‹ Œuvres complètesChapitre 93 sur 142 · SI · texte numérisé non relu

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roberts. — Oh ! ce serait dommage.

Vous aimez donc bien le gâteau au riz , mamselle?

la petite fille. — Ah, si je l'aime ! Vous me faites venir l'eau à la bouche , rien que de m'en parler. Et puis ce n'est pas pour moi seule que je m'en réjouis.

roberts. — Et pour qui donc encore, s'il vous plaît?

la. petite fille. — C'est que mon grand-père Arthur, et mon oncle Williams doivent venir dîner à la maison, avec toute leur famille; et je serai bien aise de régaler mes petits cousins.

roberts. — Voilà un repas qui promet d'être fort joyeux.

la petite fille. — Oh ! je vous en réponds. Nous allons tous nous divertir comme des gens de noces. Mais le temps presse. Aidez-moi Je vous prie , à charger mon pot au lait : je vous en serai bien obligée. Voulez-vous , mon petit ami ?

roberts. — C'est de tout mon cœur.

J'aime que les petites demoiselles se réjouissent.

Il prit aussitôt le pot au lait par les deux anses, et le mit sur la tête de la petite fille , au-dessus du coussinet qu'elle avait fait avec son mouchoir. Mais, au moment où elle levait une de ses mains pour le tenir , il fit comme si une pierre l'eût fait trébucher; et donnant une secousse à la pauvre enfant , il lui fit perdre l'équilibre ; et le pot au lait tomba à ses pieds. Elle se mit a crier et à verser un torrent de larmes; mais le méchant petit garçon s'en alla , riant à gorge déployée , en lui disant : Adieu, mamselle; mes complimens, je vous prie, à voire grandpère Arthur, et à votre oncle Williams. N'oubliez pas surtout de donner du gâteau aux riz à vos petits cousins.

Encouragé par le succès de cette odieuse malice, faite si lâchement à une petite tille , qui n'était pas en état de lui résis-

ter, il marcha vers une pelouse, où il voyait de loin de petits garçons s'amuser à pousser une balle. C'était moins pour se divertir dans leur société, que pour leur jouer quelque mauvais tour. 11 les pria d'une manière hypocrite de le met- Ire de leur partie. Ceux-ci nedemandaient pas mieux que d'avoir un nouveau compagnon , et ils le reçurent volontiers. H joua d'abord de bonne intelligence avec eux. Mais quand ce fut a lui de pousser la balle , au lieu de la jeter du côté qu'il fallait, il l'envoya comme par maladresse dans un fossé bourbeux , qui était à quelque distance. Les petits garçons y coururent avec empressement pour savoir ce qu'elle était devenue. Roberts al tendit qu'ils fussent tous sur le bord du fossé. Alors, passant en cachette derrière eux, il en poussa un violemment contre son voisin, qui se renversa sur un autre, et celui-ci sur le reste de la troupe qui était immédiatement sur le bord; en sorte qu'en voulant se retenir les uns les autres ils tombèrent tous ensemble dans le fossé. Ce ne fut pas sans beaucoup de peines qu'ils vinrent à bout d'en sortir, couverts de fange des pieds jusqu'à la tête. Leur premier mouvement fut de se réunir contre leur ennemi commun, pour le punir de son indigne conduite. Ma<s Léopard , se mettant devant son maître, leur montra les dents avec tant de furie, qu'ils furent obligés de renoncer à leur juste vengeance; et Roberts fit ainsi retraite, avec la cruelle joie d'avoir commis impunément une nouvelle méchanceté.

Le premier objet qu'il renconlra ensuite sur sa route fut un pauvre âne, qui paissait fort tranquillement dans une prairie. Roberts voyant qu'il n'y avait personne pour prendre sa défense, résolut d'en faire une victime de son mauvais cœur. 11 alla couper un gros paquet d'épines, qu'il attacha sous la queue du paisible animal ; et , détachant aussitôt Léo-

SAMHOKL) ET MKIITOX.

parti à ses trousses , il Ranima de la voix à le poursuivre, léopard n'avait pas be- M>iu de ces encouragemens pour malfaire. Il courait de toutes ses forces, aboyant après le pauvre animal, lorsque celui-ci, «jui sentait sur ses jambes de derrière la < lialeur de la gueule fumante de son ennemi, lui détacha si à propos une ruade au milieu du front , qu'il fut renversé r aide mort sur la place. Roberts n'avait d'autre attachement pour son chien que «•elui qu'un méchant peut avoir pour le complice de ses méchancetés. Ainsi il ne lut pas fort sensible à cette perte ; et il se remit en marche pour s'en retourner chez lui , avec le dessein de tenter, chemin faisant, d'autres expéditions.

