SANDI-'OHI) ET MKUTUN
do ne pas vous engager dans une affaire désagréable. Je recounais l'autre enfant
pour le fils d'un gentilhomme d'une immense fortune, oui demeure dans le voi-
sinage. Se tournant alors vers Henri , et lui adressant la parole : Eh bien ! mon petit ami, pourquoi ne veux-tu pas dire à monsieur quel chemin a pris le lièvre , puisque tu l'as vu passer? Pourquoi? lui répondit Henri , lorsqu'il eut repris assez de voix pour parler , c'est que je ne veux pas trahir ce pauvre animal. Cet enfant, s'écria le nouveau chasseur , est un prodige. Il est heureux pour vous, chevalier, que ses forces ne réponden t pas encore à son courage. Mais rien ne peut vaincre votre emportement. En ce moment les chiens reprirent la voie, et firent entendre leurs cris. Le chevalier remonta brusquement à cheval , et se mit au galop , accompagné de toute sa suite.
Aussitôt qu'ils furent partis, Tommy , qui s'était tenu un peu à l'écart , courut prendre la main de Henri de la manière la plus affectueuse, et lui demanda comment il se trouvait. Un peu moulu , répondit Henri, mais cela n'est plus rien. Oh ! répondit Tommy, j'aurais bien voulu avoir un pistolet ou une épée.
henri. — Bon! et qu'en aurais-tu fait?
tommy. — J'aurais tué ce méchant homme, qui t'a battu si cruellement.
henri. — Cela aurait été fort mal , Tommy; car je suis sûr qu'il ne voulait pas me tuer. H est vrai que, si j'avais été de sa taille, il ne m'aurait pas traité de cette manière : mais le mal est passé maintenant; et nous devons pardonner a nos ennemis. Ils peuvent en venir à nous aimer, et à se repentir de leur faute.
tommy. — Mais comment as-tu fait pour recevoir tous ces coups sans pleurer?
henri. — C'est que cela ne m'aurait servi de rien. Et puis, s'il faut te le dire, pendant qu'on me battait, je songeais à l'histoire d'un peuple de petits garçons , qu'on avait exercés à ne pousser jamais une plainte, ni même un murmure. Et vraiment ils avaient encore à endurer bien plus que moi.
tommy. — Il me semble pourtant qu'on ne peut guère être traité plus cruellement que tu ne Tas été.
henri. — Bon, ce n'est que des douceurs en comparaison de ce que les jeunes Spartiates savaient souffrir.
SANDFOltl) ET MERTON.
tommy. — Et qui étaient ces gens-là ?
henri. — M. Barlow m'a fait lire des morceaux de leur histoire. Je vais t'en raconter quelque chose. Il faut que tu saches qu'il y avait une brave nation qui vivait il y a bien long-temps. Comme elle n'était pas fort nombreuse ; et qu'elle se voyait au contraire environnée d'un grand nombre d'ennemis , elle prenait soin de rendre tous ses enfans hardis et courageux. Ces enfans étaient accoutumés à coucher sur la dure, à courir presque nus en plein air, et à faire plusieurs exercices qui leur donnaient de la force et de l'adresse. On les nourrissait tous absolument delà mêcne façon; et leur nourriture était fort grossière. Ils mangeaient dans de grandes salles , où on leur apprenait l'ordre et la sobriété. Lorsque leurs repas étaient finis, ils allaient jouer tous ensemble ; et s'ils commettaient quelque faute, ils étaient châtiés sévèrement, mais il ne leur échappait jamais le moindre signe de faiblesse. On ne leur permettait aucune fantaisie; et leurs petites injustices étaient punies comme des crimes. Aussi cette éducation les rendit si forts , si braves et si vertueux , qu'on n'a jamais vu de peuple aussi redoutable.
