‹ Œuvres complètesChapitre 90 sur 142 · SA M) FORD ET M EUT ON · texte numérisé non relu

SA M) FORD ET M EUT ON

les suspendre ensuite dans la partie supérieure de la hutte, où la fumée qui s'y élevait sans cesse, achevait de les dessécher. Cette viande ainsi préparée, avait le double avantage de se conserver longtemps, et de leur tenir lieu de pain pour manger avec la viande fraîche, qu'ils n'en trouvaient que meilleure. Le succès de cette expérience ayant rempli parfaitement leurs vuesr ils continuèrent de la pratiquer pendant tout le temps de leur séjour dans l'île; et par ce moyen ils conservèrent toujours un fonds suffisant de provisions. Pendant l'été, l'eau ne leur manquait point , grâces à quelques petits ruisseaux qui coulaient des rochers ; et pendant l'hiver ils s'en procuraient aisément , en faisant fondre de la neige ou de la glace dans leur petit chaudron.

Je vous ai fait observer plus haut qu'ils avaient apporté avec eux un petit sac de farine. Ils en avaient consommé environ la moitié pour leur nourriture. Ils employèrent le reste d'une manière bien différente , mais qui leur fut également utile. Ils n'avaient pas tardé long-temps à sentir la nécessité d'entretenir , sous un climat si froid , un feu continuel , en réfléchissant que s'il venait malheureusement à s'éteindre, ils n'auraient plus de moyens de le rallumer. Ce n'est pas qu'ils n'eussent un briquet et des pierres à fusil, mais ils manquaient de mèches et d'allumettes. Ils avaient trouvé dans leurs promenades une terre argileuse. Ils s'en servirentpour fabriquer une espèce de lampe, où ils seproposèrentd'entretenir constamment de la lumière, en y brûlant la graisse des animaux qu'ils pourraient tuer. Ce fut certainement une idée dont ils eurent bien a s'applaudir; car la privation de la lumière dans un pays où la nuit dure plusieurs mois de suite pendant l'hiver, aurait mis le comble à toutes les misères dont ils étaient accablés.

Tommy ne put s'em pocher d'inter-

rompre ici M. Barlow. Excusez-moi, monsieur, lui dit-il, mais est-ce qu'il y a des pays dans le monde, où il règne une nuit continuelle pendant plusieurs mois de suite?

m. barlow. — Oui, vraiment, il y en a.

tommv. — Et comment cela se peut-il faire ?

m. barlow. — Comment se peut-il qu'il fasse nuit ici pendant quelques heures à la fin de chaque journée ?

tommy. — Comment , monsieur ? c'est que sans doute cela doit naturellement arriver.

m. barlow. — C'est ne dire aucune chose , sinon que vous n'en savez pas la raison. Mais n'observez-vous pas ici de différence entre la nuit et le jour?

tommy. — 11 y en a une bien grande.

Le jour il fait clair, et la nuit il fait obscur.

m. barlow. — Et pourquoi fait-il obscur dans la nuit?

tommy. — Voilà ce que je ne sais pas. m. barlow. — Est-ce que le soleil brille pendant toutes les nuits?

tommy. — Non certainement, monsieur.

m. barlow. — 11 brille donc seulement pendant quelques-unes, et non pendant les autres.

tommy. — 11 ne brille jamais dans la nuit.

m. barlow. — Et brille- t-il dans le jour?

tommy. — Oui, monsieur.

m. barlow. — Quoi, chaque jour?

tommy. — Oui, chaque jour, excepté seulement que les nuages nous le dérobent quelquefois.

m. barlow. — Et que devient-il dans la nuit?

tommy. — 11 vase coucher, en sorte que nous ne pouvons pas le voir.

m. barlow. — Ainsi donc, tant que

If.S

SANDFORD ET MERTON

vous pouvez voir le soleil, il n'est jamais nuit?

tommy. — Non , monsieur.

m. barlow. — Et tant qu'il demeure couché, jamais il n'est jour?

tommy. — C'est la vérité.

m. barlow. — Et quand il reparaît?

tommy. — Le jour aussitôt recommence. J'ai vu quelquefois le jour naître, et le soleil se lever tout de suite après.

m. barlow. — Mais si le soleil ne se levait pas durant plusieurs mois de suite, qu'arriverait-il?

tommy. — Qu'il ferait nuit pendant tout ce temps.

m. barlow. — Voilà précisément le cas où se trouvent les pays dont nous parlions tout à l'heure.

tommy. — Voudriez-vous bien monsieur, je vous prie , m'en faire conaître la raison ?

m. barlow. — Je vous l'expliquerai dans un autre moment. Revenons à nos pauvres matelots.

