‹ Œuvres complètesChapitre 88 sur 142 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

du récit des aventures de quatre matelots russes , abandonnés sur la côte déserte du Spitzberg oriental.

Dans cet état alarmant (c'est-à-dire, lorsque le vaisseau fut entouré de glaces) on tint un conseil général. Le contremaître Himkoff déclara qu'il se souvenait d'avoir ouï dire que quelques particuliers de Metzen , ayant formé , il y a quelques années , le projet de passer l'hiver sur cette île , y avaient apporté les matériaux nécessaires pour construire une hutte, et qu'ils y en avaient en effet élevé une à quelque distance du rivage. Celte information leur fit prendre, d'une voix unanime , la résolution de passer l'hiver dans le même endroit, si la hutte, comme ils l'espéraient , subsistait encore. Ils voyaient clairement de quel danger ils

SANDFOIU) ET MUKTOiV.

étaient menacés, et que leur perte était inévitable, s'ils restaient plus long-temps dans le vaisseau. En conséquence , ils convinrent d'envoyer aussitôt quatre hommes choisis de l'équipage , pour aller à la découverte de la hutte, et reconnaître exactement les lieux. Ces quatre personnes furent le contre -maître Alexis Himkoff, lwan Himkoff son filleul, Stephen Scharassoff, et Féodor Weregin.

Comme la contrée sur laquelle il fallait descendre , était inhabitée , ils étaient obligés de se munir de quelques provisions pour leur entreprise. D'un autre côté cependant ils avaient presque deux milles de chemin à faire sur des bancs de glaces. qui , étant élevés et abaissés tour à tour par les vagues , et poussés l'un contre l'autre par le vent, rendaient ce trajet également difficile et dangereux. La prudence leur défendait de se charger de fardeaux trop lourds, de peur qu'étant accablés sous leur poids, il leur fût impossible de franchir les intervalles qui séparaient les glaçons. Après avoir mûrement considéré tous ces obstacles , ils trouvèrent à propos de n'emporter que ce qui leur serait absolument nécessaire pour passer une nuit à terre s'ils y étaieni obligés. Ils prirent donc seulement un mousquet, un cornet à poudre, contenant douze charges , avec autant de balles , une hache, un petit chaudron, un sac d'environ vingt livres de farine , un couteau , une boîte d'amadou , une vessie pleine de tabac s et chaque homme sa pipe de bois. C'est dans cet équipage que les quatre matelots , après bien des périls , descendirent enfin dans l'île, soupçonnant peu les malheurs qu'ils y devaient éprouver. Ils commencèrent par visiter à grands pas le pays; et ils découvrirent bientôt la hutte qu'ils cherchaient, à un mille et demi du rivage. Elle avait trentesix pieds de longueur, dix-huit de largeur , et autant , à peu près , de hauteur.

SANDFORD ET MERTON

Elle était précédée d'une petite antichambre d'environ douze pieds en carré, avec deux portes , lune qui s'ouvrait sur le dehors, et l'autre qui formait une communication avec l'intérieur de la hutte. Dans celle-ci, était un poêle de terre, construit a la manière russe. C'était une espèce de four sans cheminée , qui servait à la fois a échauffer la chambre et à cuire les alimens. Les paysans russes, dans les grands froids , ont aussi coutume de se coucher dessus, pour y jouir de la chaleur.

La hutte avait beaucoup souffert depuis le temps qu'elle avait été abandonnée.

Cependant nos aventuriers se trouvèrent trop heureux de pouvoir y passer la nuit. Le lendemain matin de bonne heure , ils s'empressèrent de retourner au rivage, dans l'impatience d'instruire leurs compagnons de leur découverte , et de tirer du vaisseau toutes les provisions nécessaires pour hiverner dans l'île. Je vous laisse a penser- quels furent et leur surprise et leur désespoir, lorsqu'en arrivant a l'endroit du débarquement , ils ne vi-

rent plus le vaisseau , et que la mer , dans toute son immense étendue , s'offrit à leurs yeux , dégagée des glaçons dont elle était hérissée la veille. Une tempête qui s'était élevée durant la nuit , avait causé cet événement désastreux. Soit que des glaces énormes eussent été poussées par les vagues contre les flancs du vaisseau , et l'eussent mis en pièces, soit qu'il eût été emporté dans la haute mer par la violence des courans, c'est vainement qu'ils le cherchèrent au loin d'un œil avide : il ne devait plus se montrer à leurs regards. Comme on n'a jamais pu en avoir de nouvelles , il est probable qu'il fut englouti ,

et que tous ceux qui le montaient y trouvèrent une fin déplorable.

