‹ Œuvres complètesChapitre 94 sur 142 · LE TURC RECONNAISSANT · texte numérisé non relu

LE TURC RECONNAISSANT

Un corsaire vénitien s'étant emparé d'un vaisseau turc, le capitaine conduisit tous les prisonniers a Venise; et , suivant une coutume barbare, il les fit ven-

dre dans la place publique. Un de ces esclaves tomba entre les mains d'un marchand , dont la maison touchait au palais du riche sénateur Contarini, qui n'avait qu'un seul fils appelé Francisco,, Ce jeune enfant , toutes les fois qu'il passait devant la boutique où travaillait l'esclave, s'arrêtait pour le considérer. Hamet, c'était le nom du pauvre Turc , remarquant sur le visage de l'enfant des traits qui annonçaient un caractère doux et humain, le saluait toujours avec des marques d'amitié. Ils trouvèrent bientôt l'un et l'autre le plus grand plaisir à se voir. Francisco ne laissait plus passer un seul jour sans visiter Hamet , et sans lui apporter tous les petits présens qu'il était en son pouvoir de lui offrir. Mais , quoique Hamet parût toujours recevoir avec plaisir les innocentes caresses de son petit ami , Francisco ne put s'empêcher d'observer qu'il était souvent fort chagrin ; et il surprenait quelquefois des larmes dans ses yeux , malgré ses efforts pour les cacher. Il en fut tellement ému, qu'il en parla un jour a son père , et le supplia , si la

ISO

SAM)P01ll) liT iMKl\T<»

choie était en sa puissance, de rendre heureux le pauvreesclave. Contarini, qui aimait beaucoup son (ils , et qui avait de plus observé qu'il ne lui demandait jamais rien que par le mouvement d'un cœur généreux, lui promit de voir luimême le Turc, et de s'informer du sujet de sa tristesse. Il l'alla trouver en effet dès le lendemain , et après l'avoir regardé quelque temps en silence, il fut frappé d'un caractère extraordinaire de noblesse qui éclatait sur sa physionomie. Ètes-vous, lui dit-il enfin, ceHametquemon fils aime si tendrement , et dont il me parle tous les jours avec tant de transport? Oui , répondit le Turc, vous voyez ce malheureux, qui depuis trois ans languit dans l'esclavage. Dans tout cet intervalle, Francisco, votre fils, est la seule créature humaine qui ait paru avoir senti quelque pitié de mon infortune. C'est aussi le seul objet auquel je sois attaché dans cette malheureuse contrée. Je prie tous les jours cet Être suprême, qui est également le dieu des chrétiens et des Turcs , de le préserver surtout de l'état affreux où je suis tombé. Je vous suis obligé pour mon fils, reprit Contarini; quoique, dans la situation où l'appelle sa naissance, il ne paraisse pas trop exposé au péril que vos prières cherchent à détourner de lui. Mais dites-moi , car je désire de vous faire du bien , en quoi puis-je vous secourir? Mon fils me dit que vous êtes en proie à des regrets continuels. Quelle peut en être la source? Est-il étonnant, répondit Hamet, avec le transport d'une noble indignation qui anima soudain sa physionomie, estil étonnant que je m'afflige en silence, et que je déplore ma destinée , quand je suis privé du premier et du plus noble présent de la nature, la liberté? Et cependant, s'écria Contarini, combien de milliers de personnes de notre nation ne retenezvous pas dans les fers ! Je ne vous accuse point de la barbarie de vos compatriotes,

répliqua Uamet, pourquoi voulez-vous me rendre responsable de l'inhumanité des miens ? Quant à moi , je n'ai jamais pratiqué l'exécrable coutume d'enchaîner mes semblables. Jamais je n'ai dépouillé de Vénitiens de leurs richesses pour accroître les miennes. J'ai toujours respeclé les droits de l'humanité ; et je n'en ressens que plus vivement la douleur de les voir si indignement violés à mon égard. Ici quelques larmes s'e'chappèrent de ses yeux, et se répandirent sur ses joues.

Cependant il se rendit bientôt maître de sa faiblesse ; puis , croisant les bras sur son estomac, et baissant doucement la tête : Dieu est bon, s'écria-t-il, et l'homme doit se soumettre à ses décrets. Cou tarin i fut touché de cette noble résignation , et lui dit : Hamet , je suis attendri de vos malheurs , et je serai peut-être en état de les adoucir. Que feriez-vous pour recouvrer votre liberté? Ce que je ferais? répondit Hamet. J'atteste le ciel que j'affronterais tous les périls qu'il est au pouvoir de l'homme de surmonter. Eh bien! reprit Contarini , si votre courage répond à l'idée que j'en ai conçue, votre délivrance est assurée. Je n'ai qu'une seule épreuve a vous proposer. Quelle est-elle, quelle est-elle? s'écria le Turc impatient. Placez la mort devant moi sous les formes les plus horribles, et si vous me voyez balancer Doucement, doucement , reprit Contarini ; on pourrait nous entendre. Parlons plus bas, et prêtezmoi toute votre attention. J'ai dans cette ville un ancien ennemi , qui a rassemblé sur moi toutes les injures qui peuvent blesser le plus cruellement le cœur d'un homme. Il est aussi brave qu'orgueilleux , et j'avoue que la réputation de sa valeur m'a fait craindre, jusqu'à ce jour, de poursuivre ma vengeance. Mais vous, Hamet , votre regard décidé , votre contenance imposante, et la fermeté de vos discours , tontine persuade que vous êtes

SA.M)FORI> ET MliRTOK.

né pour les entreprises les plus hasardeuses. Prenez ce poignard. Aussitôt que les ombres de la nuit envelopperont la ville, je vous conduirai moi-même dans un lieu où vous pourrez regagner votre liberté, en vengeant votre libérateur.

A cette proposition, le dédain et la honte éclatèrent dans les yeux enflammés de Hamet. La colère le priva quelques instans de l'usage de la parole. Enfin, élevant ses bras autant que la longueur de ses chaînes put le lui permettre , il s'écria , d'une voix indignée : Puissant Prophète , voilà donc les hommes auxquels vous permettez que vos fidèles sectateurs soient asservis ! Sors de ma présence, indigne chrétien, et sache que Hamet ne ferait pas l'exécrable métier d'assassin pour toutes les richesses de Venise, pas même pour racheter de la mort son père et ses enfans. A cette réponse, Contarini, sans paraître confus, lui dit qu'il se reprochait de l'avoir offensé, mais qu'il avait cru que la liberté lui était plus chère. Quoi qu'il en soit , ajoutat-il, en le quittant, vous réfléchirez sur ma proposition ; et peut-être demain aurez-vous changé de pensée. Hamet se détourna sans daigner lui répondre ; et Contarini rentra dans son palais.

11 revint de bonne heure le lendemain, accompagné de son fils; et, abordant Hamet avec douceur, il lui tint ce discours: La proposition que je vous fis hier dut peut-être vous étonner dans la première chaleur. Je viens aujourd'hui la discuter plus froidement avec vous; et je ne doute pas que lorsque vous aurez entendu mes raisons... Chrétien, interrompit Hamet d'une voix sévère, mais calme, cessez d'insulter un malheureux par des discours plus cruels encore pour lui que les horreurs de la servitude. Si votre religion vous permet des actions pareilles à celle que vous me proposez, apprenez qu'elles sont abominables aux

yeux d'un vrai musul man . C'est pourquoi , rompons, dès ce jour, tout commerce, et soyons pour jamais étrangers l'un a l'autre. Non, non, répondit Contarini, en jetant ses bras autour du cou de Hamet, soyons plutôtunisdès ce moment, et pour toute la vie. Musulman généreux, dont la vertu peut éclairer les chrétiens mêmes, l'amitié que vous aviez inspirée à mon fils m'avait d'abord intéressé à votre destinée. Mais dès le premier instant où je vous vis hier , je résolus do vous rendre la liberté. Pardonnez-moi une épreuve inutile de vos sentimens, qui n'a fait que vous élever plus haut dans mon estime. Le cœur de Contarini est aussi loin des projets de meurtre et de trahison que celui de Hamet lui-même.