II se présenta bientôt à ses regards un verger, où l'on voyait les arbres plier sous le poids des plus beaux fruits. Ils n'étaient défendus des insultes des passans que par une haie, qui aurait paru trop fourrée à un autre, mais que Roberts ne désespéra pas de pénétrer. Il fit tant avec les pieds et les mains, qu'il vint a bout de se pratiquer une ouverture assez grande pour s'y glisser en rampant. Après avoir ainsi fait son entrée dans la place , il mesurait déjà des yeux le plus bel arbre pour l'escalader , lorsqu'il entendit venir a lui un groê chien , qui remplissait l'air d'aboiemens effroyables. La frayeur lui fit regagner précipitamment le trou qu'il venait de s'ouvrir. Il y avait heureusement passé la moitié de son corps; mais le chien qui survint aussitôt le saisit à belles dents par le pan de son habit, et le tint ainsi en arrêt, accroupi et pelotonné sur luimême, jusqu'à l'arrivée du fermier. Ha, c'est toi , petit voleur ! lui cria celui-ci ; te voilà donc pris à la fin! Tu croyais pouvoir venir tous les jours me voler mes pommes sans être découvert ! Qu'en penses-tu maintenant? Tu vas me payer une fois pour toutes. Il fit alors lâcher prise à von chien . qui n'en voulait guère démor-

dre; mais, retenant son voleur par le pied , et , le trouvant dans la posture la plus favorable à ses vues , il se mit à le frapper rudement avec un fouet qu'il tenait à la main. Roberts eut beau demander grâce, en protestant que c'était pour la première fois , le fermier , qui prenait cette excuse pour un mensonge , n'en fut que plus vivement irrité, et lui demanda comment il s'appelait, et où demeurait son père. Il fallut bien dire son nom ; et lorsque le fermier l'entendit : Quoi! s'écria-t-il, tu es ce coquin qui fait des malices à tout le pays ! Ne serait-ce pas toi qui as effarouché ce matin mon troupeau , malgré les prières de mon fils , ce qui nous a donné tant de peine pour le rassembler? Voyons, voyons ta scélérate figure. Oui, effectivement, je te reconnais. Tu m'as échappé tout à l'heure , mais je te tiens bien à présent. En disant ces mots, il recommença à le battre encore plus fort qu'auparavant, en dépit de tous ses cris. Enfin, lorsqu'il crut l'avoir assez puni, il le fit repasser à coups de pied par son trou , et lui dit qu'il revînt encore effrayer ses moutons et voler ses pommes, s'il trouvait la récompense de son goût. Roberts s'en alla poussant des cris de rage, et versant des larmes de désespoir. Il sentit alors qu'il ne faut pas se flatter d'offenser long-temps les autres impunément.

Cette dure leçon lui fit prendre le parti de s'en retourner tranquillement chez lui ; mais il n'avait pas encore reçu la peine de toutes ses mauvaises actions de la journée. Au moment où il tournait le coin d'un petit sentier qui allait aboutir à une prairie, il se trouva tout à coup au milieu de cette troupe d'enfans avec lesquels il en avait si mal agi sur le bord du fossé. Ils poussèrent tous un cri de joie en voyant leur ennemi livré à leur vengeance sans le secours de son chien. Ils commencèrent à le persécuter de mille différentes manières. L'un lui tirait les cheveux , un