Ayant donc fabriqué leur lampe, ils la remplirent de graissede renne, etyallumèrentdu linge effilé, dont ils avaient réuni les brins en forme de mèche. Mais ils eurent le chagrin de voir que la graisse fut a peine fondue, que non-seulement elle pénétra l'argile, mais qu'elle filtra même de tous les côtés. Cet inconvénient ne provenait d'aucune fêlure, mais de ce que la terre était trop poreuse. Instruits par celte épreuve, ils fabriquèrent une nouvelle lampe qu'ils laissèren t d'abord sécher entièrement a l'air. Puisils la firent rougir au feu, et en cet état la plongèrent dans leur chaudron, où ils avaient fait bouillir de la farine détrempée, jusqu'à la consistance dune colle légère. Cette lampe ayant été soumise à l'essai , ils virent avec une joie inexprimable , qu'elle ne laissait point échapper la graisse fondue. Par surcroît de précaution , ils trempèrent dans leur colle des morceaux de

linge, etlesappliquèreutaux parois extérieures de la lampe. Ils en fabriquèrent ensuite une seconde pour suppléer à la première , en cas d'accident , afin que dans aucun malheur la lumière ne vînt à leur manquer. Ils crurent devoir aussi réserver pour cet usage le peu qui leur restait de farine.

Comme ils avaient soin de ramasser tout ce que les vagues poussaient sur la côte , ils avaient trouvé parmi des débris quelques bouts de cordage , et une petite quantité d'étoupe , espèce de filasse dont on se sert pour calfater les vaisseaux. Ils eurent ainsi une bonne provision de mèches; et, lorsqu'elle vint à leur manquer, ils y suppléèrent avec leurs chemises et les grandes culottes de toile , dont se servent presque tous les paysans de la Russie. Ils entretinrent par ce moyen leur lampe toujours allumée depuis le jour qu'ils l'eurent fabriquée, ce qui arriva peu de temps après leur arrivée dans l'île . jusqu'au moment où ils s'embarquèrent pour leur pays.

Cependant l'hiver approchait, et leurs souliers , leurs bottes , ainsi que toutes les autres parties de leur habillement , prêts à tomber en lambeaux, allaient le* exposer presque nus à la rigueuq. du climat. Us furentdoncobligésd'avoir dé nouveau recours à cet esprit d'invention , que la nécessité réveille toujours dans les extrémités de la détresse. Ils avaient une quantité de peaux de rennes et de renards, qui ne leur avaient jusques alors servi que pour leurs lits. Us pensèrent à en tirer un service plus essentiel. La difficulté principale était de savoir comment le* tanner. Après avoir délibéré sur ce point, ils imaginèrent la méthode suivante. Ils mirent tremper durant quelques jours leurs peaux dans l'eau fraîche , pour que le poil pût s'en détacher plus facilement. Ils frottèrent ensuite le cuir humide entre leurs mains, jusqu'à ce qu'il fût presque

SAMU'OKD liT MERTON.

sec , et alors ils versèrent dessus un peu de graisse de renne fondue , et recommencèrent à le frotter. Au moyen de ce procédé, le cuirdevintdoux, maniable, onctueux , et propre enfin a tout ce qu'ils en voulaient faire. Les peaux qu'ils destinaient à leur servir de fourrures , ils ne les firent tremper qu'un jour, uniquement pour les mettre en état d'être travaillées. Ils les préparèrent ensuite de la manière que je viens d'exposer, exceptéseulement qu'ils se gardèrent bien d'en faire tomber le poil.

