LYDIE DE GERS1N
cl où ils demeuraient. Non , maman, répondit Lydie , tout ce que je sais , c'est qu'elle s'appelle Louison. Ses habits sont assez propres, mais je ne la crois pas riche ; et les doigts de pied de son frère passaient à travers ses souliers. Si tu veux mêle permettre, maman, je lui donnerai le fourreau que je viens de quitter. Je pense aussi que les souliers rouges, qui sont devenus trop cours pour Paulin, iraient à merveille au petit garçon. Fort bien, repartit sa maman, je veux te donner le plaisir de faire ces cadeaux. Tu peux les demander de ma part à ta bonne. Et puis , j'ai dans mon armoire un coupon de grosse toile, j'en taillerai un tablier que tu feras pour la petite fille.
Lydie n'oublia point la permission qu'elle avait obtenue. Elle courut aussitôt chercher le fourreau et les souliers, dont elle fit un paquet. Ce n'est pas tout. Aussitôt que sa maman lui eut taillé le tablier, elle se mit a le coudre avec autant d'adresse que de propreté. La jeune Duparc vint la voir tandis qu'elle y était occupée , et ne put s'empêcher de lui témoigner la surprise où elle était de la voir travailler à un ouvrage si grossier. J'admire, lui dit-elle, comment ta mère te laisse user tes jolis doigts sur cette toile dure. C'est un travail qui convient mieux à ta femme de chambre qu'à toi. Voilà une jolie occupation pour une jeune demoiselle, de faire des tabliers à de petites paysannes !
Lorsque mademoiselle Duparc se fut retirée , Lydie fit part à sa mère des discours de son amie. Je suis bien fâchée , répondit Mme de Gersin, que l'on s'avise de t'inspirer de pareilles idées. Est-ce qu'il serait au-dessous de toi de te rendre utile à tes semblables.? Tes jolis petils doigts, pour me servir de son expression, ne l'ont pas été donnés en vain ; et quoique mademoiselle Duparc ne fasse usage des siens que pour pincer les cordes de
| sa harpe, je pense qu'on peut les cm- I ployer encore mieux à des ouvrages utiles.
lydie. — J'aime bien aussi à m'en occuper, mamam.
3ime de gersin. — C'est un de tes devoirs, ma chère fille. Mais surtout ne crois jamais qu'il soit messéant de travailler pour les pauvres, et de leur rendre tous les services qui sont en ton pouvoir. Les petites filles n'ont pas beaucoup d'argent. Leurs habits ne leur appartiennent pas. L'unique chose dont elles puissent disposer, c'est leur temps. Si elles consacrent quelques heures de leur récréation à travailler pour leurs pauvres voisins, elles nourrissent et fortifient en elles-mêmes des sentimens propres à les honorer , et font le seul acte de charité , peut-être , qui soit à leur portée. Tu n'avais pas de tablier à donner à la petite fille, c'est pourquoi je te fais travailler à celui-ci, afin que tu puisses avoir le plaisir de faire un cadeau qui vienne proprement de toi. J'espère que, dans tout le reste de ta vie , tu regarderas comme l'un des plus grands plaisirs celui de faire de bonnes œuvres. Mademoiselle Duparc .serait, je crois, bien honteuse de ce qu'elle t'a dit, si elle était mieux instruite de ce que la religion et l'humanité nous prescrivent à ce sujet.
lydie. — Sa maman ne la laisse pas manquer d'argent ; et je pense qu'elle en sait faire des charités.
Mme de gersin. — Je ne la crois pas non plus d'un mauvais naturel; mais elle n'a pas un grand mérite de donner quelque chose de son argent, lorsqu'elle en reçoit de sa mère pour ses moindres fantaisies. Elle montrerait un bien meilleur esprit de charité, si elle portait de moins beaux habits, ou si elle donnait moins de temps à ses plaisirs , afin de se rendre plus secourable aux pauvres. La charité, ma fille, veut dire l'amour de notre pro-
.YME DE GERSIN,
SU
ehain ; et nous sommes bien plus sûres que cet amour est sincère , lorsqu'il nous porte a nous priver d'une chose qui nous serait agréable , en faveur des autres , ou à prendre quelque peine pour les obliger.
lydie. — Eh bien ! maman , au lieu d'aller jouer cette après-midi dans le jardin, je finirai mon tablier. Mais à présent je suis très-fatiguée, et je vais prendre un peu l'air.
Mme de gersin. — Oui , ma chère Lydie, j allais t'y engager.