Soyez libre dès ce jour. Votre rançon est déjà payée, sans autre obligation que de vous souvenir à jamais de l'amitié de cet enfant, qui vous serre entre ses bras.

Lorsqu'à l'avenir vous verrez un chrétien soupirer dans les chaînes des Turcs , puissiez-vous penser à Venise !

Qui pourrait peindre les mouvcmens de surprise et les transports de reconnaissance que fit éclater Hamet, en entendant ce discours? Je ne répéterai point, dans la crainte de l'affaiblir, ce qu'il dit a ses bienfaiteurs. Il suffira de savoir qu'il fut mis ce jour même en liberté ; que Contarini l'adressa au capitaine d'un vaisseau prêt à faire voile vers une des îles de la Grèce, et le força d'accepter une bourse pleine d'or pour les dépenses de son voyage. Ce ne fut pas sans un extrême regret que Hamet se sépara de son jeune ami, dont l'affection généreuse avait fait rompre ses fers. 11 l'embrassa avec des transports inexprimables de tendresse , le baigna de ses larmes , et pria ardemment le ciel de répandre sur lui toutes ses bénédictions.

Six mois environ après cette aventure, un incendie subit éclata dans le palais de

ISS

SANDFOItl) ET ME II TON.

Contarini. Ce fut dans le temps de la nuil où le sommeil est le plus profond , et personne ne s'en aperçut que lorsque presque tout le bâtiment fut enveloppé dans les flammes. Les domestiques effrayés eurent à peine le temps de réveiller le sénateur, etdelefairedescendre.

Il ne fut pas plus tôt au bas de l'escalier, que le plancher de son appartement s'effondra , et tomba avec un bruit horrible au milieu de mille tourbillons de feu et de fumée. Mais si Contarini se félicita un moment de leur avoir échappé , ce fut pour s'abandonner l'iustant d'après au plus violent désespoir, lorsqu'il apprit que son flls , qui dormait dans une partie plus élevée du palais, avait été oublié dans le tumulte général, et se trouvait encore au milieu de l'incendie. Ce n'est pas avec des paroles que Ton pourrait décrire les tourmens dont ce père tendre fut déchiré à cette nouvelle. Il se serait précipité à travers les feux dévorans, s'il n'eût été retenu par ses domestiques. Dans l'accablement de son désespoir, il eut encore assez de force et de voix pour offrir la moitié de sa fortune à l'homme intrépide qui hasarderait sa vie pour sauver celle de son enfant. Comme il passait pour l'un des plus riches habitans de Venise, plusieurs échelles furent, dans un instant, dressées contre les murs; et quelques aventuriers, excités par la grandeur de la récompense, osèrent tenter l'entreprise. Maisbientôtla violence des flammes qui sortaient avec impétuosité parles fenêtres, les charbons enflammés et les décombres qui tombaient de tous côtés , les fit descendre précipitamment. Le malheureux Francisco qui parut en ce moment sur le comble, étendant ses bras , et implorant du secours , paraissait être dévoué à une destruction inévitable. A ce spectacle, Contarini perdit tout à coup l'usage de ses esprits, et tomba dans un état d'insensibilité. Mais

dans ce moment d'horreur, un homme se précipite à travers la foule, monte sur la plus haute des échelles, avec une audace qui annonce qu'il est résolu de périr s'il ne réussit; et, en un clind'œil, il a disparu a tous les regards. Un tourbillon de fumée et de flamme, qui soudain éclata dans le même endroit où il venait de s'élancer, avait déjà fait craindre a tous les spectateurs qu'il ne fût la victime de son courage, lorsque tout à coup on le vit reparaître, tenant l'enfant dans ses bras , et descendre le long de l'échelle , sans avoir éprouvé aucun accident. Un concert de cris d'admiration et de joie retentit alors dans toute la place. Mais qui pourrait donner une faible idée des sentimens du père désolé, lorsqu'en recouvrant ses esprits, il vit son fils sain et sauf dans ses bras! Après lui avoir prodigué les premières effusions de sa tendresse, il demanda quel était son sauveur. On lui montra un homme d'une noble stature , mais couvert de misérables vêtemens. Son visage était si baigné de sueur et si obscurci par la fumée , qu'il était impossible de distinguer ses traits. Contarini cependant se jeta avec transport sur son sein, et, lui présentant une bourse pleine d'or, le supplia de l'accepter pour le moment, jusqu'à ce qu'il pût lui remettre, dès le lendemain, le reste de la récompense promise. Non, non, répondit l'étranger, ce n'est pas a vous , généreux Contarini, que je vends mes services. Ma vie vous appartenait déjà lorsque je l'ai hasardée. Juste ciel! s'écria celui-ci, quelle est cette voix? Je la reconnais. C'est lui, c'est lui, sans doute. Oui, mon père, s'écria soudain à son tour le jeune Francisco, en se précipitant dans les bras de son libérateur, c'est le brave Hamet, c'est mon ami. C'était lui-même, en effet, qui était debout devant eux, dans les mêmes habits qu'il portait six mois auparavant , lorsque la générosité du sénateur

SANDFORD ET MKRTON.

lavait délivré de l'esclavage. Rien ne peut égaler la surprise , la joie et la reconnaissance de Contarini. Mais, comme ils étaient environnés d'une foule immense de peuple, il pria Hamet de le suivre dans la maison de l'un de ses amis, et, lorsqu'ils furent seuls ^ il l'embrassa tendrement, et lui demanda par quel hasard extraordinaire il était devenu une seconde fois esclave , en lui faisant un doux reproche de ne l'avoir pas instruit de sa nouvelle captivité. J'en rends grâces au ciel, répondit Hamet, puisqu'elle m'a donné l'occasion de vous témoigner que je ne suis pas indigne de ce que vous avez fait pour moi, et de sauver la vie de ce cher enfant, que j'estime mille fois plus que la mienne. Je n'ai point voulu abuser une seconde fois de votre bienfaisance; mais il est temps aujourd'hui que mon bienfaiteur soit instruit de toute la vérité. Sachez donc que lorsque je fus fait prisonnier par l'un de vos vaisseaux , mon père, sous un autre maître, éprouva, ainsi que moi , les horreurs de l'esclavage. C'était sa seule destinée qui me faisait souvent répandre les larmes qui m'attirèrent l'attention de votre fils. Lorsque vos mains brisèrent mes fers , je volai vers le chrétien qui avait acheté mon père, je lui représentai que son esclave était infirme, et déjà affaibli par l'âge, et que j'étais, moi , jeune et vigoureux. Je m'offris de le remplacer dans sa servitude.

En un mot , j'obtins de son maître que mon père fût renvoyé pour moi dans le même vaisseau où vous aviez préparé mon passage, sans lui faire cependant connaître l'origine de sa liberté. Depuis ce temps, je suis resté ici esclave volontaire, pour sauver l'auteur de mes jours, et acquitter envers lui la dette sacrée de la nature.

A ce trait si touchant , Henri , qui avait eu déjà beaucoup de peine à retenir ses larmes , les laissa couler avec une telle

abondance, et Tommy lui-môme fut si vivement affecté, que M. Barlow leur dit qu'il fallait interrompre ici leur lecture, et chercher à se distraire par quelque autre occupation. Ils allèrent en conséquence dans le jardin pour reprendre leur édifice. Mais quelle fut leur consternation , en voyant le triste état où se trouvait une en treprise qui leur avait coûté tant de soins et de travaux! Il venait de s'élever un vent fougueux qui, soufflant de toute sa violence contre leur cabane encore mal affermie sur ses frêles appuis , l'avait mise de niveau avec la terre. Tommy fut prêt à verser des larmes de dépit à l'aspect de ces monceaux de ruines confusément épars autour de lui. Mais Henri, qui supportait sa disgrâce avec plus de philosophie, lui dit de ne pas se mettre en peine, que le dommage pouvait aisément se réparer , et que cet accident était venu fort à propos pour leur apprendre à donner des fondemens plus solides a leur construction. Oui , je le vois , ajouta-t-il , tout le mal vient de n'avoir pas enfoncé assez avant dans la terre ces piquets qui soutiennent notre cabane. 11 ne faut pas s'étonner que lèvent, ayant eu tant de prise contre elle, en l'attaquant par son côté le plus large, l'ait si promptement renversée. Je me souviens, maintenant que j'y pense , d'avoir vu les maçons , en commençant un bâtiment, creuser dans la terre a une grande profondeur , pour y jeter des fondemens inébranlables. Ainsi donc , si nos piquets étaient bien affermis, je pense que cela produirait le même effet ; et nous n'aurions plus rien à craindre a l'avenir de toutes les malices du vent , quand il serait même un peu plus fort que celui qui vient de nous jouer un aussi mauvais tour. M. Barlow étant venu les joindre en ce moment, ils lui racontèrent leur malheur , ils lui firent part de l'expédient qu'ils avaient imaginé pour s'en garantir dans la suite. Il approuva