Ils se trouvèrent ainsi pourvus de tout ce qu'il leur fallait pour se faire des vêtemens.. Mais alors il se présenta une nouvelle difficulté. Ils n'avaient ni alêne pour percer le cuir de leurs souliers et de leurs bottes, ni aiguilles pour coudre leurs habits. Heureusement il leur restait encore quelques morceaux de fer, et toute leur industrie pour le fabriquer. Le trou de leur aiguille fut ce qui leur donna le plus d'embarras; mais ils en vinrent a bout avec la pointe de leur couteau qu'ils rendirent bien aiguë, et qu'ils firent ensuite entrer, en frappant , dans le fer lorsqu'il fut rouge. Pour la pointe de l'aiguille, il ne fut pas difficile de la former, en l'aiguisant sur des cailloux. Usauraient bien voulu pouvoir se forger aussi des ciseaux pour couper le cuir. Mais comment l'entreprendre! Leur couteau du moins servit a cet usage ; et , quoiqu'il n'y eut parmi eux ni cordonnier, ni tailleur, ils taillèrent leur cuir et leurs fourrures avec toute la justesse convenablea leurs besoins. Les nerfs des ours et des rennes, qu'ils avaient trouvé le moyen de diviser, comme je l'ai dit ci-dessus , leur tinrent lieu de fil ; et , au bout de quelques jours de travail , chacun d'eux se vit pourvu d'un vêtement tout complet.

Tels sont, dit M. Barlow, les principaux détails que j'ai recueillis de cette aventure vraiment extraordinaire. Ils suf-

fisent pour vous montrer tout à la fois à quels étranges accidens les hommes sont exposés , et quelles inventions merveilleuses la nécessité peut suggérer a leur esprit.

tommy. — Mais dites-moi , je vous prie, monsieur, que devinrent a la fin ces pauvres gens?

m. barlow. — Après avoir vécu plus de six ans sur cette plage désastreuse, ils virent un jour aborder par hasard un vaisseau , qui voulut bien se charger des trois hommes qui vivaient encore , et les transporta dans leur pays.

tommy. — Vous ne parlez que de trois, monsieur. Et qu'était devenu le quatrième?

m. barlow. — II avaitété attaquéd'une maladie dangereuse qu'on appelle le scorbut. Comme il était d'une humeur indolente, et qu'il ne voulut pas faire l'exercice dont il avait besoin pour guérir , après avoir langui quelque-temps, il mourut, et fut enterré dans la neige par ses compagnons.

Ils furent interrompus en cet endroit par l'arrivée de Henri , qui revenait de chez son père, à qui il était allé demander du blé pour ensemencer la terre de son ami. Une jeune colombe le suivait , ramassant fort adroitement avec son bec les grains qu'il laissait tomber exprès de son mouchoir.

Dans une de ses promenades avec M. Barlow, Henri avait sauvé cette colombe des serres d'un épervier qui commençait à la mettre en pièces pour la dévorer. Il avait pris un soin infini de ses blessures , et l'avait nourrie chaque jour de ses propres mains. Le pauvre oiseau , qui se trouvait alors entièrement rétabli, avait conçu une affection si tendre pour son bienfaiteur, qu'il suivait tous ses pas, allait se percher sur son épaule , se tapir dans son sein , et béqueter des miettes de pain sur ses lèvres. Tommy fut extrême-

SAiNDFOUD ET MlifiTOX.

ment surprisde les voirai bien ensemble; et il demanda à Henri par quel moyen il avait su rendre cet oiseau si familier. Henri lui répondit qu'il ne s'était point donné de peines particulières pour y parvenir; mais que la pauvre petite créature ayaut reçu de lui des secours pendant qu'elle était malade, l'avait pris d'ellemême en amitié.

En vérité, ditTommy, cela me paraît bien surprenant ; car j'ai toujours vu les oiseaux s'enfuir à tire-d'ailes , dès qu'on les voulait approcher. Ils sont si sauvages !

m. barlow. — Quoi ! parce qu'ils s'enfuient? J'imagine que vous prendriez le même parti à l'aspect d'un lion ou d'un tigre.

tommy. — Oh ! je vous en réponds.

m. barlow. — Et cependant vous ne vous croyez pas un animal sauvage ?

