I.YDlîi DE GtilSIN
exigea des deux petites amies , que chacune d'elles portât son sac lorsqu'elles iraient la voir.
Pendant les premiers jours ; Henriette oublia rarement de remettre toutes ses petites affaires en leur place, et d'en prendre soin. Un matin , elle était allée , avec Lydie, travailler au frais dans un pavillon du jardin. Lydie, lorsqu'elle eut fini son ouvrage, le mit dans son sac, qu'elle passa à son bras. Henriette en fit de même; mais en sortant du pavillon, elle eut envie d'aller cueillir quelques fleurs pour en faire un bouquet. Comme le sac la gênait dans ses opérations , elle le posa sur une pièce de gazon voisine. Pendant qu'elle arrangeait les fleurs, elle vit le petit agneau de Lydie qui passait sa tête à travers les barreaux d'une palissade, et poussait des bêlemens pour l'appeler. Elle courut à lui , le caressa, lui donna à manger dans sa main , et ne cessa de jouer avec lui, qu'en pensant tout a coup qu'elle aurait a peine le temps de s'habiller pour le dîner.
Le sac était resté sur le gazon. Henriette ne s'en souvint que dans la soirée, lorsqu'elle voulut reprendre sa broderie. Elle courut aussitôt le chercher : elle le trouva, mais dans l'état le plus déplorable. Il était tout en lambeaux, couvert de sable et de boue. La ménagère et la mousseline étaient déchirées. Les ciseaux, le dez et les aiguilles étaient dispersés. Ceux d'entre vous qui ont reçu quelque cadeau d'une main chérie, et qui l'ont vu détruit par leur négligence, pourront se faire une idée du chagrin que la petite fille ressentit a la vue de ce désastre. Elle resla d'abord stupide d étonnement. Elle se mit ensuite à examiner toutes les pièces l'une après l'autre; et lorsqu'elle les vit entièrement délabrées, elle ne put s'empêcher de verser des larmes et de pousser «Je tristes lamentations. Lejardinier ayant entendu ses cris, accourut de l'autre
bout du jardin, pour savoir ce qui lui était arrivé. Elle lui raconta ses malheurs, et lui demanda qui pouvait lui avoir joué ce vilain tour. Le jardinier répondit que c'était un grand dommage , mais qu'il ne doutait pas que ce ne fût le petit chien , parce qu'il l'avait vu rôder dans les environs.
Henriette ne vit d'autre parti à prendre que de ramasser les morceaux , et de les porter tristement à la maison. Ceux mêmes qui blâmaient sa négligence , ne purent s'empêcher de lui témoigner de la pitié. Elle trouva surtout des consolations dans l'amitié de la tendre Lydie, qui essuyait ses larmes en pleurant avec elle.
Le lendemain , comme elles s'entretenaient ensemble de cet accident, Henriette dit que son plus grand chagrin était de penser que madame de Salvières , qui lui avait fait ce cadeau, ne manquerait, pas de savoir qu'elle en avait eu si peu de soin , et qu'elle ne pouvait sou tenir l'idée de la voir fâchée contre elle. Mais, ajoula-t-elle, la femme de chambre m'a dit qu'elle avait un morceau de satin justement de la même couleur que mon sac , et que sa cousine, qui était marchande de modes , le lui broderait comme l'autre; qu'elle ferait aussi une ménagère toute pareille, et qu'ainsi je n'aurais qu à me procurer de la mousseline , et à me faire copier un dessin sur le morceau qui m'est, resté; de cette façon, madame de Salvières ne saurait rien de l'accident. Quant à ta maman , elle est sortie, et je recommanderai à tout le monde qu'on ne lui dise pas un mot de cette aventure.
Tu sais quelle est mon amitié pour toi; lui répondit Lydie, et combien je serais fâchée de te voir du chagrin. Mais je ne puis approuver le complot que tu me proposes; et je suis sûre que lune l'approuves pas toi-même au fond de ton cœur. Si tu ne peux à présent soutenir l'idée de voir madame de Salvières, je pense que tu
LYDIE DE GERSIN'.
seras bien plus effrayée de la voir , lorsque tu songeras que dans le même instant tu cherches à la tromper. Combien il te serait cruel de t'en tendre donner des éloges sur le soin que tu as pris de ton sac à ouvrage , en sentant en toi-même les reproches que tu as a te faire à ce sujet ! Quand personne ne découvrirait le mystère, tu serais malheureuse; et s'il venait à se découvrir, que ferais-tu?
Ah ! tu vaux bien mieux que moi , ma cousine, s'écria Henriette, en se jetant dans ses bras. Maintenant que tu m'as fait envisager la chose , je sens bien que maman serait indignée contre moi du parti que je voulais prendre. Il n'y en a pas d'autre que d'avouer tout à madame de Salvières. Mais combien j'aurai de confusion !