SANDFOKD ET MERTON

beaucoupcette idée; et, comrae ils étaient trop petits pour atteindre jusqu'à l'extrémité des piquets, il leur offrit tousses secours. Il alla soudain chercher un gros maillet de Dois, avec lequel il frappa sur le bout des piquets, et les enfonça assez avant dans la terre, pour qu'il ne restât plus le moindre danger de les voir renversés par lèvent. Encouragés par cette espérance, nos deux petits ouvriers s'appliquèrent si constamment à leur entreprise, qu'en peu de jours ils eurent réparé le dommage, et remis la cabane au môme point qu'elle était avant l'accident.

Tous les côtés de I édifice étant achevés , il ne restait plus qu'a lui donner une couverture. Pour cet effet, ils prirent des perches, qu'ils mirent en travers l'une près de l'autre au-dessus du bâtiment, dans le sens où il était le plus étroit; et sur ces perches ils étendirent de la paille en plusieurs couches ; en sorte qu'ils imaginèrent avoir une cabane qui les mettrait entièrement à l'abri des injures du temps. Mais par malheur ils furent encore trompés dans cette idée. Une violente averse de pluie étant survenue au moment où ils croyaient avoir couronné leur ouvrage , ils allèrent avec confiance se réfugier dans la cabane. Ils eurent en effet le plaisir de se féliciter pendant quelques instans de se trouver si bien à couvert. Peu à peu cependant la paille s'étant tout-à-fait pénétrée , l'eau commença bientôt à tomber dans l'intérieur , non en gouttes menues, mais par gosses groutières. Henri et Tommy supportèrent d'abord avec assez décourage cet inconvénient imprévu; mais il augmenta au point qu'ils furent obligés de lui céder et d'aller chercher un meilleur abri dans la maison. C'est là qu'après avoir mûrement réfléchi sur la cause de leur nouvelle disgrâce, Tommy s'écria , d'un air important, qu'il l'avait devinée, et qu'il ne fallait l'attribuer qu'à ce qu'ils n'avaient pas mis encore assez de paille

sur la couverture. 11 me semble, dit Henri, d'un ton plus modeste, qu'on pourrait en trouver une autre raison. Je viens de me rappeler que toutes les maisons que j'ai vues ont leur toit en pente, apparemment pour que la pluie en découle à mesure qu'elle y tombe. Au lieu que hi couverture de notre cabane , étant tout-à-fait plate ; a dû retenir toute la pluie qu'elle a reçue ; et il a bien fallu que l'eau , après avoir filtré entre les brins de paille, tombât en-dessous. Tommy fut obligé de convenir que son ami avait rencontré plus juste que lui dans la découverte du principe du mal. Il ne s'agissait plus que de réunir leurs idées, pour y chercher un remède. Voici celui qu'ils jugèrent à propos d'employer.

Après avoir pris bien exactement leurs mesures pour que tous les piquets qu'ils avaient fichés en terre fussent de la même hauteur, ils prirent des perches qu'ils coupèrent d'une longueur égale. Ils les attachèrent chacune par un bout à leurs piquets, et l'autre bout, ils le firent rencontrer, en l'élevant dans le milieu, avec celui de la perche qui était attachée tout vis-à-vis de l'autre côté de la cabane , comme deux cartes que lesenfans réunissent par le haut en commençant leur château. Par ce moyen ils formèrent une charpente semblable, en petit, a celles que nous voyons sur les maisons, avant qu'on les couvre de tuiles ou d'ardoises. Ils placèrent ensuite d'autres perches en travers de celles-ci, en forme de treillage, pour leur donner plus de solidité. Puis enfin , ils y mirent une couverture de paille avec des lattes et des chevilles pour la bien maintenir. Cette opération finie, il virent avec joie qu'ils pouvaient se vanter d'avoir une très-bonne maison. Seulement , les côtés n'étant formés que de branches entrelacées , celle cloison légère ne mettait pas assez à l'abri des incursions du vent. Henri , en sa qualité de

SANDFOKD ET MEATO.V.

principal architecte , se chargea d'y remédier. 11 se procura de la terre grasse , il la détrempa avec un peu d'eau ; et , en y ajoutant un peu de paille menue, il fit un excellent torchis dont il revêtit sa cloison soit en dedans soit en dehors. L'air ne trouva plus alors d'entrée pour pénétrer dans la cabane; et, avec une bonne porte qu'on y plaça , elle devint presque aussi close que si on l'eût bâtie en pierres de taille.

11 s'était déjà passé quelque temps depuis que les grains de froment avaient été semés dans le jardin ; et ils commençaient à pousser avec tant de vigueur, que leurs tiges formoieut sur la terre un riche lapis de verdure. ïommy ne laissait passer aucun jour sans les visiter. Il remarquait avec la plus vive satisfaction leur croissance rapide. Maintenant, dit-il à Henri, je crois que nous serions en état de pourvoir a notre subsistance , si nous étions jetés sur une île déserte. Il est vrai, répondit Henri : nous avons déjà satisfait aux besoins les plus pressés ; mais il faudrait nous donner encore quelque chose à manger avec notre pain.

M. Barlovv avait derrière sa maison un verger planté des plus beaux arbres à fruits. 11 avait eu la précaution de ménager une partie du terrein pour y semer des pépins et des noyaux, dont il venait de jeunes arbres sur lesquels il greffait des bourgeons d'une espèce choisie. Aussitôt qu'ils étaient parvenus à 1 âge de porter du fruit, il les transplantait dans le verger , pour y remplacer ceux que leur vieillesse , ou quelque autre accident , commençait à mellr e hors d'état de produire. Tommy , qui connaissait mieux que personne tous les arbres du verger, avait trouvé leurs fruits délicieux. La réflexion qu'il venait d'entendre de la bouche de Henri, lui en fit naître une autre dont il s'applaudit. Ne serait-ce pas, ditil en lui-même, un grand agrément pour

notre maison, d'être entourée d'arbres dont le feuillage nous mettrait à l'abri du soleil, et dont les fruits serviraient à nous rafraîchir dans nos travaux? Il courut aussitôt chercher M. Barlovv, lui communiqua son projet, et le pria de lui permettre de l'exéculer. M. Barlow y consentit avec plaisir, et le conduisit lui-même darts la pépinière pour y prendre tous les arbres dont il aurait besoin. Tommy, en homme de goût , choisit les plus droits et les plus vigoureux; et , avec le secours de Henri, il les transplanta dans son jardin , d'une manière que Ton ne sera peut-être pas fâché de connaître pour l'employer daus la même occasion.