SANDFORD ET MERTON

autre lui pinçait les oreilles, celui-ci lui houspillait les jambes avec son mouchoir , celui-là lui jetait au visage des poignées de boue. En vain Roberts voulut prendre son recours ordinaire dans la fuite; ils le suivaient en l'accablant de huées et d'une grêle de cailloux. Au milieu de ce cruel embarras , il vint à passer auprès du pauvre âne qu'il avait tourmenté si méchamment, et qui portait encore sous sa queue le paquet d'épines. Roberts, dans l'espérance de se dérober plus promptement à ses ennemis, s'élança lestement sur son dos. 11 n'eut pas besoin de presser sa course. Effrayé des cris des enfans, l'âne se mit à trotter de toutes ses jambes; et Roberts se vit bientôt hors de la portée de ses persécuteurs. Mais il n'eut pas beaucoup de sujet de se féliciter dans sa fuite : car, lorsqu'il voulut arrêter son coursier, le pauvre animal , qui se sentait toujours aiguillonné par les épines , ne fit que redoubler de vitesse, emportant Roberts à travers les ronces et les branches qui lui déchiraient le visage. Enlin il ne s'arrêta que devant la porte de son écurie ; et il se mit alors à bondir et à ruer avec tant de furie , que Roberts fut jeté a terre, et se cassa la jambe dans sa chute. Ses cris désespérés firent aussitôt accourir tous les habitans d'une maison voisine , parmi lesquels se trouvait la petite fille dont il avait cassé le pot au lait. Heureusement pour lui , elle était d'un aussi bon naturel que le sien était méchant. Rien loin d'insulter à son infortune , elle et ses petits cousins en prirent pitié; et ils aidèrent leurs parens à le transporter et à le mettre au lit. C'est là que le malheureux Roberts eut tout le loisir de faire réflexion sur sa mauvaise conduite, qui, dans l'espace d'un seul jour, venait de lui attirer tant de maux : il se promit bien à lui-même que s'il pouvait se rétablir de son accident, il serait aussi empressé de faire le bien , qu'il lavait

éié jusqu'alors de commettre toute espèce de méchancetés.

Lorsque l'histoire fut achevée , Tommy dit , qu'il était bien singulier de voir combien les deux enfans avaient eu des aventures diverses. Le premier était d'un bon caractère, et tout ce qu'il rencontrait se déclarait son ami et lui faisait du bien. L'autre , qui était d'un méchant naturel , se faisait un ennemi de tout le monde , et ne trouvait que des disgrâces et des malheurs. Personne n'avait eu de pitié pour ses maux, si ce n'est la petite fille qui l'avait assisté à la fin ; ce qui était fort humain de sa part, après le tour indigne qu'il venait de lui jouer. Votre observation est très-juste, dit M. Barlow : on ne se fait point aimer , sans aimer les autres ; et l'on n'est point heureux, sans leur faire du bien. En montrant une affection sincère à ceux qui nous entourent , nous goûtons, dans leur amitié, le plaisir le plus cher à un cœur sensible ; et , en les obligeant, nous travaillons a notre propre bonheur; car nous pouvons avoir aussi besoin de leurs services. Cela est vrai , dans quelque situation brillante que l'on soit , et quelque solide qu'elle paraisse. On voit tous les jours des hommes précipités par la fortune des rangs les plus élevés , réduits à la merci de ceux qui se trouvaient a une distanee infinie au-dessous d'eux. Je pourrais vous faire part d'une histoire à ce sujet. Mais vous avez assez lu pour aujourd'hui. 11 est temps que vous alliez faire un peu d'exercice.

tommy. — Oh , monsieur, encore cette histoire Je vous prie. 11 me semble maintenant que je pourrais lire toute la journée sans m'ennuyer.

m. barlow. — Non , s'il vous plaît , mon ami. Chaque chose doit avoir son tour. 11 faut maintenant aller travailler dans le jardin.

tommv. — En ce cas-là , monsieur y puis-jc vous demander une grâce?

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SANUFORl) KT MKRTON.

m. barlow . — Voyons. De quoi s'agit- î il? Si je puis vous l'accorder , j'en aurai j autant de plaisir que vous-même.

tommy. — Ne pensez-vous pas qu'un | homme devrait savoir faire tout ce qui peut lui servir un jour?

m. barlow. — Sans doute. Plus il acquiert de connaissances , et plus il se ménage de ressources contre les malheurs.

tommy. — Eh bien, monsieur , Henri et moi , nous avons imaginé de bâtir une maison.

m. barlow. — A la bonne heure.