Tommy ne put s'empêcher de sourire à celte question , et répondit qu'il était bien loin d'avoir de lui cette idée.

m. barlow. — Vous voyezdonc que les animaux ne sont sauvages, comme vous

les appelez, que parce qu'ils craignent qu'on ne leur fasse du mal ; et il est tout naturel qu'ils s'enfuient par le sentiment de cette crainte. Mais ceux dont vous prendriez soin , et que vous sauriez traiter avec douceur , n'auraient plus peur de vous; au contraire, ils viendraient vous chercher, et vous prendraient en affection.

henri. — Ce que vous dites-la, monsieur, est bien vrai; car j'ai vu un petit garçon prendre soin d'un serpent qui vivait dans le jardin de son père. Lorsqu'on lui donnait du lait pour déjeuner, il allait s'asseoir sous un arbre, et se mettait à siffler. Aussitôt le serpent venait droit à lui , et buvait sans façon dans son écuelle.

tommy. — Et il ne le mordait pas?

heiNri. — Oh , que non! Le petit garçon s'émancipait quelquefois jusqu'à lui donner de sa cuiller sur la gueule , lorsqu'il le voyait manger trop goulûment. Jamais le serpent ne l'a mordu.

Tommy fut enchanté de cette conversation. Gomme il était au fond d'un bon naturel , et qu'il était de plus très-cu-

rieux de faire des expériences , il voulut, dès ce jour, essayer d'apprivoiser des

animaux. En conséquence, il prit un gros morceau do pain et courut chercher

SANDFORD ET MEKTOX.

dans la campagne quelque sujet à former. | Le premier qui s'offrit à ses regards, fut I un cochon de lait, qui s'était écarté de sa i mère, et se roulait au soleil. Tommy ne | crut pas devoir négliger une si belle oc- ! casion de faire son apprentissage. Il s'ar- j rêta un moment pour donner à sa phy- ! sionomie l'expression la plus tendre ; | puis s'avançant sur la pointe du pied , il | appela d'une voix flûtée : Petit! Petit! j Petit ! mais le petit , qui ne comprenait | pas bien exactement ses intentions, au j lieu de se laisser amadouer par ces mi- | gnardises, se mit à grogner et à s'enfuir. | Ingrat, lui cria Tommy, en grossissant i tout à-coup sa voix pateline, est-ce la . mauière dont tu dois me répondre , lorsque je veux te nourrir? Si tu ne veux pas connaître tes amis , je vais le l'apprendre. En disant ces mots, il courut vers le fuyard, et d'une main le saisit par la jambe de derrière , pour lui offrir de l'autre main le pain qu'il tenait. Peu accoutumé à une si étrange contenance, le petit animal se débattait de toutes ses forces ; et ses cris furent si perçans, que la truie, qui n'était pas éloignée, accourut à son secours, suivie de la moitié de ses camarades. Tommy, dans le doute si elle serait contente ou non des civilités qu'il faisait à son fils, trouva plus sage de lâcher le cochon de lait, qui, cherchant la voie la plus courte pour s'échapper, s'embarrassa malheureusement entre ses jambes, et le lit tomber de toute sa hauteur. Le lieu de la scène était un peu plus qu'humide. Aussi Tommy n'eut-il pas à se plaindre de s'être fracassé les os dans sa chute : un lit de plume n'aurait pas été si douillet que le bourbier dans lequel il s'étendit. Pour comble d'infortune, au moment où il cherchait à se relever, la truie vint trébucher étourdiment sur lui et le fit rouler avec elle dans la fange. La patience, comme on l'a déjà observé, n'était pas la

vertu naturelle de notre héros. Outré d'indignation de se voir terrassé par une si vile ennemie, il s'atlacha des deux mains à sa queue. Plus elle s'efforçait de lui échapper , plus il la tiraillait ; et plutôt que de lâcher prise , il aima mieux se vautrer à travers toute la marre.