La suite de cette conversation les conduisit au milieu du village, où Tommy devait faire ses emplettes. Il dépensa tout ce qu'il avait dans sa bourse ( c'était un peu plus de quinze francs) à faire provision d'habits pour le pélit garçon déguenillé, et pour ses frères. On en lit un paquet qu'on lui remit. Il pria Henri de s'en charger. Je le veux bien, dit-il; mais pourquoi ne veux-tu pas le porter toi-même? il n'est pas bien lourd.
tommy. — C'est qu'il ne sied pas à un gentilhomme de porter un paquet.
henri. — Et pourquoi donc; s'il est assez fort ?
tommy. — Je ne sais, mais c'est pour n'avoir pas l'air d'un enfant du peuple.
henri. — Il ne devrait donc avoir ni pieds , ni mains, ni bouche, ni oreilles, parce que les gens du peuple en ont aussi.
tommy. — lis ont de tout cela, parce que c'est utile.
henri. — Et n'est-il pas utile de pouvoir se servir soi-même ?
tommy. — Oh! les gentilshommes ont des gens à leurs gages pour les servir.
henri. — Mais je ne suis pas à tes gages , moi , pour te porter ton paquet. 1
tommy. — Je le sais bien , ce n'est que par amitié.
henri. — A la bonne heure. Tiens, avec tout cela , je pense que c'est une triste chose que d'être gentilhomme.
tommy. -*• Et en quoi donc?
henri. — C'est que si tout le monde l'était , personne ne voudrait rien faire; et alors tous les gentilshommes de la terre seraient réduits à mourir de faim.
tommy. — De faim ?
hekri. — Oui, sans doute. Ne faut-il pas du pain pour vivre ?
tommy. — Je le sais bien.
henri. — Et sais-tu bien que le pain est fait du grain d'une plante qui croît dans la terre, et qu'on appelle blé ?
tommy. — Et bien alors , ce blé , je le ferais cueillir.
henri. — Et par qui? Si tout le monde était gentilhomme j tu n'aurais personne à tes gages.
tommy. — En ce cas-la , je le cueillerais moi-même.
henri. — Tu commencerais donc à te servir ? Mais tu vas bien vite en besogne. Tu cueilles le blé avant de l'avoir semé , avant d'avoir labouré la terre , avant d'avoir fait lesinstrumens du labourage. Passons encore sur tout cela. Je te donne la moisson toute prête. Tu n'en serais guère plus avancé.
tommy. — Comment donc ?
henri. —Le blé est un petit grain
SANDFORI) ET MliKÏON.
dur à peu près comme l'avoine, que je donne quelquefois au cheval de M. Barlow. Voudrois- tu le manger dans cet état ?
tommy. — Non certes. Mais comment donc le pain se fait il ?
henri. — Il faut d'abord faire moudre le grain en farine; et pour cela il faut envoyer le blé au moulin.
TO.MMY. — Et qu'est-ce qu'un moulin ?
Henri. — Est-ce que tu n'en as jamais vu.
tommy. — Non , jamais. Je voudrais bien en voir un , pour savoir comment le pain peut se faire.
henri. — Il y en a quelques - uns dans les environs. Si tu en parles à M. Barlow, il se fera un plaisir de t'y mener.
tommy. — Oh ! j'en meurs d'envie.
J'aimerais beaucoup à savoir l'histoire du pain.
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, en sortant du village , ils entendirent tout à coup des cris plaintifs. Ils tournèrent aussitôt la tête. Ils aperçurent un cheval traînant après lui son cavalier, qui venait de perdre la selle , et dont le pied se trouvait engagé dans l'étrier. Par bonheur c'était sur un terrain humide et fraîchement labouré; ce qui empêchait le cheval daller bien vite, et qui en même temps préserva le cavalier d'être mis en pièces.