Ils prirent d'abord l'un et l'autre leur petite bêche, et creusèrent adroitement autour de l'arbre, pour le pouvoir enlever sans endommager ses racines. Ils firent ensuite un grand trou dans l'endroit qu'ils lui avaient destiné, et brisèrent avec soin la terre , pour qu'elle fût plus légère. Alors on planta l'arbre au milieu du trou. Tommy le tenait bien droit, tandis que Henri jetait doucement sur ses racines des pelelées de terre, qu'il foula ensuite sous ses pieds pour la bien affermir. Eufin, il planta un grand bâton à côté de la lige , qu'il y attacha , de peur que les vents fougueux d'hiver ne pussent l'ébranler et même la renverser. Ils ne bornèrent pas là leurs attentions. Il y avait à l'extrémité du jardin un rocher sauvage , d'où s'échappait une petile source, qui courait se perdre au-dehors , le long d'un sentier. Tommy et son ami entreprirent de creuser un canal, pour conduire une partie de ses eaux près des racines de leurs arbres, attendu que, le temps se trouvant alors d'une sécheresse extrême, il y avait à craindre que leurs plantations ne vinssent à périr faute d'humidité. M. Barlow les vit avec la plus grande satisfaction exécuter cette entreprise. 11 leur dit que dans plusieurs contrées la

SANDFORD ET AIEHTO.W

chaleur était si excessive, que rien ne pouvait croître dans la lerre , à moins qu'elle ne fût arrosée de cette manière. Il y a particulièrement , ajouta-t-il, un pays appelé l'Egypte, célèbre, de toute antiquité, par la quantité de belles moissons qu'il produit , et qui est naturellement arrosé par un grand fleuve qui le traverse dans toutcson étendue. Ce fleuve, qu'on nomme le Nil, à un certain temps de Tannée, commence à s'élever au-dessus de ses bords ; et , comme le pays est plat, 11 le couvre bientôt tout entier de ses eaux. Cette inondation dure plusieurs semaines ; et , lorsque le fleuve rentre dans son lit , il laisse sur les champs qu'il a couverts un engrais si fécond , que tous les grains qu'on y sème croissent rapidement avec la plus grande vigueur.

henri. — Pardonnez-moi , monsieur , de vous interrompre : mais , n'est-ce pas le pays où l'on trouve le crocodile , ce terrible animal , dont vous m'avez plusieurs fois entretenu?

m. barlow. — Oui , mon ami , je suis bien aise que vous ne l'ayez pas oublié.

tommy. — Mais moi , monsieur, je ne le sais pas. Qu'est-ce qu'un crocodile, je vous prie ?

m. barlow. — C'est un animal amphibie, c'est-à-dire, qui peut vivre également sur la terre et dans l'eau.

tommy. — Voilà qui est singulier. Et qui est-ce qui le produit?

m. barlow. — Il vient d'un œuf que sa mère ensevelit dans lesableaprèsl'avoir pondu. Lorsque les feux brûlans du soleil l'ont échauffé pendant plusieurs jours, le jeune crocodile perce sa coque et en sort tout formé. 11 est d'abord très-petit. Son corps est aussi long que ses jambes sont courtes. Elles lui servent également à marcher sur la terre , et à nager dans l'eau. 11 a de plus une longue queue , ou plutôt son corps s'allonge en diminuant , jusqu'à ce qu'il se termine en pointe. Au reste.

rien ne peut mieux vous donner une idée de sa forme que celle du lézard, que vous connaissez , n'est-ce pas ?

tommy. — Oh ! sans doute. Mais le crocodile est-il beaucoup plus grand?

m. barlow. — Je vous en réponds. Il en est qui croissent jusqu'à la longueur de plus de trente pieds.

tommy. — Oh ! cela me fait peur. Si leur férocité répond à leur taille , ils doivent être bien dangereux.

m. barlow. — Ils le sont en effet. Le crocodile est un animal très-glouton, qui dévore tout ce qu'il peut saisir. Il sort fréquemment de l'eau pour s'étendre sur le rivage, et en cet état il ressemble à une longue solive. Si quelque brebis ou quelque enfant vient, sans y prendre garde, jusqu'à sa portée , il s'élance soudain sur la pauvre créature et la dévore.

tommy. — Et ne dévore-t-il jamais des hommes ?

m. barlow — Quelquefois, s'il les surprend. Mais ceux qui sont accoutumés à rencontrer souvent de ces animaux , ont un moyen facile de leur échapper. Quoique le crocodile puisse courir assez vite en suivant une ligne droite , la masse de son corps l'empêche de se tourner avec aisance. Ainsi , l'on n'a qu'à courir en cercle , ou se détourner brusquement, pour le laisser de côté.

tommy. — Il me semble que c'est prendre le bon parti. Car , le moyen de tenir tête à un ennemi puissant !

m. barlow. — Tout est possible , avec du sang-froid et du courage. Il est des hommes qui, loin de craindre le crocodile, vont l'attaquer sur la terre, sans d'autres armes , qu'une longue pique. Aussitôt que cet animal en voit un à sa portée, il ouvre sa vaste gueule pour l'engloutir. Mais le chasseur profite de ce moment pour plonger sa pique dans le gosier de son ennemi, et l'étend mort à ses pieds. J'ai même ouï dire qu'il est

SANDFORn ET MERTOX

des plougeurs assez intrépides pour aller à la chasse du crocodile dans le sein des eaux. Ils prennent pour cet effet un morceau de bois d'environ un pied de longueur, et gros comme la jambe, mais affilé par les deux bouts, auquel ils attachent une longue corde. Le plus hardi prend ce morceau de bois de la main droite, et va nageant de tous côtés jusqu'à ce qu'il aperçoive un crocodile. Celuici vient alors a lui , ouvrant ses deux énormes mâchoires, armées de plusieurs rangs de dents pointues. Le plongeur l'attend ; et au moment qu'il approche , il lui enfonce le morceau de bois debout dans la gueule, de manière que le crocodile, en la refermant , fasse entrer les deux bouts pointus dans l'une et dans l'autre mâchoire, et ne puisse plus les fermer ni les ouvrir. Dans cet état, il est incapable de faire aucun mal ; et par le moyen de la corde, on le tire sans peine sur le rivage.

tommy. — Et dites-moi , je vous prie, monsieur , ce terrible animal est-il susceptible d'être apprivoisé?

m. barlow. — Oui , mon enfant : je crois, comme je vous l'ai déjà dit, qu'il n'est point d'animal si féroce, dont on ne puisse adoucir le caractère par de bons traitemens. Il est certains lieux dans l'Egypte où l'on lient des crocodiles apprivoisés. Ils ne font jamais de mal à personne ; et ils souffrent même que les petits enfans jouent avec eux, et montent en sûreté sur leur croupe.

Ces détails sur le crocodile amusèrent beaucoup Tommy. Il remercia M. Barlow, et lui dit qu'il serait bien curieux de voir tous les animaux que renferme l'univers. Il ne serait pas facile, répondit M. Barlow , de vous procurer cette satisfaction, parce que chaque pays produit quelque espèce particulière qui ne se trouve pas dans les autres parties du monde. Mais si vous voulez lire les descriptions que les

T. IV

naturalistes nous en ont données, et voir leurs figures dans des estampes fidèles qui les représentent, vous aurez de quoi intéresser assez vivement votre curiosité.

Sandford et Merton s'étant un jour levés de fort bonne heure, il leur prit fantaisie d'aller faire un tour de promenade avant le déjeuner, après en avoir obtenu la permission de M. Barlow. La matinée était si belle, et leur entretien si joyeux , qu'ils allèrent toujours en avant , sans s'apercevoir delà longueur de la route , jusqu'à ce que, se trouvaut tous deux épuisés de fatigue, ils s'assirent sous une haie pour se reposer. Tandis qu'ils s'entretenaient ensemble de ce qu'ils avaient observé dans la campagne, il vint à passer une femme proprement vêtue , qui , voyant deux enfans assis tout seuls, s'arrêta devant eux, et leur dit : Que faitesvous donc là , mes petits amis? Est-ce que vous auriez perdu votre chemin? Oh non ! ma bonne femme , répondit Henri , nous ne sommes pas en peine de notre route; mais nous sommes si fatigués, que nous avons pris le parti de nous asseoir un moment pour reprendre nos forces.