Au milieu de ce grave débat , une troupe d'oies vint justement à passer par le même chemin. La truie de plus en plus effrayée, et, traînant toujours l'opiniâtre Tommy sur ses talons , se jeta au milieu de la bande, qui se dispersa soudain, en agitant ses lourdesailes.il n'y eut qu'un jars d'une force et d'un courage au-dessus du commun de la troupe, qui, voulant se venger de l'alarme qu'on avait donnée à sa famille, fondit impétueusement sur Tommy; et, reconnaissant une place que sa culotte, en glissant, avait laissée un peu à découvert, l'assaillit de rudes coups de bec. C'était le moment que la fortune attendait pour changer de parti. Tommy , dont la valeur avait été jusqu'alors indomptable, se voyant ainsi attaqué à l'improviste par un nouvel ennemi ; et, ne connaissant pas encore l'étendue précise de son danger , laissa tout à coup la palme de la victoire s'échapper de ses mains avec la queue de la truie , et joignit ses clameurs lamentables aux criaillemens des oies , et aux grognemens des cochons. Ce triste concert alla retentir jusqu'aux oreilles de M. Barlow, qui, accourant aussitôt sur le champ de bataille, trouva son élève dans la situation la plus piteuse qu'on puisse imaginer, tout couvert de boue de la tête aux pieds , les mains, le visage aussi noirs que ceux d'un ramoneur.

Dans quel état vous vois-je ! s'écria-t-il, après qu'il eut reconnu sa physionomie à travers le masque dont elle était chargée.

tommy. — Hélas! monsieur, tout cela vient de ce que vous m'avez appris sur la

SAiNUFUAD ET MERTOA.

manière d'apprivoiser les animaux , et de m'en faire aimer. Vous en voyez les conséquences.

m. barlow. Si cet accident vous est arrivé pour quelque chose que je vous aie dit, j'en aurai d'autant plus de peine. Mais êtes- vous blessé?

tommy. — Non , monsieur , je ne puis pas dire que j'aie beaucoup de mal.

m. barlow. — En ce cas-là, vous n'avez rien de mieux à faire que d'aller vous débarbouiller. Quand vous serez un peu plus propre . nous pourrons nous entretenir à fond de votre aventure.

A son retour, M. Barlow lui demanda comment s'était passé cet événement; et lorsqu'il en eut entendu l'histoire : Je suis bien fâché , dit-il , de votre disgrâce ; mais je ne vois point que j'en aie été la cause. Je ne me souviens point de vous avoir jamais recommandé de saisir les cochons de lait par les pieds de derrière, ni les truies par la queue.

tommy. — Il est vrai , monsieur ; mais vous m'avez dit que de prendre soin des animaux, c'était un moyen de s'en faire aimer. C'est pour cela que je voulais donner à manger au cochon de lait.

m. barlow. — Voilà de bonnes intentions. 11 est dommage que vous vous y soyez pris d'une si étrange manière. Le pauvre animal ne s'attendait pas d'abord à votre bienveillance. Lorsque vous avez ensuite empoigné sa jambe si brusquement , il avait encore moins sujet de s'en douter. Je vous demande à vous même si vous auriez beaucoup de plaisir à un repas où l'on vous tiendrait de force un pied en l'air.

Tommy n'eut pas beaucoup de peine à sentir le ridicule de sa conduite; et M. Barlow reprit ainsi : Toutce qui vous est arrivé ne vient que de votre étourderie. Avant de lier commerce avec aucun animal , vous devriez d'abord vous instruire de sa nature et de ses dispositions.

Autrement vous pourriez éprouver le sort de ce petit garçon qui , voulant attraper indistinctement les mouches, fut piqué jusqu'au vif par une guêpe, ou de celui qui , voyant une couleuvre endormie sur le gazon, la prit pour une anguille, et en fut mordu si cruellement, qu'il faillit lui en coûter la vie.

tommy. — Mais, monsieur, Henri vous a parlé d'un petit garçon qui avait nourri un serpent sans en recevoir jamais aucune morsure?

m. barlow. — Cela peut-être. Il n'y a presque point d'animaux qui veuillent faire du mal si on ne les attaque , ou s'ils ne sont pressés par la faim. 11 en est cependant dont la familiarité est dangereuse ; ainsi le meilleur moyen est de ne vous jouer jamais à aucun , sans le connaître parfaitement. Si vous aviez observé ce principe, vous n'auriez jamais eu l'idée de vous mesurer avec une truie , en la tiraillant par la queue. 11 est fort heureux pour vous de n'avoir pas fait votre apprentissage sur un animal plus dangereux. Vous auriez pu en être traité comme un tailleur le fut autrefois par un éléphant.