Mais avez-vous rassemblé tous les matériaux qui vous sont nécessaires , comme des briques et du mortier?

tommy, en souriant. — Oh! nous saurous bien nous bâtir une maison sans mortier ni briques.

m. barlow. — Et de quoi voulez-vous donc la faire? De cartes?

tommy. — Quoi! monsieur, est-ce que vous nous croyez encore assez enfans pour nous amuser à bâtir des châteaux de cartes? Oh , que non ! Nous voulons élever une maison véritable, où nous puissions habiter. S'il nous arrive quelque jour d'être jetés sur une côte déserte, comme ces pauvres gens dont nous avons lu l'histoire, au moins serons-nous en état de nous procurer les choses les plus nécessaires à la vie, jusqu'à ce qu'il vienne un vaisseau pour nous prendre, et même de nous en passer, s'il n'en venait pas.

m. barlow. — Je crois qu'il est fort sage de se préparer contre tout événement, car on ne sait pas ce qui peut arriver dans le cours de la vie. Mais revenons à votre maison. Que vous faut-il pour la construire?

tommy. — La première chose dont nous ayons besoin, c'est du bois, et une hache pour le tailler.

m. barlow. — Vous aurez tout le bois qui vous sera nécessaire. Mais pour la

hache, avez-vous jamais appris à vous en servir?

tommy. — Non, monsieur.

m. barlow. — En ce cas , je crains de vous en donner une , parce que c'est un outil fort dangereux, et que, si vous n'avez pas l'habitude de le manier, vous pourriez vous blesser cruellement. Mais il y a un parti à prendre. Vous n'aurez qu'à me dire ce que vous voudrez faire; et moi, qui ai plus de force que vous, et qui m'entends mieux à faire usage de cet instrument , je le ferai à votre place.

tommy. — Je vous remercie, monsieur.

Vous avez bien de la bonté.

m. barlow. — Je n'y mets qu'une condition , c'est que vous ne me demanderez mes avis sur rien. Je suivrai vos instructions à la lettre, même quand je verrais que vous me faites aller tout de travers. Je veux voir comment vous vous y prendrez.

tommy. — Eh bien , soit, monsieur!

Nous prenons sur nous seuls la conduite de l'édifice. Nous aurons ou l'honneur ou la honte de l'ouvrage.

M. Barlow alla prendre une hache; et ses deux élèves le menèrent dans un petit taillis, qui s'élevait au bout du jardin. Ils choisirent eux-mêmes les arbres les plus droits, qui pouvaient leur donner des perches de huit pieds de hauteur. M. Barlow eut la bonté de les abattre , et de les aiguiser ensuite par un bout, pour qu'ils pussent être fichés dans la terre. A mesure qu'ils étaient taillés, Henri et son camarade les transportaient dans le jardin.

Tommy, oubliant absolument qu'il était gentilhomme , ne mettait plus son orgueil que dans le travail.

Après avoir choisi leur emplacement au pied d'une petite colline, pour que leur habitationfût plus chaudeet mieux abritée, ils en tracèrent d'abord l'enceinte , qui pouvait avoir à peu près dix pieds de long, et huit pieds en largeur. Ils creusèrent

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ensuite des trous, où ils établirent, de leur mieux , les piquets à un pied de dis-

tance l'un de l'autre, avec la précaution de laisser un espace vide au milieu ,

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pour y placer la porte. Leurs piquets une fois établis , ils rassemblèrent toutes les menues branches qu'on avait séparées de la tige des arbres , et ils les entrelacèrent adroitement, de manière a former une espèce de claie, aussi serrée qu'il leur fut possible de le faire. Ce travail , comme on l'imagine aisément, leur coûta plusieurs jours. Mais, comme ils voyaient a chaque instant le progrès de leur ouvrage, leur ardeur ne se ralentit point; et Tommy, en le voyant achevé, en eut autant de joie que s'il fût parvenu à fonder un grand empire.

Le succès de son établissement ne lui fit pas oublier l'histoire que lui avait promise M. Barlow; et la voici telle qu'ils la lurent ensemble le lendemain.

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