Henri , doué d'un courage et d'une agilité extraordinaires, et toujours prêt à faire un acte d'humanité , même au péril de sa vie, courut vers un fossé profond , dont il vit le cheval approcher ; et, justement comme il pliait sur ses jarrets pour le franchir, il le saisit, et l'arrêta tout court. Au même instant survint un autre chasseur avec deux domestiques , qui dégagèrent le malheureux cavalier, et le remirent sur ses jambes. Celui-ci regarda quelque temps autour deluid'un air égaré:
mais , comme il n'était pas blessé dangereusement , il reprit bientôt ses esprits ; et le premier usage qu'il en fît , lut de pester contre son cheval , et de demander qui avait arrêté cette maudite bêle. Voyez, lui dit son ami , c'est le même petit garçon que vous avez traité si cruellement tout à l'heure. Sans lui , c'en était fait de votre vie. Le chevalier jeta sur Henri un regard où la honte et l'humiliation semblaient combattre encore avec son insolence naturelle. Enfin, il mitla main dans sa bourse, et en tira une pièce d'or, qu'il offrit à son bienfaiteur, en lui disant qu'il était bien honteux de la manière dont il en avait usé envers lui dans la matinée. Mais Henri, avecunairdédaigneux, tel qu'on ne lui en avait jamais vu prendre, rejeta le présent sans répondre ; et, courant ramasser son paquet, qu'il avait laissé tomber pour courir plus lestement après le cheval , il s'en alla suivi de son compagnon.
11 ne fallait pas se détourner beaucoup de leur roule pour gagner la chaumière du pauvre malheureux, auquel ils apportaient des habits pour ses enfans. Ils le trouvèrent beaucoup mieux, parce que M. Barlow, qui était allé le voir la veille, lui avait donné des remèdes propres a calmer ses maux. Tommy fit appeler le petit garçon ; et, dès qu'il le vit approcher, il courut à sa rencontre , et lui dit qu'il lui apportait des habits dont il pourrait se vêtir, sans crainte d'être appelé Faraud, et qu'il y en avait aussi d'autres pour ses petils frères. Le plaisir avec lequel les enfans reçurent ses dons , fut si vif, les remen îmens de leur mère, et les bénédictions du malade furent si touchans, que Tommy ne put s'empêcher de verser des larmes d'attendrissement, en quoi il fut secondé par Henri. Après avoir joui pendant quelques minutes de la joie de ces bonnes gens , ils les quittèrent fort joyeux eux-mêmes. Tommy
SAISDFORD ET MtRTON.
convint qu'il n'avait jamais dépensé son argent avec autant de plaisir, qu'il en avait éprouvé a secourir cette honnête famille; et il se promit bien de réserver tout ce qu'on lui donnerait a l'avenir pour le consacrer à ce digne usage, au lieu de l'employer a des friandises et à des joujoux.
Quelques jours après , M. Barlovv et ses deux élèves , se promenant ensemble dans la campagne , vinrent à passer devant un moulin à vent. Tommy demanda ce que c'était que ce petit château, et ce que signifiait ces grandes ailes qui tournaient avec tant de force? Henri lui répondit que c'était un de ces moulins dont il lui avait parlé dernièrement. Tommy témoigna le plus grand désir d'en voir l'intérieur. M. Barlovv connaissait le meunier, qui les fit entrer, et leur en montra toutes les parties dans le plus grand détail. Tommy vit avec surprise que les ailes qu'il avait vues au-dehors servaient parle moyen de plusieurs rouages, à peu près comme ceux d'un tournebroche , à faire mouvoir en - dedans une grande pierre plate, qui en tournant sur une autre pierre, écrasait tout le grain qui se trouvait entre elles , et le réduisait en poudre. Quoi! s'écria-t-il, c'est la manière dont on fait le pain? Non pas toutà-fait, lui répondit M. Barlovv. Ce n'est que la première préparation que l'on fait subir au blé. 11 y en a bien d'autres encore avant qu'il devienne du pain. Vous voyez que ce qui sort de dessous la meule n'est qu'une poudre menue, au lieu que le pain est une substance ferme et assez solide. Nous en apprendrons davantage un autre jour.
