L'ENFANT DE BON NATUREL
Le petit Col lin s* sortit un jour de bonne heure, pour aller porter une lettre de son père dans un village éloigné de près de deux lieues de celui qu'il habitait. Comme il ne devait rentrer que le soir, il prit dans un panier les provisions dont il avait besoin pour se nourrir pendant la journée. Il marchait à grands pas, en chantant d'une voix joyeuse, lorsqu'un pauvre chien vint à sa rencontre d'un air triste et suppliant. Collins ne Ot pas d'abord grande attention à sa contenance; mais, comprenant bientôt a ses cris plaintifs , et aux mouvemens de sa queue , qu'il était tourmenté par la faim ; et qu'il le priait de
prendre pitié de ses souffrances, il lui dit , en le caressant : Mon pauvre ami , tu parais tout languissant de faiblesse; mais, si je te donne de mon pain , je me trouverai ce soir comme toi. Cependant tu souffres en ce moment ; et moi , qui viens de déjeuner, je n'ai pas à présent de besoin : tiens , tiens , voici de quoi te soutenir. En disant ces mots, il lui donna un morceau de pain. Le chien se mit à le dévorer , comme s'il n'eût rien mangé depuis quinze jours; et, lorsque son bienfaiteur reprit sa marche , il le suivit en cabriolant autour de lui , avec les plus tendres témoignages de reconnaissance et d'affection.
A un mille environ plus loin, Collins
SANDFORO ET MEIITON.
eutendit des hennissemens. 11 tourna la tête vers la prairie qui était à sa droite , et il vit un cheval , qui , en tournant autour d'un arbre auquel il était attaché , s'était si bien embarrassé dans son licol , qu'il était près d'étouffer. Plus il se débattait, et plus la corde serrait ses nœuds. Le premier mouvement de Collins fut de courir à son secours: mais, se dit-il à lui-même, si je m'arrête ainsi à chaque pas , j'ai bien peur que la nuit ne vienne avant que j'aie fait ma commission; et l'on dit qu'il y a des bandes de voleurs dans le voisinage. Il ne faut pourtant pas laisser périr cette pauvre créature. Il se mit aussitôt a courir vers le cheval , et s'arrêta à une certaine distance , pour Je flatter de la voix avant d'arriver jusqu'à lui , de peur qu'il ne fût trop effarouché. S'approchant ensuite tout doucement, après avoir posé son panier à terre, il prit la bête par le licol, et, la faisant tourner en senscontraire autour del'arbre, il parvint à la dégager. Le cheval , tout joyeux de respirer avec plus d'aisance , fit Irois ou quatre soubresauts en l'honneur de son libérateur.
Collins venait a peine de sortir de la prairie, qu'il arriva sur le bord d'un étang ; et le premier objet qu'il aperçut, fut un vieillard à barbe blanche, debout au milieu de l'eau. Que faites-vous donc là, bon homme? lui cria-t-il. Est-ce que vous ne pouvez pas sortir de cet endroit dangereux? Hélas! non, répondit le vieillard. Secourez-moi, je vous en supplie, mon petit monsieur , ou ma petite demoiselle , car je ne sais qui vous êtes, quoique je connaisse bien à votre voix que vous êtes un enfant. Je suis tombé dans cette pièce d'eau , et je ne sais comment en sortir parce que je suis aveugle. Je n'ose faire aucun mouvement de peur de me noyer. Attendez , attendez , mon ami , repartit Collins. Quand je devrais me mouiller jusqu'aux os, je tâcherai de vous tirer
T. IV
de peine. Jetez-moi seulement votre bâton . L'aveugle alors jeta son bâton du côté d'où il entendait venir la voix. Collins le ramassa ; et, après avoir en un clin d'œil dépouillé ses habits, il entra tout de suite dans l'eau, tâtonnant avec son bâton devant lui, de peur de descendre dans un endroit trop profond. 11 parvint bientôt jusqu'au pauvre malheureux, le prit par la main, et le ramena sur le bord. L'aveugle lui donna mille bénédictions , et le pria de le conduire au soleil pour sécher un peu ses hardes. Puis il lui dit de ne plus se mettre en peinesur son compte , et qu'il tâcherait de trouver son chemin! Collins reprit alors ses vêtemens qu'il avait laissés sur l'herbe, et se mita marcher aussi vite qu'il lui fut possible , afin de pouvoir être de retour avant la nuit. 11 n'avait pas fait encore deux cents pas , qu'il aperçut un pauvre matelot qui n'avait plus de jambes , et qui se traînait sur des béquilles. Que Dieu soit avec vous, mon petit garçon ! lui cria le matelot. Je me suis trouvé en plusieurs combats contre nos ennemis pour défendre la patrie; mais à présent je suis estropié, comme vous voyez , et je n'ai ni pain ni argent , quoique je meure de faim. Collins ne put résister à l'inclination qu'il se sentait à le secourir , et lui donna le reste de ses provisions , en lui disant : Tenez , mon pauvre ami , je ne puis vous donner de l'argent, mais voilà mon pain, et un morceau de lard. C'est tout ce que j'ai , autrement vous en auriez davantage. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de conduire jusqu'au premier village un pauvre aveugle que vous trouverez là^bas occupé à sécher ses habits au soleil : il va heureusement du même côté que vous. Allez, je vous en prie , j'aurais peur qu'il ne se perdît dans la campagne. J'y vais, j'y vais, répondit l'invalide. Quand je ne saurais pas que nous devons nous secourir les uns les autres, vous m'en
SANDÎORn FT 5H.RTO.V.
