‹ Œuvres complètesChapitre 87 sur 142 · LES DEUX FRERES · texte numérisé non relu

LES DEUX FRERES

Dans le temps où les Espagnols s'embarquaient en foule pour le Pérou , à dessein d'exploiter les mines d'or et d'argent qu'on venait d'y découvrir , un jeune gentilhomme, nommé Pizarre, s'empressa, comme les autres, de chercher la fortune par cette voie. II avait un frère aîné pour lequel il avait toujours eu une extrême affection. Il fut le trouver, lui communiqua son projet, et le conjura instamment de le suivre, en lui promettant la moitié desrichesses qu'ils parviendraient à se procurer. Alonzo , son frère , était un homme sage et modéré dans ses désirs. Cette entreprise lui parut une folie ; et il n'épargna rien pour en dissuader son frère , en lui peignant les dangers auxquels il s'exposait , et l'incertitude de ses succès. Enfin, voyant que toutes les représentations étaient inutiles , il lui promit de l'accompagner; mais en protestant qu'il ne prétendait aucune portion dans les trésors qu'on pourrait acquérir. Il ne demanda d'autre faveur que d'avoir une place dans le vaisseau pour son bagage et pour ses domestiques. Pizarre alors vendit tout ce qu'il possédait en Espagne , fit construire un navire, et s'\

SAMDFOIU) ET MRRTON

embarqua avec d'autres aventuriers, animés par l'espérance d'une rapide fortune. Alonzo n'avait pris avec lui que des charrues, des herses, et d'autres instrumens de labourage, avec des pommes de terre, du blé , et quelques semences de divers légumes. Pizarre trouva que c'était d'étranges préparatifs pour une pareille expédition ; mais comme il ne voulait pas avoir de différend avec son frère , il se garda bien de lui en rien dire. Après avoir navigué quelques jours avec un vent favorable , ils relâchèrent dans un port , où l'on s'arrête ordinairement pour renouveler ses provisions. Pizarre y acheta une grande quantité de pioches et de pelles pour creuser la terre , avec d'autres ustensiles, propres a fondre et a raffiner l'or qu'il s'attendait a trouver. Il fit aussi une nouvelle recrue d'ouvriers pour le seconder dans son travail. Alonzo, au contraire , se contenta d'acheter quelques moutons , deux paires de bœufs , et assez de fourrage pour les nourrir jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au terme de leur voyage. Leur navigation fut très-heureuse; et ils débarquèrent (ous en parfaite santé sur les côtesdel'Aniérique.Alonzodit alors à son frère que, n'ayant eu d'autre dessein que de lui tenir compagnie dans la traversée , il voulait rester sur le bord de la mer avec ses domestiques et son troupeau , tandis que lui et ses compagnons iraient à la recherche de l'or. Il ajouta que , lorsqu'ils en auraient amassé autant qu'ils le désiraient, ils le trouveraient toujours disposé à s'en retourner avec eux dans leur patrie. Pizarre se mit en marche le lendemain. La résolution de son frère lui inspirait un si grand mépris, qu'il ne put s'empêcher de l'exprimer a ses compagnons. J'avais toujours pensé , leur dit-il, que mon frère était un homme de sens. Il jouissait même de cette réputation en Espagne. Je vois maintenant qu'on s'était étrangement trompe sur son

compte. Il vient ici s'occuper de ses moutons et de ses bœufs , comme s'il vivait tranquillement sur sa ferme, et qu'il n'eût rien à faire qu'à tracer des sillons. Pour nous , j'espère que nous saurons mieux employer notre temps. Venez , venez, mes amis : nous serons bientôt riches pour le reste de notre vie. Tous les aventuriers applaudirent à son discours. 11 n'y eut qu'un vieux Espagnol qui branla la tête, en lui disant que son frère n'était peutêtre pas si fou qu'il se l'était imaginé.

lis s'avancèrent par des marches forcées dans le pays , obligés quelquefois de traverser des rivières à la nage, de gravir sur des montagnes , et de s'enfoncer dans des forêts qui n'avaient point de routes frayées , tantôt dévorés par l'ardeur brûlante du soleil, et tantôt mouillés jusqu'aux os par des pluies orageuses. Quoi qu'il en soit, ces difficultés ne les empêchèrent point de fouiller en plusieurs endroits. Leurs recherches furent long-temps inutiles. Ils eurent enfin le bonheur de trouver une mine d'or abondante. Ce succès ranima leur courage ; et ils continuèrent de travailler jusqu'à ce que leurs vivres fussent consommés. Ils ramassaient chaque jour une grande quantité d'or; mais ils n'avaient que bien peu de chose pour apaiser leur faim. Ils étaient réduits à se nourrir de racines et de fruits sauvages. Cette triste ressource vint même bientôt à leur manquer. La plupart moururent, épuisés de fatigues et de besoins. Les autres eurent à peine la force de se traîner jusqu'à l'endroit où ils avaient laissé Alonzo , portant avec eux cet or qui leur avait fait souffrir tant de misères.

