‹ Œuvres complètesChapitre 76 sur 142 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le jour de naissance.

. Lydie , ainsi que je crois déjà l'avoir dit , avait des frères et des sœurs plus âgés qu'elle. L'un de ses frères , nommé Vincent, semblait être destiné, par son heureux naturel , à faire le bonheur de sa famille. Obligeant envers tout le monde, il avait une affection particulière pour Lydie. Un jour qu'il se promenait avec elle et sa mère dans un petit coin du jardin que Lydie avait obtenu de ses parens pour le cultiver, il y vit une grande quantité de fraises, et il demanda à sa sœur s'il pouvait en goûter quelques-unes. Non, je te prie , mon frère , lui répondit Lydie , n'en cueille pas aujourd'hui. Je les garde pour vous régaler tous demain : c'est

LYDIE DE GKftS.K.

mon jour de naissance. Est-il vrai, repartit Vincent? Eli bien! maman , continua-t-il, en se tournant vers sa mère, je veux aller aujourd'hui à la pêche pour voir si je ne pourrai pas avoir un plat de poisson pour le dîner. Je vais partir tout de suite. Ne soyez pas eu peine, maman, si je ne reviens pas pour dîner. Je vais prendre des provisions dans ma poche.

Voulez-vous me le permettre? Oui, mon fils, répondit Mme de Gersin; puisque tu veux fournir ton plat, je fournirai aussi le mien. Je vais commander un gâteau.

Vincent alla prendre sa ligne et ses hameçons, et il partit. On ne l'attendit pas à dîner. Mais comme il n'était pas encore de retour assez tard dans la soirée, sa mère commença à prendre de l'inquiétude. Elle allait envoyer un domestique pour le chercher, lorsqu'il arriva sa ligne à la main , mais sans un seul poisson dans son panier.

Je suis bien fâché , ma chère sœur , lui dit-il, de n'avoir pas de poisson à t'offrir. Mais lorsque tu sauras ce qui vient d'arriver , j'espère que tu ne m'en voudras pas. Je n'avais rien péché de la journée. Ce n'est que vers le soir que le poisson a commencé à mordre , et j'ai pris deux belles truites. Je m'en revenais fort content de mes succès , lorsqu'après avoir marché environ trois cents pas , j'ai entendu du bruit de l'autre côté de la haie , et j'ai distingué une voix qui disait : 11 faudra que tes frères et tes sœurs aillent se mettre au lit sans souper. Les pauvres créatures ! Je ne leur ai donné qu'un morceau de pain dans la matinée ; j'ai peur qu'elles ne meurent de faim.

La haie était si épaisse , que je ne pouvais voir qui parlait, jusqu'à ce que je fusse arrivé à la barrière. Alors, j'ai reconnu ce pauvre petit garçon qui vient quelquefois nous porter du poisson à la cuisine. Sa mère était a son côté. Sa figure était pleine de tristesse. Je lui ai de-

mandé ce qu'elle avait. Elle m'a dit qu'elle était partie le matin de chez elle avec son fils pour aller acheter du poisson et le revendre , qu'elle avait fait des économies depuis bien des jours pour ramasser jusqu'à un écu , et l'employer à ce petit commerce, afin de vivre sur le profit. Elle n'avait pas trouvé de poisson à acheter, et elle s'en retournait à sa chaumière. Comme elle avait un trou dans sa poche , elle avait donné son argent , qui était lout en monnaie , à garder à son fils. Elle avait eu l'imprudence de lui demander en chemin s'il avait bien serré son argent. A ces mots, un homme avait sauté par-dessus la haie, et, prenant le petit garçon par le collet, lui avait dit : Voyons cet argent, j'en aurai soin pour toi. Aussitôt il s'était mis a fouiller dans ses poches, et lui avait pris tout ce qu'il avait. Hélas! ajoutait la pauvre femme, je n'aurai donc rien à donner à mes pauvres enfans. Ce n'est pas pour moi que je me plains, c'est pour eux. Que vont-ils devenir?

Elle pleurait si amèrement , ajouta Vincent, que j'étais prêta pleurer comme elle. Je n'avais pas d'argent a lui donner. Je n'avais que mon poisson. Je lui ai demandé combien on pourrait le vendre.

Oh ! mon cher monsieur , m'a-t-elle dit , après l'avoir regardé , voila deux belles truites! On les vendrait bien quarante sous la pièce.

Et croyez- vous que vous trouveriez à les vendre ce soir , si vous les aviez !

Oh ! oui , je saurais bien où m'en défaire. Mais je ne veux pas vous priver de votre poisson.

Quand j'ai vu que les choses ne tenaient plus qu'à cela , je l'ai tant pressée, qu'enfin elle a bien voulu accepter les deux truites ; et alors elle est partie à grands pas pour les aller porter à la ville.