Une si cruelle disgrâce ne laissant plus à nos malheureux aucune espérance de quitter jamais cet horrible séjour, ils s'en retournèrent vers la hutte , saisis de toutes les convulsions du trouble et du désespoir.

Oh! monsieur, s'écria ïommy, en l'interrompant à ce passage, dans quelle affreuse situation ces pauvres gens vont se trouver ! Jetés sur un pays tout couvert de neiges et de glaces, sans avoir personne pour leur donner du secours , et leur fournir de la nourriture; il mo

SANM'ORD ET MKftîOS.

semble qu'à chaque instant je vais les voir mourir. Vous serez mieux instruit , lui répondit M. Barlow, quand vous aurez lu le reste de l'histoire. Dites -moi cependant une chose avant d'aller plus avant. Ces quatre hommes étaient de pauvres matelots, accoutumés à braver les périls ; a mener une vie agitée , et à travailler sans relâche pour gagner leur subsistance. Pensez-vous qu'il eût mieux valu pour eux en ce moment d'avoir été élevés en gentilshommes, c'est-à-dire à ne rien faire , et à payer des gens pour les servir? Oh! vraiment non, répliqua Tommy, ils sont bien plus heureux a présent d'avoir été de bonne heure exercés au travail. J'espère que cette habitude va les mettre en état d'imaginer et d'entreprendre quelque chose pour se tirer d'embarras. S'ils cessent un moment de travailler, ils vont nécessairement périr. Mais voyons la suite.

Leurs premières réflexions , comme on peut aisément l'imaginer, furent employées à chercher les moyens de se procurer les nécessités les plus pressantes de la vie. Les douze charges de poudre, avec les balles dont ils s'étaient munis, leur servirent à tuer le même nombre de rennes , espèce d'animaux très-abondante dans l'île. Ils songèrent ensuite à réparer les dommages que la hutte avait eu à souffrir. Un des rares avantages de ces climats glacés, c'est que le bois s'y conserve plusieurs années sans être rongé par les vers. Ainsi les planches dont la hutte était fermée se trouvaient en tr-èsbon état ; elles n'avaient fait que se relâcher dans leur jointure; ce qui formait des fentes assez larges pour donner un libre passage au souffle perçant de l'aquilon. Il ne fut pas difficile, au moyen de la hache, de remédier à cet inconvénient ; et la mousse , dont les rochers de l'île sont couverts, servit à boucher les moindres ouvertures. Ces réparations

coûtèrent d'autant moins de peine à nos solitaires , que les paysans russes sont très-excellens charpentiers, et bâtissent eux-mêmes leurs maisons.

Le froid excessif qui rend l'air de ces contrées si peu favorable à la population des animaux , en rend aussi le sol absolument contraire a la production des plantes. On ne trouve aucune espèce d'arbre, ni de buisson dans certaines parties du Spilzberg. Cette rigueur de la nature jetait les plus vives alarmes dans l'esprit des matelots. Sans un bon feu pour se réchauffer, il leur était impossible de résister à l'âpreté du climat ; et comment entretenir du feu, si le bois leur manquait? Par bonheur, en se promenant le long du rivage, ils trouvèrent quelques débris de vaisseaux, et ensuite des arbres entiers , productions d'un sol plus heureux, que les débordemens de quelques rivières lointaines avaient entraînés dans la mer, et qu'elle repoussait sur ses bords. Mais rien ne leur fut d'un service plus essentiel , durant la première année de leur infortune, que des planches qu'ils trouvèrent entre les rochers du rivage, avec un croc de fer, des clous de cinq à six pouces de long, et d'autres pièces de ferrure, qui tenaient à ces débris. Ils reçurent ce secours imprévu au moment où, près de consommer les derniers restes de tous les rennes qu'ils avaient tués , le défaut de poudre ne leur laissait envisager d'autre sort que de devenir la proie de la faim. Cette heureuse rencontre fut suivie d'une autre également fortunée. Ils trouvèrent sur le sable de la mer, la racine d'un sapin. Comme la nécessité fut toujours la mère de l'invention, ils imaginèrent de profiter de la courbure naturelle de cette racine pour en faire un arc. Mais comme il leur manquait pour le présent une corde et des flèches , et qu'ils ne savaient comment s'en procurer, ils résolurent, en atlcn-