auriez donné la leçon. Collins plus tranquille continua sa inarche jusqu'à l'endroit où il avait dessein d'aller. 11 eut bientôt rempli sa commission, et il s'en retourna vers son village avec toute la diligence dont il était capable. Cependant, avant qu'il eût fait la moitié du chemin , la nuit commença à devenir obscure. Le pauvre enfant, croyant abréger sa route en prenaut un chemin de traverse, se trouva tout à coup au milieu d'un bois, ;)ù il erra long-temps sans pouvoir découvrir une route pour en sortir. Enfin, épuisé de fatigue, et mourant de besoin, il fut pris d'une si grande faiblesse, qu'il lui fut impossible d'aller plus avant. Il tomba au pied d'un arbre, et resta dans cette fâcheuse situation jusqu'à ce que le petit chien, qui ne l'avait pas quitté, vint a lui en remuant la queue, et tenant à sa gueule un paquet, qui faisait du bruit en traînant sur les feuilles sèches. Collins le prit, et vit que c'était un mouchoir proprement attaché avec des épingles, qu'un voyageur avait sans doute laissé tomber en traversant le bois. Il se hâta de l'ouvrir , et il y trouva un morceau de saucisson et du pain, qu'il se mit a manger de grand appétit , sans oublier pourtant son fidèle compagnon de voyage. Ce léger repas rétablit un peu ses forces ; et il se leva en disant au petit animal: Si je t'ai donné à déjeuner, tu me donnes à souper. Je vois qu'un bienfait n'est jamais perdu , même lorsqu'on le rend a un chien. Il voulut encore chercher à sortir du bois , mais ce fut inutilement. Il ne fit que se déchirer les jambes a travers les broussailles; et peu s'en fallut qu'il n'allât tomber dans un bourbier , où il en aurait eu jusqu'aux oreilles. II allait s'abandonner peut-être au désespoir, lorsque la lune qui s'élevait à l'horizon lui fit voir, à travers les arbres, qu'il n'était pas fort éloigné de la prairie qu'il avait traversée le matin. Il courut
aussitôt de ce côté, et reconnut bientôt le même cheval qu'il avait empêché de s'étrangler avec son licol. Puisque je l'ai secouru, dit-il, je puis bien à mon tour lui demander un bon office. Je n'ai qu'à mouter sur son dos, et il me conduira jusqu'au bout de la prairie : ce sera autant de gagné sur la marche, car je n'en puis plus de lassitude. En disant ces mots, il alla vers le cheval, qui le laissa monter sur sa croupe sans regimber, comme s'il eût reconnu la voix et les caresses de son libérateur. Il le porta légèrement l'espace d'environ deux milles jusquesà l'entrée d'un sentier, où Collins ne manqua pas de se reconnaître , parce qu'il menait tout droit au village. Il descendit alors de sa monture , qui regagna la prairie ; et Collins en la voyant partir, se dit à lui-même : Si je n'avais pas sauvé la vie à ce pauvre animal , je ne l'aurais pas trouvé tout à point pour me porter dans la fatigue où j'étais. Grâces au ciel, me voilà tous près de chez moi. II y aura bien du malheur si je n'y suis rendu dans un quart d'heure. Hélas! le pauvre enfant! il se croyait au bout de ses disgrâces ; mais il avait encore un bien plus grand danger à courir. A peine avait-il fait quelques pas dans le sentier, qui en ce moment était fort solitaire, que deux hommes, cachés derrière les arbres, coururent à lui, et l'arrêtèrent par le collet. Ils allaient se mettre en devoir de le dépouiller de ses habits; mais le petit chien mordit la jambe de l'un de ces voleurs avec tant de force, qu'il le contraignit d'abandonner sa proie, pour se mettre en défense contre lui. Au même instant on entendit une voix de tonnerre qui criait : Où sont ces coquins , que nous les assommions? Ce qui effraya tellement lautre voleur, qu'il lâcha prise pour se sauver, et son compagnon le suivit. Collins, à qui la frayeur allait faire perdre l'usage de ses sens, ranimé tout à coup
SAiNDFOllD ET MERTO.X.