La pauvre femme T s'écria Mme de Gersin ! Elle a dû être bien conteole de loi .

LYDIE DE GERSIN,

et je le suis encore plus , mon cher lils. Mais tu avais de l'argent ce matin. Qu'en as-tu donc fait?

vincent. — Ne me le demandez pas , maman , je vous prie , c'est un secret à présent.

Mme de gersin. — À la bonne heure.

Je suis persuadée que tu n'en as pas fait un mauvais usage. Je rougirais de moi , si une curiosité indiscrète me faisait désirer de savoir ce que tu crois devoir me cacher. Je ne trouve rien de si importun que cette avidité de savoir ce que font les autres, qui devient d'autant plus pressante , qu'ils cherchent avec plus de soin à nous en faire un mystère.

vincent. — Non, maman, je n'ai point de secrets pour vous. Je désire seulement que personne n'en sache rien, jusqu'à ce que...

Mme de gersin, l'interrompant. — C'en est assez , mon cher fils.

lydie. — J'ai aussi un secret , maman.

Personne au monde ne le connaît que Julie. Ne va pas au moins le dire , ma sœur.

Mme de gersin. — Non , elle ne le dira pas, je t'assure; et quand elle viendrait me le découvrir, je ne voudrais pas l'écouter. Je vous ai dit souvent que je respectais les secrets des autres. C'est un devoir pour les gens bien élevés. Je serais bien fâchée que quelqu'un qui m'appartient ne fût pas capable de garder un secret qu'on lui aurait confié. Mais je m'aperçois que notre longue promenade vous a fatigués , et qu'il est temps d'aller nous reposer dans le salon.

Le lendemain au matin, Vincent se leva de très-bonne heure , et ayant pris son violon , il alla jouer ses plus jolis airs à la porte de Lydie, et lui fit compliment sur son jour de naissance. Lydie se leva aussitôt pour aller embrasser sa maman dans son lit. Comme elle était au bout du corridor , le premier objet qui s'offrit a ses yeux, fut son petit agneau, qui avait

un ruban rose à son cou , et des grelots qu'il secouait d'un air étonne. Elle eut beau demander à sa maman et à ses sœurs qui lui avait fait cette galanterie, elle n'en put tirer aucune information. Tous les gens de la maison qu'elle questionna n'en savaient pas davantage. Après y avoir un peu rêvé : Oh 1 maman , s'éeria-t-elle, j'ai deviné : il faut que ce soit Vincent. Vous savez qu'il nous dit hier qu'il avait un secret. C'est lui, c'est lui, j'en suis sûre ! Oh ! le bon frère , combien je l'aime ! Tout le monde, en effet, doit l'aimer, dit Mme de Gersin : il est si attentif et si prévenant! Je voudrais bien aussi le payer de retour, répondit Lydie. Que ne puis-je savoir comment je pourrais lui faire plaisir ! Ce souhait est fort aimable de ta part, repartit Mme de Gersin ; mais sois tranquille : ton frère est déjà payé par le plaisir qu'il a eu de te faire cetle jolie surprise. Crois-moi , la générosité dans les sentimens est sa propre récompense. Si les personnes qui nes'occupent qued'ellesmêmes, voulaient pendant un mois seulement s'exercer à des actions nobles et bienfaisantes, elles trouveraient un charme si doux dans cette jouissance, que par intérêt même, elles feraient du bonheur des autres leur propre bonheur.

lydie. — Je l'avais déjà senti , maman. Je me réjouis de voir mon petit agneau frétillant de joie, lorsque je le nourris et que je le caresse. Je crois que le plus grand bonheur serait de rendre heureux tout ce qui respire.

Mme de gersin. — Embrasse-moi, ma chère Lydie : conserve toujours ces dispositions et ces sentimens. Quand tu ne les trouverais pas dans les autres, que cela ne t'empêche pas de les cultiver. Au lieu de te faire une excuse des mauvais exemples , pense combien il serait mal à toi , qui t'indignes si souvent aujourd'hui de la bassesse d'un méchant caractère, si tu venais à lui ressembler. Quel honneur

LYDIE DE GEKSJN,

au contraire ne te reviendrait-il pas, si les médians, en voyant ta douceur, ton désintéressement et ton humanité, renonçaient a leurs vices, pour se former sur le modèle de tes vertus!

lydie. — Lève-loi, maman, je te prie , allons chercher mon frère.

Mmc de gersin. — Oui , ma fille , courons l'embrasser. Je suis bien sûre que tous les plaisirs qu'il aurait pu goûter avec son argent, ne valent pas celui que vous allez avoir l'un et l'autre; et plus vous avancerez en âge, plus vous serez sensibles à ces jouissances pures et délicieuses.

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