SANDFORD ET MERTO*.

daut, de se fabriquer deux lances, pour se défendre contre les ours blancs, les plus féroces de leur espèce , dont ils avaient continuellement à redouter les | attaques. Voyant bien qu'ils ne pourraient faire l'armure de leurs lances, ni de leurs flèches, sans le secours d'un marteau, ils ne songèrent plus qu'à se forger un instrument si nécessaire. Ils mirent rougir au feu ce long croc de fer dont nous avons parlé, puis, en y enfonçant au milieu le plus gros de leurs clous , ils y pratiquèrent un trou assez large pour recevoir un manche; et d'un bouton arrondi, qui terminait l'un de ses bouts, ils firent, tant bien que mal, la tête du marteau. Un large caillou leur avait tenu lieu d'enclume; deux morceaux de cornes de rennes leur firent à merveille l'office de tenailles. Avec ces outils grossiers , ils eurent bientôt façonné quelques clous en pointes de lances , qu'ils aiguisèrent sur des pierres , et qu'Us lièrent ensuite avec des lanières de peau de renne à des morceaux de branches d'arbre, que la mer avait jetés sur la plage. La confiance que leur inspiraient ces nouvelles armes, leur fit aussitôt prendre la résolution d'aller euxmêmes a leur tour attaquer les ours blancs. Après un combat dangereux, ils tuèrent un de ces terribles animaux , dont la chair leur fournit des provisions toutes fraîches. Ils la trouvèrent excellente, ayant à peu près l'odeur et le goût de la chair de bœuf. Ils virent , non sans un extrême plaisir, qu'avec le tranchant de leur couteau , ils pouvaient diviser les nerfs et les tendons en tilamens de la grosseur qu'ils voudraient leur donner.

Ce fut peut-être la plus heureuse découverte qu'ils pussent faire dans leur situation; car, outre les avantages dont nous allons bientôt parler, ils se virent pourvus tout a coup d'une bonne corde pour leur arc. Les pointes de leurs flèches leur

coûtèrent encore moins à façonner que l'armure de leurs lances. Ils les attachèrent avec des fils tirés des tendons de l'ours à des branches de sapin , qu'ils garnirent a l'autre bout de plumes d'oiseaux de mer; et dès ce moment, ils se virent en possession d'un bon arc avec ses flèches.

On sentira aisément combien ils durent s'applaudir du succès de leur industrie , en apprenant que , durant leur séjour dans l'île , ils ne tuèrent pas moins de deux cent cinquante rennes avec leurs flèches, outre un grand nombre de renards bleus et blancs. La chair de ces animaux leur servit de nourriture, et leurs peaux de fourrure pour se couvrir, de lits pour se coucher, ou de tapisseries pour rendre plus close leur habitation. Us ne tuèrent en tout que dix ours blancs ; et ce ne fut pas sans un extrême danger : car ces animaux pourvus d'une force prodigieuse, se débattaient avec une furie incroyable contre leurs armes. Us avaientattaque a dessein le premier ; ils tuèrent les neuf autres en se défendant de leurs attaques. Il y eut quelques-uns de ces animaux qui se hasardèrent à pénétrer jusques a l'entrée de la hutte. Il est vrai qu'ils ne montraient pas tous la même intrépidité , soit qu'ils fussent moins pressés par la faim, soit qu'ils fussent de leur nature moins voraces que les autres. La plupart de ceux qui entrèrent dans la hutte, prirent la fuite au premier effort des matelots pour les repousser. Cependant , des assauts si répétés ne laissaient pas que de leur donner de l'inquiétude, par la vigilance continuelle dont ils avaient besoin pour se garantir d'être dévorés.

De l'inquiétude! monsieur, s'écria Tommy en l'interrompant; dites plutôt des frayeurs horribles. Oh! que ces pauvres gens doivent avoir été malheureux !

m. barlow. — Vous voyez cependant

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