et l'emporta.

Lydie était indignée de la durelé de sa compagne. Comment as-tu pu, lui ditelle, traiter si cruellement ces petits malheureux? Pourquoi n'aimeraient-ils pas les cerises aussi bien que nous , surtout dans un temps où elles sont si rares? Elle courut aussitôt après les enfans , et mit dans la main du petit garçon le bouquet decerises qu'elle venait de lier. Tiens, lui dit-elle, mon petit ami; lorsque tu auras fini de jouer avec elles , tu pourras les manger ; mais il faudra en donner à la sœur. Oh! oui, répondit-il, toujours a ma sœur la moitié. Tiens, tiens, regarde, Louison.

Mais il faudrait dire : Je vous remercie, mamselle, dit Louison, en faisant une jolie révérence. Merci, mamselle, répéta le petit garçon , avec un joyeux sourire.

Lydie se trouva fort contente d'ellemême en s'en retournant , et ne put s'empêcher de penser que sa maman l'aurait approuvée si elle l'avait vue. Mais elle était trop modeste pour aller lui dire ce qu'elle avait fait; et quoique rien ne lui causât autant de plaisir que les louanges de sa mère, elle savait qu'une bonne action perd tout son prix lorsqu'on la fait en vue de quelque récompense. Cependant ce trait ne demeura pas ignoré.

Sa bonne, qui se promenait alors dans le jardin avec un enfant sur ses bras , avait vu tout ce qui s'était passé. Elle fut si enchantée de la conduite de Lydie , qu'elle courut en rendre compte à sa maîtresse. Madame de Gersin n'en dit pas un mot a sa fille de toute la journée. Mais imaginez quelle fut la surprise de Lydie, lorsque le lendemain à déjeuner elle entendit toute l'histoire dans le journal de sa maman ! Il serait difficile de peindre le plaisir qu'elle ressentit, en recevant des éloges aussi doux que ceux dont elle fut comblée. Sa mère lui demanda si elle savait comment s'appelaient les parens de la petite fille.

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