Dans cet intervalle, Alonzo, qui avait prévu les suites naturelles de leur entreprise , s'était occupé sans relâche d'un travail bien plus heureux. Il avait découvert une plaine dont le sol était extrêmement fertile et qu'il avait labourée avec ses bœufs, aidé du secours de ses dômes-

SANDFORD ET MEHTO.N.

tiques. Toutes ses semences avaient prospéré au-delà de son espoir; et il venait (M recueillir une riche moisson. 11 avait conduit son troupeau dans une belle prairie sur le bord de la mer. Chacune de ses brebis lui avait donné deux agneaux. Dans ses momens de loisir, il avait employé ses domestiques à pêcher du poisson, qu'ils avaient ensuite préparé avec du sel recueilli sur le rivage; en sorte qu'au retour de Pizarre, ils se trouvaient abondamment fournis de toutes sortes de provisions.

Alonzo reçut son frère avec la joie la plus vive, et lui demanda quel était le succès de ses travaux. Pizarre lui répondit qu'il avait ramassé une quantité d'or immense ; mais qu'il avait perdu la plus grande partie de ses compagnons ; que le reste était près de mourir de faim , et que lui-même depuis deux jours n'avait pris d'autre nourriture que des racines etdel'écorce d'arbre : il finit, en le priant de leur faire servir tout de suite à manger. Alonzo répliqua froidement qu'il avait expressément déclaré ne vouloir aucune part dans les trésors que Pizarre pourrait acquérir, et qu'il était fort étonné que Pizarre prétendît avoir la sienne dans les fruits qu'il avait eu tant de peine à tirer du sein de la terre. Mais, ajoutat-il , si vous voulez échanger de votre or contre mes provisions , nous pourrons nous arranger ensemble. Pizarre trouva cette condition bien dure dans la bouche de son frère. Cependant, comme ses compagnons et lui mouraient de faim , il fut obligé d'y souscrire. Le prix qu'exigeait Alonzo pour la moindre fourniture était si exorbitant, que Pizarre eut bientôt dépensé tout l'or qu'il avait recueilli , à se procurer seulement les choses les plus nécessaires à sa subsistance. Son frère alors lui proposa de se rembarquer pour l'Espagne dans le vaisseau qui les avait amenés , d'autant mieux que les vents

et la saison se trouvaient extrêmement favorables. Mais Pizarre, en lui lançant un regard furieux , lui dit que, puisqu'il avait eu la barbarie de dépouiller un frère du fruit de ses travaux, il pouvait s'en retourner tout seul ; que pour lui, il aimait mieux périr sur ce rivage désert, que de s'embarquer avec un homme si dénaturé. Au lieu de s'offenser de ces reproches, Alonzo jeta tendrement les bras autour du cou de son frère, et lui tint le discours suivant : Avez-vous pu croire, mon cher Pizarre, que je voulusse réellement vous priver de ce qui vous a coûté tant de peines el de périls? Périsse tout l'or de l'univers, avant que je sois capab'e d'une telle conduite envers mon frère! Je n'ai voulu que vous guérir de votre ardeur aveugle pour les richesses. Vous méprisiez ma prévoyance et mon industrie. Vous imaginiez follement que rien ne pouvait manquer à celui qui avait de l'or. Vous avez vu cependant que tout celui que vous avez amassé ne pouvait vous empêcher de périr de besoin. J'espère que vous êtes devenu plus sage. Reprenez donc ces trésors, dont vous avez appris à connaître aujourd'hui la méprisable valeur.

La sagesse d'Alonzo porta la lumière dans l'esprit de Pizarre ; et une générosité si peu attendue pénétra son cœur de la plus vive reconnaissance. Il sentit, par l'épreuve qu'il venait de faire, combien l'industrie l'emporte réellement sur une vaine richesse. Ce fut inutilement qu'il sollicita plusieurs fois son frère d'accepter la moitié de ses trésors : Alonzo les refusa toujours, en disant que celui qui savait forcer la terre à lui donner tous les fruits dont il avait besoin pour se nourrir, n'avait rien de plus à désirer.

En vérité, dit Tommy, lorsque l'histoire fut achevée, il me semble que cet Alonzo était un homme bien sensé. Sans lui , son frère et tous ses compagnons allaient mourir de faim. Mais ils ne se sont

SÀNDFÔRD ET MEKTON-.