C'est fort bien fait, dit la femme; mais, si vous voulez venir dans ma petite maison , que vous voyez à cent pas d'ici, vous pourrez vous y reposer plus à votre aise. Ma fille aînée est allée traire les vaches. Venez , venez , je vous donnerai , à son retour, une écuelle de lait et du pain. Tommy, qui avait pour le moins autant de faim que de lassitude , dit à Henri qu'il se sentait tout disposé à profiter de l'invitation de cette bonne femme. Henri se trouvait du même avis. Ils se levèrent donc aussitôt, se mirent à ses côtés, et la suivirent vers une maison assez petite , mais de fort jolie apparence, qui s'élevait entre des arbres sur le bord d'un ruisseau . Ils entrèrent dans une cuisine très-propre , meublée d'une vaisselle grossière , mais où rien ne manquait. On les fit as-

lô

SAMMORD ET MERTOX.

seoir auprès d'un bon feu de mottes de gazon que leur officieuse hôtesse s'empressa d'allumer. Tommy, qui n'avait jamais vu de feu pareil , ne put s'empêcher de faire des questions a ce sujet. Vous ♦•tes étonné, je le vois , répondit la bonne femme; mais de pauvres gens, comme nous le sommes, n'ont pas le moyen d'acheter du bois ou du charbon de terr£.

C'est pourquoi nous allons peler la surface du champ voisin , qui est couverte de gazon , de bruyère et de racines de cent herbes différentes. Nous en faisons de petits carrés que nous laissons sécher dans l'été aux rayons du soleil. Lorsqu'ils sont bien secs , nous les portons à la maison dans un endroit bien couvert , et nous les employons ensuite pour notre foyer.

Mais, dit Tommy, est-ce que vous avez assez bon feu , par ce moyen , pour faire cuire votre diner? Je suis quelquefois descendu dans la cuisine de mon papa ; et j'y ai toujours vu du feu, jusqu'à la moitié de la cheminée. Encore le cuisinier n'en trouvait-il jamais assez. Oh ! répondit la bonne femme en souriant, M. votre père est sans doute un homme riche qui a beaucoup de viandes à faire cuire. Nous autres, pauvres gens, nous sommes plus aisés à contenter. Mais au moins , reprit Tommy , vous avez tous les jours un morceau de viande àrôtir Hélas! non , répliqua la bonne femme, on voit rarement du rôti dans notre maison : nous sommes bien contens lorsque nous pouvons avoir un morceau de lard bouilli dans un pot avec des choux et des navets , et nous bénissons le ciel de ce régal. II y a beaucoup d'honnêtes gens qui valent mieux que nous , et qui ont de la peine à avoir même un morceau de pain tout sec. Pendant le cours de cet entretien , Tommy, ayant tourné par hasard les yeux d'un autre côté, vit, par l'ouverture de la porte, une chambre qui était presque remplie de pommes entassées. Apprenez-

moi , je vous prie, dit-il, ce que vous pouvez faire de toutes ces pommes-là? Il me semble qu'il vous serait impossible de venir à bout de les manger, quand vous n'auriez pas autre chose pour vivre. Cela est très-vrai, répondit la femme; mais c'est que nous en faisons du cidre.

tommy. — Quoi ! vous savez faire cette boisson qui'est tout à la fois si piquante et si douce?

ta. femme. — Vraiment oui, mon petit monsieur.

tommy. — Et c'est avec des pommes que vous la faites?

la femme. — Certainement.

tommy. — Et comment la fait-on, je vous prie ?

la femme. — Je vais vous le dire. Nous cueillons d'abord les pommes, lorsqu'elles sont a^sez mûres; puis nous les écrasons dans une machine faite exprès. On prend ensuite cette marmelade , et on la met en tre des couches de paille que l'on serre fortement sous une grande presse, jusqu'à ce que le jus en découle.

tommy. — Et ce jus est du cidre?

la femme. — Je peux vous le faire voir, puisque vous êtes si curieux.

Elle le conduisit alors dans une autre chambre, où il y avait un grand cuvier plein de jus de pommes. Elle en puisa dans une coupe , et le pria de goûter si c'était du cidre. Tommy goûta, et dit que la liqueur était assez agréable, mais que ce n'était point là le cidre qu'il connaissait. Fort bien , reprit la femme , essayons d'un autre. Elle tourna le robinet d'un petit baril , en reçut la liqueur dans un verre , et l'offrit à Tommy , qui , après l'avoir goûtée, dit que pour cette fois, c'était bien du cidre qu'il avait bu. Mais , dites-moi, je vous prie, ajouta-t-il, que faites- vous au jus de pommes pour en faire du cidre?

la femme. — Moi? rien du tout.

tommy. — Et comment devient-il donc

SANDFORD ET MERTOX.

du cidre de lui-même? car je suis bien sûr que ce que vous m'avez donné d'abord n'en était pas.

la fkmme. — Nous mettons ce jus dans un grand cuvier ; et nous avons soin de le tenir bien chaudement, pour qu'il puisse entrer en fermentation.

tommy. — Fermentation ? Que veut dire cela?

la femme. — Vous allez voir.

Elle lui montra alors un graud cuvier, et le pria d'observer la liqueur qu'il contenait. 11 l'observa , et il vit qu'elle était couvertedanstoutesasurfaced une écume épaisse, comme d'une croûte liquide.

tommy. — C'est là ce que vous appelez fermentation ?

la femme. — Oui, monsieur.

tommy. — Et qui peut produire cet effet?

la femme. — Voila ce que je ne sais pas. Mais , lorsque le jus de pommes a été quelques heures dans ce cuvier, il commence à travailler ou à fermenter de luimême, ainsi que vous le voyez ; et après avoir passé un certain temps dans cette fermentation , il acquiert le goût et les propriétés du cidre. Alors nous le mettons en des tonueaux , et nous le vendons , ou bien nous le gardons pour notre usage.

On m'a dit que c'était la manière dont on faisait le vin dans d'autres pays.

tommy. — Quoi donc! le vin est fait aussi de pommes ?

la femme. — Non , monsieur, le vin est fait de raisins; mais on en lire le jus en les écrasant ; et on le gouverne de la même manière que nous faisons le jus de pommes.

tommy. — J'avoue que cela est bien curieux. Ainsi donc le cidre n'est quo du vin fait de pommes? et le vin n'est que du cidre fait de raisins?

la femme. — Oui, mon cher petit monsieur, tout comme vous l'entendrez.

Tandis qu'ils conversaient de cette ma-

nière, il entra une jeune fille fort propre, qui présenta gracieusement à chacun des deux petits garçons une écuelle de terre pleine de lait encore tout chaud , avec un grand morceau de pain bis. Nos deux amis, dont l'appétit n'avait fait qu'augmenter depuis leur arrivée, firent, de leur mieux, honneur au déjeuner. Tommy surtout mangea le sien avec tant de plaisir , qu'il protesta n'avoir jamais fait un meilleur repas de sa vie. Il se serait même un peu oublié dans cette opération , si son camarade , à qui le plaisir ne laissait jamais perdre de vue ses devoirs , ne lui eût fait observer qu'il était temps de retourner a la maison , de peur de causer de l'inquiétude à M. Barlovv. Ils remercièrent affectueusement la bonne femme de toutes les amitiés qu'ils avaient reçues d'elle; et Tommy , portant la main à sa poche , en tira un schelling qu'il la pria d'accepter. Moi, prendre de votre argent , mon cher petit monsieur, lui réponditelle, en se reculant I Que Dieu m'en préserve ! Non , non , je ne recevrais pas de vous un farthing ( un liard) quand je n'en aurais pas un seul dans toute la maison. Je perdrais le plaisir que j'ai eu à vous régaler Quoique uous ne soyons pas riches , mon mari et moi , nous en avons assez, Dieu merci, pour vivre, et pouvoir donner , sans nous faire tort , une écuelle de lait à de braves enfans comme vous l'êtes.