tommy/ — Oh, monsieur, racontezmoi , je vous prie , cette histoire , pour me consoler démon infortune. Mais ayez d'abord la bonté de m'apprendre, s'il vous plaît , ce que c'est qu'un éléphant.

m. barlow. — L'éléphant est l'animal le plus considérable que nous connaissions sur la terre. Il est plusieurs fois aussi gros qu'un bœuf. Il croît jusqu'à la hauteur de treize , quatorze pieds , et même davantage. Sa force , comme on l'imagine aisément, est prodigieuse; mais il est en même temps d'un caractère si doux , qu'il n'attaque jamais les autres animaux qui vivent dans les forêts où il habite. 11 ne mange point de chair. Il se nourrit uniquement d'herbes , de feuilles et de bois tendre. Ce qu'il y a de plus singulier

SANDFORP KT MEKTO.V.

en lui, c'est sa conformation. Vous no pouvez en prendre une idée , qu'en voyant sa figure dans une estampe où je vous la ferai observer. Son nez est un tuyau creux et de forme ronde , qu'il allonge ou qu'il raccourcit à sa fantaisie , et qu'il est libre de tourner en tout sens. C'est ce qu'on appelle sa trompe. Il la jette autour des branches qu'il veut arracher, et les brise sans effort. Lorsqu'il veut boire, il la plonge dans l'eau, et, en aspirant, il en remplit toute la cavité, puis il la recourbe en-dessous pour la porter à sa bouche, et la décharge dans son gosier. Sa bouche n'est armée, pour broyer sa nourriture, que de huit dents , quatre a la mâchoire inférieure , et quatre à la supérieure ; mais de celle-ci il sort deux autres dents, qu'on appelle ses défenses, parce qu'elles lui servent à se défendre contre ses ennemis. Elles sont longues de quelques pieds, et un peu recourbées en haut. Ces deux dents dont nous tirons l'ivoire , sont si fortes qu'elles peuvent renverser les arbres, et percer des murailles.

tommy. — Mais, monsieur, puisque cet animal est si grand et si fort, comment est-il possible de le prendre et de le dompter?

m. barlow. — Ce serait effectivement fort difficile , si l'on n'y employait ceux qui sont déjà apprivoisés.

tommy. — Et comments'y prend-on, je vous prie?

m. barlow. — Lorsqu'on a découvert une forêt qui sert de retraite à ces animaux, on y fait une grande enceinte, fermée de tous côtés par une forte pallissade. On n'y ménage qu'une entrée avec une porte qu'on laisse ouverte ; puis on lâche un éléphant apprivoisé , qui va chercher l'éléphant sauvage, et l'engage insensiblementà pénétrer avec lui dans l'enceinte. Aussitôt qu'il y est entré, un homme, qui se tient tout prêt, ferme la porte. L'animal se trouvant ainsi renfermé, entre en fu-

reur, et cherche à s'échapper en renversant la pallissade. On ne lui en donne pas le temps. Deux autres éléphans apprivoisés, qu'on a choisis exprès parmi les plus forts, viennent a lui de chaque côté, le serrent entre eux, et le frappent à grands coups de leurs trompe , jusqu'à ce qu'il devienne plus tranquille. Alorsun homme s'approche doucement, et lui passe un gros cable à chacun de ses pieds de derrière , et va attacher l'autre bout à des arbres. Le prisonnier demeure en cet état , seul et sans nourriture , pendant quelques jours; et, au bout de ce temps, | il est devenu si docile , qu'il se laisse conduire sans résistance à la loge qu'on lui a préparée. 11 ne faut pas ensuite plus de quinze jours pour le dresser à tous les services qu'on attend de lui.

tommy. — Voudriez-vous, maintenant, monsieur, me dire ce que l'éléphant fit au tailleur?