En s'en retournant à la maison, Henri dit à Tommy : tu vois maintenant que si personne ne voulait rien faire , nous n'aurions pas de pain a manger. Tu ne sais pas combien il en coûte de travaux seulement pour faire venir le blé.
tommy. —Est-ce qu'il ne vient pas sur la terre?
henri. — Oui bien , lorsqu'on l'y a semé; mais avant tout, il faut rudement labourer son champ.
tommy. — Et qu'est-ce donc que labourer ?
henri. — N'as- tu jamais vu dans la campagne des chevaux tirer une grande machine, tandis qu'un homme, placé par derrière, la conduit en s'y appuyant?
tommy. — Oui , je l'ai vu ; mais sans y faire beaucoup d'attention.
henri. — Tu sauras que sous cette machine, qu'on appelle charrue, il y a un fer tranchant qui s'enfonce dans la terre, l'entr'ouvre et la retourne; ce qui fait un sillon.
tommy. — Fort bien. Et alors qu'en arrive-t-il?
henri. — Lorsque la terre est ainsi préparée, on y sème le grain : ensuite on | y fait passer un autre instrument, armé de pointes , qu'on appelle la herse , et qui recouvre la semence. Bientôt le grain , après avoir jeté des racines , commence à pousser une tige. Peu à peu elle s'élève, et devient plus haute que nous. Enfin , l'épi se forme; le blé mûrit; on le moissonne, on le lie en gerbes, et on l'emporte dans la grange pour le battre et l'envoyer au moulin.
tommy. — J'imagine que tout cela doit être fort curieux. Je voudrais bien semer clu blé moi-même, et le voir croître.
Penses-tu que je le pourrais?
henri. — Oui certainement; et si tu veux demain prendre la peine de bêcher un petit coin de terre en façon de labourage , moi , j'irai chez mon père lui demander pour toi du grain a semer.
Le lendemain, dès la pointe du jour ,
Tommy se leva pour aller travailler dans
un coin du jardin. Il fit jouer sa bêche
| avec une grande persévérance jusqu'à
| l'heure du déjeuner. Son premier soin ,
SANDFORI) ET MKRTOX.
en rentrant, fut de dire à M. Barlow ce qu'il venait de faire , et de lui demander s'il n'était pas un bon enfant de travailler avec tant de courage, pour faire venir du grain? Cela dépend, dit M. Barlow, de l'usage que vous voulez en faire , lorsqu'il sera venu. Voyons, qu'en ferez- vous?
TOMMY. — Ce que j'en ferai, monsieur?
Je prétends l'envoyer au moulin que nous vîmes hier, et le faire moudre en farine. Alors je vous prierai de me montrer comment on en fait du paiu. Ensuite je le mangerai , pour pouvoir dire à mon papa que j'ai mangé du pain fait avec du blé que j'ai cultivé moi-même.
m. barlow. — Voilà qui est à merveille ; car les gentilshommes sont obligés de manger comme les autres : et il n'est pas moins intéressant pour eux que pour ceux qu'ils appellent gens du peuple, de savoir se procurer de la nourriture.
tommy. — Oh non ! pas tant , monsieur , s'il vous plaît. Ils peuvent avoir d'autres personnes qui leur fassent venir du blé , sans avoir besoin de travailler eux-mêmes.
m. barlow. — Et comment donc, je vous prie ?
tommy. — Ils n'ont qu'à payer des travailleurs , ou bien acheter du pain tout fait, autant qu'ils en ont besoin.
m. barlow. — Mais dans l'un et l'autre cas , il faut de l'argent.
tommy. — Sans doute , monsieur.
m. barlow. — Et tous les gentilshommes en ont-ils ?
Tommy hésita quelques momens pour répondre à cette question . Enfin il dit:
Je ne crois pas qu'ils en aient tous , monsieur ; car on m'en a fait voir qui étaient absolument ruinés.
m. barlow. — Mais ceux qui n'ont pas d'argent, comment pourraient-ils se procurer du blé, à moins qu'ils ne le fissent venir eux-mêmes?
tommy. — Je ne vois pas qu'ils aient
d'autre parti à prendre; autrement ils seraient obligés d'aller mendier , ce qui est fort vilain ; et encore ne seraient-ils pas sûrs de trouver toujours d'assez braves gens pour les secourir.
m. barlow. — Puisque nous en sommes sur cette matière , je pourrais vous dire une histoire que j'ai lue , il y a quelques temps. Il y est question de plusieurs gentilshommes , qui même avec de l'or ne trouvaient pas de pain à se procurer.
Tommy témoigna un si grand désir d'apprendre cette histoire, que M . Barlow la lui raconta de la manière suivante.