Tommy la remercia de nouveau ; et il était prêt à la quitter, lorsqu'il vit entrer brusquement deux hommes d'assez mauvaise mine, qui demandèrent a la femme si elle ne se nommait pas Tosset. Oui , répondit-elle, c'est mon nom, je n'ai jamais eu honte de le porter. En ce cas, dit l'un d'eux, voici une exécution contre vous, à la requête de Richard Gruff ; et si votre mari ne paie pas à l'instant la dette, avec les intérêts et dépens , le tout moulant à la somme de trente-neuf livres

Iî)6

SANDFOIin ET MF.RTON.

sterling, six schcllings et deux sous, nous allons dresser un inventaire de tous vos meubles , et nous les ferons vendre à l'enchère, pour l'acquit de la dette. En vérité, messieurs, répliqua la femme avec un. peu d'émotion , il faut qu'il y ait certainement ici quelque méprise. Je n'ai jamais entendu parler de votre Richard Gruff. De plus , je ne crois pas que mon mari doive une obole à personne au monde, si ce n'est peut-être quelques arrérages de rente à la seigneurie ; et mylord n'est pas homme à tourmenter, pour de pareilles misères, un de ses plus anciens fermiers. Non, non , la bonne femme , dit l'homme de justice, nous savons trop bien notre métier pour commettre une erreur si grossière. Lorsque votre mari sera de retour, nous en raisonnerons avec lui. Je vais toujours commencer mon verbal en l'attendant. En achevant ces mots, il prit un air impérieux , et fit signe a son camarade de le suivre dans la chambre prochaine. Un moment après il survint un homme , âgé d'environ quarante ans, d'une grande taille, et d'une belle figure, qui du seuil

de la porte s'écria gaîment : Eh bien ! ma femme, le déjeuner est-il prêt? 0 mon cher Williams , lui répoodit-elle , quel triste déjeuner tu vas faire ! Mais je ne pense pas qu'il soit vrai que tu sois perdu de dettes, n*est-ce pas, mon ami? Il faut que ce soit une fausseté ] ce que ces gens-là m'ont dit de Richard Gruff. A ce nom, Williams qui s'avançait vers elle, s'arrêta tout "a coup ; et son visage qui était animé des plus belles couleurs , devint subitement d'une pâleur extrême.

Sûrement , reprit sa femme , il ne se peut pas que tu doives quarante livres à Richard Gruff. Hélas ! répondit Williams , je ne sais pas exactement la somme ; mais, lorsque ton frère Peterson fut arrêté, et que ses créanciers firent saisir tout ce qu'il avait, ce Richard Gruff allait l'envoyer en prison, si je ne fusse convenu de répondre pour lui , ce qui le mit en état de s'embarquer. 11 me promit bien de me faire passer une partie de ses gages , pour empêcher que j'eusse aucune inquiétude sur cette affaire; mais tu sais que depuis trois ans qu'il est parti , nous n'avons pas

reçu la moindre de ses nouvelles. En ce cas, dit la femme, nous et nos pauvres

enfans , nous sommes tous perdus pour avoir obligé un ingrat. Il y a deux baillis

SAN0F011D ET MERTON

dans la maison, qui sont venus saisir nos meubles et les vendre. Deux baillis ! s'écria Williams , avec uu transport de fureur. Où sont-ils? où sont-ils? Je vais apprendre à ces misérables ce que c'est que de porter le désespoir dans le cœur d'un honnête homme. 11 courut aussitôt saisir une vieille épée suspendue à la cheminée; et, la tirant avec violence du fourreau , il tomba dans un accès de rage, qui aurait pu devenir funeste aux baillis où à lui-même, si sa femme ne se fût jetée a ses genoux , et ne l'eût supplié de l'entendre un moment. Au nom du ciel , mon cher homme , regarde bien où tu vas Remporter. Tu ne peux rien faire pour moi , ni pour nos enfans, par cette violence. Bien loin de la , si tu étais assez malheureux pour tuer quelqu'un de ces gens , ne serait-ce pas un assassinat? Et notre malheur ne serait-il pas mille fois plus horrible qu à présent? Cette douce prière parut faire quelque impression sur le fermier. Ses enfans aussi, quoique trop petits pour comprendre la cause de ce désordre, s'attroupèrent autour de lui, et se suspendirent à ses habits, en sanglotant de concert avec leur mère. Henri , lui-même, quoiqu'il n'eût jamais vu le pauvre fermier , entraîné par le mouvement d'une tendre sympathie , se regarda comme un de ses enfans , et , lui prenant une de ses mains, il la baigna de ses larmes. Enûn , attendri par les supplications de tout ce qu'il avait de plus cher, Williams laissa échapper le fatal instrument, et s'assit sur une chaise, couvrant son visage de ses mains , et s'écriant avec un soupir douloureux : Eh bien ! que la volonté du ciel s'accomplisse !

Tommy, quoiqu'il n'eût pas dit un seul mot , n'avait pu voir cette scène touchante sans la plus vive émotion. Dès que le fermier lui parut plus tranquille , il courut prendre Henri par la main, et l'entraîna presque malgré lui. Son cœur

était si plein de ce qui venait de se passer en sa présence, qu'il ne sortit pas une seule parole de sa bouche pendant lout le chemin. Mais, lorsqu'il fut arrivé chez M. Barlow, il se jeta dans ses bras, et le pria de le faire conduire tout de suite chez son père.

M. Barlow, étonné de cette prière, voulut savoir ce qui le portait si brusquement à le quitter, et lui demanda s'il s'ennuyait dans sa maison. M' ennuyer auprès de vous, lui répondit Tommy?

Non , monsieur , je vous assure. Yous avez tant de bontés pour moi ! Je m'en souviendrai toujours avec la plus tendre reconnaissance. Mais j'ai besoin de parler en ce moment à mon papa ; et je suis sûr que, lorsque vous en saurez la raison, vous serez bien loin de la désapprouver. M. Barlow ne voulut pas le presser davantage, ïl ordonna à un domestique de confiance de seller son cheval , ainsi que le petit cheval de Tommy , et de le conduire au château.

Monsieur et madame Merton eurent autant de surprise que de joie de voir arriver auprès d'eux leur cher fils. Mais Tommy, dont l'esprit n'était occupé que du projet qu'il avait conçu, après avoir répondu aux premières caresses de ses parens , se tourna vers son père , et lui dit : Serez-vous fâché contre moi , mon papa , si je vous demande une grande faveur?

m. merton. — Non, sans doute, mon fils : tu sais que je n'ai pas de plus vif plaisir que lorsque je puis te donner des preuves de ma tendresse.

tommy. — Eh bien ! mon papa, daignez m'écouter , je vous en supplie. J'aisouvent ouï dire que vous étiez fort riche , et que vous pouviez donner de l'argent sans vous appauvrir. Voudriez-vous bien m'en donner, s'il vous plaît?

m. merton. — Quoi! c'est de l'argent

SANDFORO ET MERTON.

que lu demandes? a la bonne heure.

Voyons , combien te faut-il ?

tommy. — Oh! c'est que j'ai besoin d'une grande somme, je vous en avertis.

m. merton. — Une guinée, peut-être?

tommy. — Oh ! mon papa , c'est bien davantage. Il me faut beaucoup, beaucoup de gui nées.

m. merton. — Et combien donc , s'il te plaît?

tommy. — Je n'en sais pas le compte.

Voyez vous-même combien il en faut pour faire quarante livres sterling.

m. merton. — Y penses-tu, mon fils, est-ce que M. Barlow t'a dit de me les demander?

tommy. — M. Barlow? Oh 1 que non. Il n'en sait rien du tout. C'est pour mes propres affaires.

m. merton. — Mais un petit garçon comme toi , quel besoin peut-il avoir de tant d'argent?

tommy. — Voila mon secret. Tout ce que je puis vous dire , c'est que lorsque vous saurez l'usage que j'en aurai fait , vous en serez sûrement fort content.

m. merton. — J'en doute beaucoup, je te l'avoue.

tommy. — Eh bien ! mon papa , arrangeons-nous. Si vous ne voulez pas me donner cette somme , prêtez-la-moi seulement. Je vous la rendrai peu à peu.

m. merton. — Et comment seras-tu en élat de me payer?

tommy. — Ce n'est pas l'embarras.

Vous savez que vous avez la bonté de me donner quelquefoisdes habits neufs et de l'argent pour me divertir? Eh bien ! donnez-moi ce que je vous demande, et je vous promets de n'avoir pas besoin de nouveaux habits, ni de rien au monde, jusqu'à ce que nous soyons quittes.

m. merton. — Mais enfin , ne puis-je savoir....

tommy. — Rien du tout a présent. At-

tendez seulement quelques jours, et je vous le dirai. Si j'ai fait un mauvais usage de votre argent, alors ne m'en donnez plus de toute ma vie.