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vus réduits à cette extrémité que parce qu'ils étaient dans un pays désert. Un tel malheur ne leur serait jamais arrivé en Angleterre. Ici, pour la moindre partie de leur or, ils auraient pu se procurer autant de pain qu'il leur en aurait fallu pour vivre.

m. barlow. — Est-ce qu'on est sûr d'être toujours en Angleterre, ou dans tel autre pays où Ion puisse acheter du pain? tommy. — Je le crois, monsieur.

H. barlow. — Gomment, est-ce qu'il n'y a pas de pays dans le monde où il n'y ait pas d'habitans, et où il ne vienne pas de blé?

tommy. — Vous avez raison ; quand il n'y aurait que celui où nous avons vu tout à l'heure ces deux frères dans votre histoire.

m. barlow. — Et il y en a beaucoup d'autres comme celui-là , je vous assure. tommy. — Oui ; mais on n'a pas besoin d'y aller. On n'a qu'à rester chez soi . m. barlow. — 11 ne faut donc jamais mettre le pied dans un vaisseau. Or , qui peut re'pondre de n'y être pas obligé une fois en sa vie ? Vous êtes bien jeune encore , et cependant vous avez fait un grand voyage sur mer. Il pouvait vous arriver un malheur tout comme à un autre, quelque gentilhomme que vous puissiez être.

tommy. — Et quel malheur , monsieur, je vous prie?

m. barlow. — Celui de voir briser votre vaisseau sur une côte inhabitée. Et alors quand vous seriez échappé au naufrage , comment auriez- vous fait pour vous nourrir?

tommy. — Quoi ! j'ai couru ce danger?

Est-ce que de pareils accidens arrivent quelquefois?

m. barlow. — Il y en a des exemples sans nombre. Je ne vous citerai que celui d'un nommé Selkirk, dont on nous a raconté les aventures sous le nom de Ro-

binson. Il ne tient qu'à vous de les lire. Vous y verrez comment il fut obligé de vivre plusieurs années dans une île déserte.

tommy. — Voilà qui est extraordinaire. Et comment ût-il pour soutenir sa vie?

m. barlow. — Il fut d'abord réduit à se nourrir de racines et de fruits sauvages, puis, avec quelques grains do blé qu'il trouva dans les débris du vaisseau , il se procura au bout de quelques mois de belles moissons. Enfin il se fit un troupeau de chèvres sauvages , qu'il était venu à bout de prendre, et dont il apprivoisa les petits.

tommy. — Est-ce qu'une manière de vivre si triste ne le fit pas bientôt mourir?

m. barlow. — Au contraire, il ne se porta jamais si bien de sa vie. Vous le verrez un jour en lisant ses aventures. Mais une histoire encore plus extraordinaire , c'est celle de quatre matelots russes, qui se virent abandonnés sur la côte du Spitzberg , où ils furent obligés de vivre plusieurs années.

tommy. — Qu'est-ce que le Spitzberg , monsieur , je vous prie?

m. barlow. — C'est un pays bien reculé dans le nord, qui est toujours couvert de neiges et de glaces , tant le froid y est rigoureux. Il ne croît que de la mousse sur ce sol aride ; et à peine la terre y nourrit-elle quelques animaux.

Outre cela, il y règne une obscurité continue pendant une partie de l'année, et l'abord en est presque interdit aux vaisseaux. 11 est impossible de concevoir un séjour plus affreux et où il soit plus difficile de supporter les misères de la vie. Cependant quatre hommes ont lutté victorieusement pendant plusieurs années contre toutes ces horreurs , et trois d'entre eux sont retournés sains et saufs dans leur pays.

tommy. — Cela doit composer une H

histoire bien étrange. Je donnerais tout au monde pour la savoir.

m. barlow. — 11 ne vous en coûtera pas tout-à-fait si cher. La première fois que je la lus, elle me fît tant d'impression , que j'en recueillis les particularités les plus intéressantes. Je me fais un plaisir de vous les communiquer : les voici. Mais il faut d'abord vous apprendre que le froid est si âpre sous ces climats, que la mer est couverte de glaces énormes , qui menacent quelquefois les vaisseaux de les écraser dans leur choc, ou de les enve lopper si étroitement de toutes parts, qu'ils ne soient plus capables de s'en tirer. Vous pouvez maintenant vous former une idée de la situation désastreuse où se trouva un vaisseau russe, qui naviguait sur ces mers, et qui se vit tout à coup emprisonné entre des montagnes de glaces qui s'élevaient plus haut que ses mâts. C'est ici que commence mon extrait; et vous pouvez le lire.

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