‹ Œuvres complètesChapitre 74 sur 142 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La visite.

Quelques jours après cette aventure, toute la famille de madame de Gersin reçut une invitation à dîner de la part de madame de Salvières. Lydie, avant de partir , voulut prendre conseil de sa maman sur la conduite qu'elle devait tenir. Maman, lui dit-elle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas emporter mon sac. Cela donnerait trop de mortification à la pauvre Henriette. Il semblerait que je voudrais faire voir que j'ai été plus soigneuse qu'elle. Cependant je ne voudrais pas paraître incivile aux yeux de madame de Salvières, qui m'a recommandé d'avoir mon sac quand j'irais chez elle.

Lydie reçut les plus tendres caresses de sa maman pour sa délicatesse et sa générosité. Madame de Salvières, lui dit-elle, qui doit déjà savoir l'histoire de ta pauvre cousine, devinera aisément la raison qui t'aura fait laisser ici ton sac , et elle t'en

saura bon gré. Pour Henriette, je ne doute pas aussi qu'elle ne t'en aime plus tendrement, en voyant le sacrifice que tu fais à la crainte de la voir humiliée.

La voiture était déjà prête; et madame de Gersin y monta avec Henriette , Lydie et sa fille aînée.

La pauvre Henriette servit à prouver ce jour-là par son exemple, combien une simple étourderie peut entièrement détruire le bonheur. Elle avait long-temps attendu avec une vive impatience le jour où elle devait être invitée chez madame de Salvières j mais sa malheureuse négligence avait si fort changé ses dispositions, qu'elle redoutait alors cette visite, et qu'elle aurait bien voulu demeurer au château. Elle fut très-sérieuse pendant tout le chemin , quoique Lydie fit tout ce qui lui fut possible pour la distraire, en lui montrant les fleurs qui brillaient sur les buissons, les oiseaux qui voltigaient sur les branches, et les voitures élégantes qui roulaient sur le chemin.

Madame de Salvières fut charmée de voir arriver sa compagnie, et surtout les deux plus jeunes demoiselles. Elle examina, d'un coup d'œil, si elles avaient apporté leurs sacs à ouvrage , mais sans leur en parler.

Henriette et Lydie s'étant assises après les premiers complimens, elles aperçurent sur une table, au bout du salon, deux petits berceaux ou étaient couchées deux belles poupées. Elles se doutèrent bien que ces présens leur étaient destinés; et cette pensée augmenta la douleur et la confusion d'Henriette. Recevoir un second cadeau, lorsqu'elle avait eu si peu soin du premier; cela blessait sa délicatesse.

Quelques instans après , madame de Salvières demanda à Lydie si elle avait brodé son tour de gorge.

Oui, madame, répondit Lydie.

Et pourquoi donc, mon enfant, reprit madame de Salvières, ne l'avoir pas ap-

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porté pour me le faire voir? Je suis sûre qu'il est travaillé avec beaucoup de propreté ; et je me serais fait un plaisir d'admirer votre ouvrage. Le vôtre est-il aussi achevé, Henriette?

La pauvre Henriette ne put y tenir plus long-temps, et fondit en larmes. Sa tante eut la bonté d'expliquer à madame de Salvières le sujet de ses pleurs, et de dire combien elle avait eu de regrets de son étourderie. Elle lui dit aussi la délicatesse qu'avait eue Lydie de ne pas faire parade de son sac , qui était resté en très-bon état au château.

Voila Une charmante enfant, s'écria madame de Salvières , et j'ose croire qu'elle sera une excellente gouvernante.

Elle se fit aussitôt apporter les deux berceaux. Le premier avait des rideaux de mousseline brodée , avec des rubans et des franges roses. Il y avait dedans une poupée habillée en garçon , d'un fourreau de satin rose, avec un ruban vert de pomme à son chapeau, et une ceinture de la même couleur. Le second avait aussi des rideaux de mousseline brodée , avec des rubans et des franges lilas. Il y avait dedans une poupée, habillée en fille, d'un fourreau de satin lilas, avec un ruban bleu autour de la tête, et une ceinture blanche autour du corps.

Après avoir laissé aux deux jeunes demoiselles le temps de contempler les berceaux , madame de Salvières , s'adressant à Lydie, lui dit: Votre bonne conduite vous donne, je crois, le privilège de choisir la première: prenez celui qui vous plaira davantage. Henriette voudra bien accepter l'autre; et je me flatte qu'elle ne laissera pas rôder le chien à l'entour.

Lydie demanda la permission de céder l'honneur du choix à sa cousine , et la pressa de déclarer son goût. Mais Henriette refusa constamment. Ce combat généreux ayant duré quelques minutes , madame

de Gersin dit à Lydie qu'il fallait parler là première, puisqu'elle ne pouvait y décider Henriette.

Lydie désirait surtout qu'Henriette fût contente de son partage; et comme le premier berceau était celui qu'elle aurait ; préféré, elle imagina qu'il serait aussi I beaucoup plus du goût de sa cousine, I c'est pourquoi elle retint le second. Henriette prit l'autre avec joie, et promit bien | de le garantir avec soin de toute espèce | d'accident.

Tout le monde avait été surpris du

I choix de Lydie, et sa sœur aînée le lui fit

| sentir. Lydie ne répondit rien. Mais ma-

| dame de Salvières, qui soupçonnait ses

| motifs, demanda à Henriette quel était

j celui des deux berceaux qu'elle trouvait

réellement le plus joli. Henriette répondit

que c'était celui qu'elle avait eu, qu'elle

se doutait bien que Lydie ne le lui avait

laissé que pour lui faire plaisir, mais

aussi qu'elle ne l'avait accepté que pour

engager Lydie à le prendre.

Vous êtes l'une et l'autre d'aimables enfans, leur dit madame de Salvières, et je vous laisse terminer entre vous ce combat généreux. Malgré sa résistance, Lydie futobligée de conseil tir à l'échange qu'Henriette avait projeté. Elles s'amusèrent très-joliment ensemble avec leurs poupées jusqu'au moment de leur départ; et Lydie eut la douceur de voir , au retour , son amie infiniment plus gaie et plus heureuse qu'elle ne l'avait été le matin.

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