m. barlow. — A Surate, ville del'Inde , où les éléphans servent aux mêmes emplois que les chevaux en Europe, il y avait un tailleur qui travaillait sur son établi , près de l'endroit où l'on menait chaque jour boire ces animaux. Il avait pris l'un d'eux en amitié; et toutes les fois qu'il le voyait passer devant sa porte , il avait coutume de lui donner quelque chose a manger. Unjourqne l'éléphant était venu, comme à l'ordinaire, présenter sa trompe a la fenêtre pour recevoir sa petite ration, le tailleur qui s'ennuyait apparemment de cette visite , au lieu de lui faire ses présens accoutumés, imagina de le piquer de son aiguille. L'éléphant retira sa trompe ; et , sans montrer aucun signe de ressentiment , il continua sa roule, et alla boire avec ses compagnons. Mais , après avoir apaisé sa soif, il ramassa dans sa trompe toute l'eau qu'elle pouvait contenir; et, lorsqu'il repassa devant la boutique du tailleur , il lui déchargea toute son eau sur le visage avec tant de

SANDFORl) ET MERTON.

violence, qu'elle faillit le suffoquer. L'ingrat n'avait-il pas bien mérité cette peine, pour avoir violé si indignement les devoirs de 1 amitié? Il la méritait sans doute, répondit Henri ; et je trouve l'éléphantbien généreux de s'être contenté de cette vengeance, lorsqu'il n'avait qu'à allonger sa trompe pour le saisir et l'étouffer. II me semble que c'est une grande honte pour les hommes, que de traiter cruellement des animaux qui leur témoignent de la confiance et de l'affection. Vous avez raison, reprit M. Barlow, et je me rappelle une autre histoire d éléphant, qui est encore plus extraordinaire, si le récit en est véritable.

Un éléphant , dans un excès de colère , auquel ces animaux sont sujets , venait d'écraser sous les pieds son conducteur. La femme et les enfans du malheureux , craignant le môme sort pour eux-mêmes, se mirent a fuir de toute leur vitesse pour échapper à 1 éléphant. Il éiait près de les atteindre lorsque la femme , s étant retournée brusquement, mit devant lui l'enfant qu elle portait dans ses bras, en lui criaut : Ingrat, tu veux donc nous détruire, nous qui depuis tant d'années avons pris soin de te nourrir? Puisque tu viens de tuer mon mari , ôte-moi donc la vie ainsi qu'a ces pauvres enfans. L'éléphant s'arrêta tout à coup, oublia sa fureur; et, comme s'il eût été touché de regret, au lieu d'écraser les enfans sous ses pieds , il prit l'aîné avec sa trompe , le posa sur son cou , l'adopta pour conducteur, et n'en voulut point souffrir d'autre depuis ce moment.

Tommy remercia M . Barlow de ses deux jolies histoires, et lui promit d'être à l'avenir plus doux et plus avisé dans sa conduite envers les animaux.

Lelendemain il descenditde bonne heure dans le jardin , pour y semer, sur un carreau de terre préparé dès la veille , le blé que Henri lui avait apporté. Son ami le

i secondait dans cette opération , et l'aidait | de ses avis. Lorsqu'ils eurent fini leur | ouvrage, Tommy prenant la parole :

I Ecoute, Henri, lui dit-il , as-tu jamais I entendu l'histoire de ces hommes qui furent obligés de vivre pendant six ans dans un vilain pays , où il n'y a que de la neige et de la glace , et des ours affamés, toujours prêts à vous dévorer ?

henri. — Oui, mon ami, M. Barlow me l'a donnée à lire cet hiver.

tommy. — Et tu n'as pas été bien époui vanté de cette aventure?

henri. — Epouvanté, c'est un peu fort.

tommy. — Comment! est-ce que tu aimerais a vivre dans ce pays-là ?

henri. — Non certainement. Je me I trouve fort heureux d'être né dans un j pays comme le nôtre, où l'on ne souffre | que rarement de grands froids et de | grandes chaleurs. Mais je crois aussi qu'un j homme doit savoir supporter avec patience tout ce qui lui arrive dans ce monde.

tommy.— Ne mourrais- tu pas de désespoir si tu étais abandonné dans une si affreuse contrée?

