CYRUS
Cyrus était fils d'un roi puissant. Il avait plusieurs maîtres, que Cambyse, son père , avait chargés de lui apprendre surtout à distinguer le bien du mal, et «pratiquer la justice. Un soir Cambyse lui demanda ce qui lui était arrivé dans la journée. J'ai été puni, lui répondit Cyrus, pour une sentence injuste que j'ai prononcée. En me promenant avec mon gouverneur, nous avons rencontrédeux jeunes garçons , dont l'un était grand et l'autre petit. Celui-ci avait une robe trop longue pour sa taille : celui-là , au contraire , en avait une qui lui descendait à peine jusqu'aux genoux , et dont les manches semblaient le serrer. Le grand garçon avait d'abord proposé au petit de changer de vêtemens, parce qu'alors chacun d'eux en aurait un qui lui conviendrait mieux que celui qu'il portait. Mais le petit gar-
çon n'a pas voulu accéder a cet arrangement; sur quoi le premier lui a pris sa robe de force , et, lui a donné la sienne. Us en étaient à se disputer, lorsque nous sommes arrivés. Ils sont convenus de me prendre pour juge de leur querelle. J'ai décidé que le petit garçon se contenterait de la petite robe, et que le grand garderait la plus longue. Voila le jugement pour lequel mon gouverneur m'a puni.
Comment, lui dit Cambyse, est-ce que la robe courte ne convenait pas mieux au petit garçon , et la plus longue au plus grand ? Oui , mon père, répondit Cyrus : mais mon gouverneur m'a fait senlir que je n'avais pas été nommé pour décider laquelle des deux robes allait le mieux à la taille de chacun des jeunes garçons , mais s'il était juste que l'un osât s'emparer de la robe de l'autre sans son consentement. C'est pourquoi je reconnais que ma sentence était d'une grande injustice , et que j'ai bien mérité d'être repris.
Au moment où cette histoire venait de finir, ils furent surpris de voir un petit garçon déguenillé s'avancer vers eux avec un paquet de bardes sous le bras. Ses yeux étaient meurtris, son nez enflé, et sa chemise teinte de sang tenait à peine sur son corps, tant elle était déchirée. 11 vint droit à Tommy, et jeta le paquet à ses pieds en lui disant : Tenez , mon petit monsieur, reprenez vos habits. Je souhaiterais qu'ils fussent au fond du fossé d'où je vous ai retiré , plutôt que d'avoir été sur mon dos. Je vous promets bien de ne me couvrir de ma vie de ces malheureux vêtemens quand je devrais rester nu. Que veut dire cela? lui demanda M. Barlow, qui comprit aussitôt qu'il lui était arrivé quelque mésaventure au sujet du présent de Tommy ?
Monsieur, reprit le petit garçon , ce petit monsieur s'était mis en tête de me battre parce que jene voulais point lui renvoyer
SAMJUllFU iiï MKKJON.
sa balle. Ce n'est pas que je ne l'eusse renvoyée de tout mon cœur, s'il m'en eût prié poliment ; mais quoique je sois pauvre , je n'entends pas qu'il me parle en maître, et qu'il s'avise de me traiter comme l'on dit qu'il traite son nègre Congo. Une haie nous séparait. 11 a voulu l'enjamber pour arriver jusqu'à moi.
Mais au lieu de sauter par-dessus, il a roulé dans un fossé où il serait encore , si je ne lui avais donné la main pour en sortir. C'est pour cela qu'il m'a donné ses habits , sans que je lui eusse rien demandé pour ma peine. Sot que je suis , de les avoir mis sur mon corps ! Je devais bien sentir que des habits de soie n'élaient pas faits pour un paysan. Tous les petits garçons du village se sont mis à me suivre avec des huées, en m'appelant Faraud.
Le fils du tanneur m'a jeté une poignée de boue qui m'a éclaboussé de la tête aux pieds. J'ai voulu le punir. lisse sont tous mis après moi , et ils m'ont accommodé de la manière que vous voyez. Ceci n'est rien ; mais je ne voudrais pas être une seconde fois appelé Faraud pour les plus beaux babils du monde. C'est pourquoi je suis venu chercher ce petit monsieur, pour lui rendre ses bardes. Les voilà : qu'il les reprenne. Je craindrais d'y toucher du bout de l'ongle.
M.Barlow questionna le petit garçon sur la maladie et la pauvreté de son père, et lui demanda où il habitait. Il dit ensuite à Henri qu'il enverrait des vivres à ce pauvre homme , s'il voulait se charger de les lui porter. Je ne demande pas mieux répondit Henri, quand ce serait dix fois plus loin encore. M. Barlow rentra dans la maison pour donner des ordres à ce sujet.
Dans cet intervalle , Tommy, qui avait regardé quelque temps en silence le petit garçon , lui dit : Ainsi donc, mon pauvre enfant, tu as été battu, parce que je t'ai donné mes habits ? J'en suis bien lâché .
je t'assure. Je vous remercie , mou cher monsieur, mais il n'y a plus de remède. Je sens bien que vous ne vouliez pas me faire de la peine ; et je ne suis pas une poule si mouillée , que je me lamente pour quelques coups de poing. Ainsi je vous souhaite le bonsoir. Adieu. C'est sans rancune.
Tommy, après l'avoir suivi quelque temps des yeux, dit à Henri: Je voudrais bien avoir des habits que le petit garçon pût porter, sans se faire encore des affaires. 11 a tout l'air d'un bon enfant, et j'aurais , je crois , du plaisir à l'obliger. Tu peux le faire aisément, lui répondit Henri. Il y a ici tout près, dans le village voisin , une boutique où l'on vend des habits tout faits pour les pauvres. Tu as de l'argent ; tu peux en acheter.
Tommy voulait y courir dans l'instant même; mais, comme la nuit s'approchait, Henri le fit consentir, malgré son impatience, à remettre ses projets de bienfaisance au lendemain.
Le soleil venait à peine de paraître sur l'horizon, que nos deux amis se levèrent, pour aller aussitôt faire les emplelles qu'ils avaient projetées le jour précédent. Ils se mirent en effet en marche avant le déjeuner; et ils avaient déjà fait la moitié duehemin,lorsqu'ilsentendirentlesaboiemens d'une meute qui semblait courir à quelquedislance. Tommy, un peu étonné, demanda à Henri s'il savaitd'où provenait ce bruit. Je m'en doute, lui répondit Henri. C'est le chevalier Tayaut et ses chiens qui poursuivent un malheureux lièvre. 11 faut être bien lâche d'attaquer un pauvre annimal, qui n'a pas la force de se défendre ! S'ils ont la fureur de chasser, que ne vont-ils dans les pays où il se trouve des lions , des tigres , et d'autres bêtes féroces !
tommy. — Est-ce que tu sais comment se fait la chasse de ces animaux, celle du lion, par exemple?