par ce secours imprévu, leva les yeux, et vit que c'était le pauvre matelot à qui il avait donné son dîner, et qui était porté sur les épaules de l'aveugle qu'il avait sauvé du milieu des eaux. Eli quoi ! c'est vous, mon petit ami! lui dit l'invalide en lui tendant les bras ; que je suis heureux d'en avoir cru ce que me disait mon cœur! J'ai vu passer tout à l'heure ces deux hommes, qui parlaient tout bas de dépouiller un enfant qu ils savaient devoir revenir par ce chemin. Il m'a semblé vous reconnaître au signalement qu'ils en faisaient. J'aurais voulu voler pour vous défendre. Mais, hélas! maudites béquilles! Je n'aurais jamais pu arriver assez vite , si le bon aveugle, que vous m'aviez donné à conduire, ne m'eût proposédeme porter sur son dos. Vous nous voyez transportés de joie d'avoir pu vous sauver , en reconnaissance de ce que vous avez fait pour nous. Allons, mets-moi vite à terre , Barnaby , que j'embrasse ce cher enfant. Et moi aussi, ajouta l'aveugle, que je le presse contre mon cœur, puisque je ne peux le voir. Collins se jeta dans leurs bras , et les remercia avec la plus vive tendresse du grand service qu'ils venaient de lui rendre. 11 les pria de venir avec lui à la maison de son père , qui serait charmé de voir les libérateurs de son Gis. Il les reçut en effet avec unejoie extrême, les retint à souper et à coucher, et les mit en fonds le lendemain pour continuer gaîment leur voyage. Pour le petit chien, Collins en prit soin aussi long-temps qu'il vécut; et jamais il n'oublia la nécessité de faire du bien aux autres , si nous voulons qu'ils nous en fassent à leur tour.
En vérilé, s'écria Tommy , en achevant sa lecture , je suis bien enchanté de cette histoire. Je ne serais point surpris qu'elle fût véritable. J'ai observé que tout ici , jusqu'aux animaux , semble aimer mon ami Sandford, parce qu'il est obli-
geant pour tout le monde. Je fus bien étonné, l'autre jour, de voir ce grand chien de notre voisin , qui semble toujours prêt a me mordre, venir à lui en rampant sur son ventre, et lui lécher les mains. Cela me fit souvenir de l'histoire d'Androclès et du Lion. Ce chien, répondit M. Barlow, vous aimera bientôt vousmême , si vous lui faites en passant quelques amitiés , car rien n'égale la reconnaissance et la sagacité de ces animaux. Mais puisque vous venez de lire l'histoire d'un enfant de bon naturel, Henri va vous en lire une d'un enfant qui avait un caractère bien opposé. Henri prit alors le livre , et lut l'histoire suivante.
x L'ENFANT DE MAUVAIS NATUREL.
Il y avait une fois un petit garçon , nommé Roberts, dont le père, malheureusement trop occupé du travail de plusieurs champs qu'il tenait à ferme, avait négligé de veiller à son éducation , et de le corriger de ses défauts. Par un triste effet de cette négligence, Roberts, qui, avec des soins attentifs , aurait pu devenir un enfant aimable et intéressant, devint au contraire hargneux, querelleur, et insupportable à tout le monde. Il lui arriva plus d'une fois d'être rudement battu pour ses impertinences , par des enfans plus grands que lui, souvent même par d'autres qui n'étaient pas si grands. Car, quoiqu'il fût toujours prêta faire des malices, sa poltronnerie lui ôtait la moitié de ses forces; et son grand principe était qu'il ne fallait pas tant se confier à ses poings qu'à ses lalous.
Il avait élevé un jeune dogue, qui lui retraçait l'image parfaite de son caractère. Léopard, c'était son nom, était bien l'animal le plus brouillon et le plus turbulent dont on puisse avoir l'idée. 11 ne courait point de cheval à son côté, qu'il ne se jetât entre ses jambes, aboyant aprrs