henri. — Je serais sûrement bien chagrin, si je m'y trouvais tout seul, d'autant mieux que je ne suis encore ni assez grand, ni assez fort pour me défendre contre des ours. Mais j'aurais beau me désespérer , cela ne me servirait de rien. Il serait, je crois, plus sage de chercher à faire quelque chose pour me secourir moi-même.

tommy. — Cela vaudrait mieux ; sans doute ; mais que ferais-tu?

henri. — Je travaillerais d'abord à me bâtir une maison, si je pouvais trouver des matériaux.

tommy. — Mais pour bâtir une maison, il faut, ce me semble, un grand nombre d'ouvriers.

henri. — Oui bien, si c'était une maison comme celle de ton père. Les

SAN0FORD ET MERTON

maisons qu'habitent les paysans , ne demandent pas tant de façon.

tommy. — Aussi sont-elles petites, malpropres et vilaines. J'aurais peur d'y tomber malade, et d'y mourir.

henri. — Tu vois cependant que les pauvres ont pour le moins autant de force et de santé que les riches.

tommy. — Malgré tout cela, je ne voudrais pas y demeurer.

henri. — Tu en parles bien à ton aise. Et si tu n'en avais pas d'autre ? N'aimerais-tu pas mieux encore habiter une cabane , que de rester exposé aux injures de l'air?

tommy. — 11 est vrai; mais une cabane même, comment pourrais-tu la faire ?

henri. — H ne me faudrait que des arbres et une hache.

tommy. — Oui-da !

henri. — J'irais couper de grosses branches, et je les planterais dans la terre l'une près de l'autre.

tommy. — Ensuite?

henri. — Je couperais d'autres branches plus menues , et celles-là , je les entrelacerais dans les grosses.

tommy. — Et comment ?

henri. —-Tiens, à peu près comme ces claies que je te fis remarquer l'autre jour, dont on se sert pour enfermer les troupeaux lorsqu'on les fait parquer.

tommy. — Et tu crois que celte cabane serait assez close, pour te garantir du vent et du froid?

henri. — Attends-donc. Tu ne me donnes pas le temps. Il faut que je la revête en dedans et en dehors d'une couche d'argile.

tommy. —Et qu'est-ce que l'argile?

henri. — C'est une terre grasse qui s'attache aux souliers lorsqu'on marche dessus et qui reste aux mains lorsqu'on la pétrit. Elle me servirait à faire une bonne muraille.

tommy. — Je n'aurais jamais imaginé qu'il fût si aisé de se bâtir une maison. Et tu penses qu'on pourrait y habiter?

henri. — Si je le crois! il y a ici beaucoup de gens qui en ont de pareilles , et • j'ai ouï dire qu'il n'y en avait pas d'autres dans plusieurs parties du monde.

tommy. — Je voudrais bien essayer d'en faire une. Toi et moi , par exemple, pourrions-nous en venir à bout?

henri., — Qui nous en empêcherait?

Nous avons une petite hache à la maison. Pour le bois et l'argile ; ils ne nous manqueront pas.

M. Barlow arriva près d'eux en ce moment. 11 venait les appeler pour faire leur lecture delà matinée. Il dit à Tommy que, puisqu'ils avaient tant parlé d'humanité envers les animaux , il avait choisi une fort jolie histoire , où il en était question, et il l'invita à venir la lire luimême.

Je le veux bien , monsieur , répondit Tommy , car je commence à aimer beaucoup la lecture. 11 me semble que depuis que j'ai appris à lire , je me trouve plus heureux. Je puis prendre du plaisir à ma volonté.

Je suis bien aise , reprit M , Barlow , que vous commenciez à le sentir. Un gentilhomme , puisque vous en aimez si fort le titre , peut goûter plus particulièrement que les autres cet avantage, parce qu'il a plus de temps a sa disposition. S'il veut s'élever au-dessus du reste des hommes , ne vaut-il pas mieux qu'il cherche à s'en distinguer par ses lumières que par de beaux habits , ou d'autres bagatelles , que ceux qui sont en état de les acheter peuvent avoir aussi bien que lui?

Tommy convint de la vérité de cette réflexion; et, s'étant assis entre M. Barlow et son ami , il se mit à lire d'une voix claire et distincte 1 histoire suivante.

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