M. Merton fut vivement frappé de l'air grave et du ton animé avec lesquels Tommy persévérait dans ses instances. Comme il était d'une humeur fort généreuse, il résolut de hasarder l'épreuve , et de satisfaire les vœux de son fils. Il alla chercher la somme qu'il lui avait demandée, et la mit entre ses mains, en lui disant qu'il espérait d'être bientôt instruit de l'emploi qu'il en aurait fait; et que s'il n'était pas content du compte qui lui en serait rendu, il ne se fierait jamais a lui. Tommy parut enchanté d'avoir inspiré à son père une si grande confiance , et, après l'en avoir remercié par les plus tendres caresses, il lui demanda la permission de s'en retourner aussitôt. En arrivant chez M. Barlow, son plus vif empressement fut de prier Henri de l'accompagner chez le fermier. Ils s'y rendirent avec la plus grande célérité, et trouvèrent la malheureuse famille dans la même situation.

Tommy qui, la première fois, n'avait pas osé se livrer à ses sentimens , dans l'incertitude du succès de son projet , se trouvant maintenanten état de l'exécuter, courut vers la bonne femme qui était à sangloter dans un coin de la chambre; et, la prenant doucement parla main, il lui dit : Ma bonne femme, vous m'avez rendu service ce matin, il faut que je cherche à vous rendre service à mon tour.

la femme. —Je vous remercie, mon cher petit monsieur. Ce que j'ai fait pour vous , je l'ai fait de bon cœur, parce que je pouvais le faire. Mais vous, malgré toute votre pitié, vous ne pouvez rien pour soulager notre détresse.

tommy. — Et comment savez-vousc la.

je vous prie? Je suis peut-être en état de faire plus que vous ne l'imaginez.

SAiNDiOilD Kl UEUTO>'.

la femme. — Hélas ! je crois bieu que la bonne volonté ne vous manque pas.

Mais tous nos meubles vont être saisis et

mouvemens, sembla revenir a elle-même.

Elle ramassa tous ses enfans dans ses bras, en leur criant d'une voix étouffée : Pau-

vendus , à moins que nous ne trouvions | vres malheureux , vous seriez tous morts

sur-le-champ quarante livres sterling, et c'est une chose impossible. Nous n'avons pas un ami qui soit assez riche pour nous assister d'une si forte somme. Il faudra donc nous voir , nous et nos pauvres enfans, chassés de notre maison! 11 n'y a plus que Dieu seul qui puisse nous empêcher de mourir de faim. Le cœur de Tommy fut trop vivement ému par ces plaintes pour la tenir plus long-temps en suspens. Il tira la bourse de sa poche , et la posant sur les genoux de la pauvre femme : Tenez, ma chère amie , lui ditil , prenez ceci , payez votre dette , et que le Ciel vous rende tous heureux , vous , votre mari et vos enfans. Qui pourrait exprimer la surprise de la bonne femme à celle vue ? Elle regarda d'abord d'un air étonné autour d'elle, puis elle fixa son petit bienfaiteur , et , joignant ses mains dans une extase de joie et de reconnaissance , elle tomba en arrière sur sa chaise , avec une espèce de tremblement convulsif. Son mari , qui était dans la chambre voisine avec les gens de j ustice, accourut au bruit, et la voyant dans cet état, il la prit entre ses bras, et lui demanda avec la plus vive tendresse ce qui lui était arrivé. Mais elle, sans lui répondre, se dégageant tout a coup de ses embrassemens, se précipita aux genoux de Tommy, en versant un torrent de larmes, en le comblant de mille bénédictions entrecoupées de sanglots , et en lui baisant les pieds et les mains. Williams, qui ne pouvait savoir ce qui venait de se passer, imagina que sa femme avait perdu l'esprit; et les petits enfans qui s'amusaient a jouer dans un coin de la chambre , coururent à leur mère en la tirant par sa robe, et cachant leur tête dans son sein. La pauvre femme, frappée de lant de

de faim sans l'assistance de ce petit ange ! Que ne tombez- vous a ses pieds pour l'adorer comme moi ! Son mari , de plus en plus fortifié dans sa première idée , la regarda d'un air attendri , et lui dit : Pauvre Marie, hélas! il ne te manquait plus que de perdre la raison. Reviens a toi, regarde , que peut faire pour nous ce jeune petit monsieur? Comment empêcherait-il nos enfans de mourir de faim? 0 mon cher Williams , répondit la femme , non, je ne suis pas folle, quoique je puisse le paraître à tes yeux. Mais , tiens , vois ce que la Providence vient de nous envoyer par les mains de ce petit ange, et puis sois étonné si je suis hors de moimême. En disant ces mots , elle ramassa la bourse qui était tombée a côté d'elle, et avec laquelle la plus petite de ses filles s'amusait à jouer. Elle la pressa sur son cœur en la montrant a son mari , dont le ravissement allait être bientôt égal au sien. Tommy , le voyant immobile de surprise et muet de joiç, courut à lui, et lui prenant la main : Mon bon ami lui dit-il , c'est de bon cœur que je vous la donne. J'espère qu'elle va vous mettre en état de sortir d'embarras , et de conserver ces pauvres petits enfans. Apprenez-leur à se souvenir de Tommy. Le brave Williams , qui , l'instant d'auparavant , avait paru résigné a supporter sa disgrâce avec un courage inflexible, fondit alors en larmes , et sanglota plus haut que sa femme et ses enfans. Je ne sais s'il n'eût pas étouffé dans ses embrassemens son généreux bienfaiteur, si Tommy, qui commençait à ne plus pouvoir soutenir toute l'ivresse de sa joie , ne se fût dérobé adroitement de la maison. Henri, le voyant sortir , suivit ses traces ; et , avant que la pauvre famille se fût aperçue de ce

SAMJFOIID ET MELlï'O.V.

qu'ils étaient devenus, ils étaient déjà loin dans la campagne.

Lorsque Toramy rentra chez M. Barlow , celui-ci le reçut avec les plus vives marques d'affection. Comme il voulait ne devoir qu'à un mouvement naturel la confidence de son secret , il se contenta de l'interroger sur la santé de ses parens. Tommy ; de son côté , se borna à le satisfaire sur cet article. M. Barlow, pour le mettre a son aise , lui demanda s'il avait oublié l'histoire du Turc reconnaissant.

Tommy lui répondit qu'il ne s'en était jamais si bien souvenu, et qu'il aurait été charmé d'en apprendre la fin. Henri, avec un sourire , courut aussitôt chercher le livre ; et Tommy se mit a lire tout haut la suite de cette histoire intéressante.

Aussitôt que Hamet eut achevé son récit, Contarini , touché d'un si bel exemple de piété filiale , le combla des louanges que lui inspirait son admiration , et finit par le presser de soulager son cœur, en acceptant la moitié de sa fortune. Le Turc magnanime refusa cette offre sans orgueil , et dit au Vénitien , que ce qu'il avait entrepris n'était que le simple devoir de l'humanité. D'ailleurs, ajouta-t-il, la liberté que vous m'aviez procurée vous donnait des droits sur ma vie ; et en la perdant à vous servir, je n'aurais fait que m'acquitter envers vous. Puisque la Providence a daigné me la conserver , c'est une récompense assez douce pour moi de vous avoir prouvé que Hamet n'est point ingrat, et d'avoir pu contribuera la conservation de ce que vous avez de plus cher.

Quoique le désintéressement de Hamet le portât à affaiblir lui-même le mérite de son action, Contarini qui en sentait bien toute la grandeur , redoubla si vivement ses instances auprès du sauveur de son fils, qu'il parvint à lui faire accepter une partie du prix que sa générosité naturelle voulait mettre a un si grand bienfait.

Après l'avoir pressé vainement de s'établir à Venise, pour y passer sa vie au sein de l'amitié, il le délivra une seconde fois de la servitude, et fréta exprès un vaisseau pour le renvoyer dans son pays. Les trois amis s'embrassèrent avec tous les transports que la plus vive reconnaissance pouvait leur inspirer. Il fallut enfin se quitter au milieu des larmes, après des adieux qu'ils croyaient devoir être éternels.

Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'il arrivât à Venise aucune nouvelle de Hamet. Pendant cet intervalle , le jeune Francisco parvint à l'âge d'homme ; et comme il avait acquis tous les talens qui servent a orner l'esprit , ces avantages , réunis à d'excellentes qualités naturelles, lui avaient concilié l'estime et l'amitié de tous ses concitoyens.

Il arriva , dans ce temps , que des affaires importantes l'obligèrent d'aller avec son père dans une ville maritime du voisinage. Séduits ,par l'espérance de faire un trajet plus court et plus facile par la voie de la mer, ils s'embarquèrent sur un vaisseau vénitien, destiné pour le même port où ils avaient dessein de se rendre. Ils mirent à la voile avec un vent favorable, et tout semblait promettre le voyage le plus heureux, lorsqu'à la moitié de leur course , ils aperçurent un vaisseau turc , qui cinglait vers eux à pleines voiles. Comme leur ennemi les surpassait de beaucoup en vitesse , ils virent bientôt qu'il leur était impossible d'échapper à sa poursuite. La plus grande partie de l'équipage, frappée de consternation , ne songeait qu'à se rendre sans combat : mais le jeune Francisco , tirant son épée, reprocha vivement à ses compatriotes leur lâcheté , et les anima si bien par ses encouragemens , qu'ils résolurent d'opposer à l'attaque unedéfense désespérée. Le vaisseau turc les approcha d'abord dansunterriblesilence: puistontàcoup on

SÂNDFOIID ET MERTOft.

entendit le bruit épouvantable de l'artillerie. Les cieux étaient obscurcis d'une épaisse fumée, mêlée d'éclat de feux passagers. Trois fois les Turcs, en poussantdes cris horribles , s'élancèrent sur le tillac du vaisseau vénitien ; et trois fois ils furent repoussés par la résistance vigoureuse que la valeur du brave Francisco inspirait à tous ses compagnons. Bientôt la perte de Turcs fut si grande, qu'ils se virent réduits à suspendre un combat trop désavantageux. Ils semblaient même se disposer à prendre une autre course. Les Vénitiens virent avec la plus grande joie les apprêts de leur retraite. Ils se félicitaient déjà d'être sortis d'un si grand péril , grâce à la fermeté de Francisco. Soudain il parut aux extrémités de l'horizon deux autres vaisseaux, qui marchaient vers eux avec une vitesse incroyable. De quel effroi tous les cœurs furent glacés, lorsqu'en observant de plus près ces vaisseaux, ils reconnurent le fatal pavillon de leurs ennemis , et qu'ils se virent dans l'imposibilité de résister , ou de prendre la fuite ! Il fallut bientôt céder a des forces si supérieures ; et dans un instant , ils tombèrent au pouvoir des pirates , qui les tenaient enveloppés , et qui s'élançaient de tous côtés sur eux avec la violence et la rage des bêles féroce.

Tout ce qui restait vivant du brave équipage vénitien fut étroitement renfermé dans la cale du vaisseau , jusqu'à son arrivée sur la côte de Barbarie. Alors tous les prisonniers furent chargés de chaînes, et exposés dans le marché public , pour être vendus en esclaves. Ils eurent la douleur de se voir tour à tour marchandés, suivant leur âge, leur taille et leur force apparente, par des hommes qui faisaient métier de les acheter pour les revendre avec profit. Enfin un Turc s'approcha, qui, par la noblesse de son maintien , et la richesse de ses habits , semblait être d'un rang supérieur. Après

avoir tourné de tristes regards sur ces malheureux avec une expression de pitié, il arrêta la vue sur le jeune Francisco; et, s'adressant au capitaine, il lui demanda quel était le prix de ce captif. Je ne le céderai pas, répondit le capitaine, à moins de cinq cents pièces d'or. — Voilà qui est bien extraordinaire. Je vous en ai vu vendre qui le surpassent beaucoup en vigueur , pour moins de la cinquième partie de cette somme. — Cela peut être; mais il faut qu'il me dédommage un peu de la perte qu'il m'a causée, ou qu'il passe le reste de sa vie à la rame. — Quelle perte peut-il vous avoir causée de plus que les autres, que vous avez vendus à si bon marché? — C'est lui qui animait les chrétiens à cette résistance opiniâtre qui m'a coûté la vie d'un si grand nombre de mes plus braves matelots. Trois fois nous nous sommes élancés sur son navire avec une furie à laquelle il semblait que rien ne devait résister ; et trois fois il nous a repoussés avec une vigueur si déterminée que nous avons été obligés de nous retirer sans gloire , laissant à chaque charge vingt de nos gens sans vie.

C'est pourquoi, je vous le répète, je veux en avoir le prix que je vous ai demandé , si exorbitant qu'il paraisse , ou je satisferai ma vengeance , en le voyant sécher toute sa vie , de désespoir, sur les bords de ma galère.

A ce discours, le Turc examina le jeune Francisco avec une nouvelle attention.

Celui-ci , de son côté ; qui , jusqu'alors avait tenu les yeux fixés vers la terre, dans un morne silence , les releva en ce moment. Mais à peine eut-il envisagé la personne qui parlait au capitaine , qu'il poussa un grand cri , et laissa échapper le nom de Hamet. Le Turc , saisi d'une émotion aussi vive, n'eut besoin que d'un seul regard ; et , se jetant dans les bras de Francisco , il le pressa contre son sein, avec le transport d'un père qui re-

S A. M) FORD ET MlilUON.

trouve son Bis qu'il a perdu depuis longtemps. Il serait inutile de répéter ici toutes les expressions tendres que la joie el l'amitié dictèrent au sensible Uamet. Mais, apprenant que son ancien bienfaiteur était au nombre de ces malheureux esclaves, exposés sur la place publique, il cacha, pour un moment, sa tête sous le pan de sa robe , et parut comme un homme accablé de surprise et de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, il éleva les bras vers le ciel , et bénit la Providence, qui allait le rendre à son tour l'instrument de la délivrance de son libérateur.

II courut aussitôt h l'endroitdu marché, où le vieux Contarini attendait son destin dans le silence du désespoir. Le voir, le reconnaître, lui prodiguer les noms les plus tendres , et les plus vives caresses, tout cela fut l'ouvrage d'un instant. Il brisa lui-même ses chaînes , et le conduisitluiet soi fils dans unemagniûque maison qu'il occupait daus la ville. Dès qu'ils furent revenus de leurs premiers transports, et qu'ils eurent le loisir de s'instruire de leurs mutuelles fortunes , Hamet apprit aux deux Vénitiens que, sorti d'esclavage , et rendu a son pays par leur générosité, il avait pris du service dans les armées turques , et qu'ayant eu le bonheur de se distinguer dans plusieurs occasions , il avait été par degrés élevé à la dignité de Bâcha de Tunis. Depuis que j'occupe ce poste , ajouta-t-il , je n'ai rien de plus agréable que de pouvoir alléger l'infortune des malheureux chrétiens Lorsqu'il arrive ici un vaisseau chargé de quelques-unes de ces victimes, je cours aussitôt au marché pour racheter un aussi grand nombre de captifs que peut me le permettre ma fortune. Le Tout Puissant me montre aujourd'hui qu'il a daigné approuver les soins que j'ai pris de chercher à m'acquitter du devoir sacré de la reconnaissance pour ma rédemption, puis-

qu'il a mis en mon pouvoir de servir les dignes amis à qui j'en suis redevable. Pendant les dix jours que le vieux Contarini et son fils passèrent dans la maison de Hamet, il mit tout en usage pour leur faire perdre par mille amusemens le souvenir de leur disgrâce. Mais, lorsqu'il s'aperçut qu'ils désiraient de retourner dans leur patrie, il leur dit qu'il ne voulait pas les tenir plus long-temps privés d'un bien si cher , et qu'ils étaient maîtres de s'embarquer le lendemain sur un vaisseau prêt à faire voile pour Venise. Après les avoir tenus long-temps dans ses bras , et les avoir baignés de ses larmes , il leur donna un détachement de ses propres gardes pour les conduire à bord du vaisseau. Quelle fut leur joie, en y entrant, de le reconnaître pour celui où ils avaient été faits prisonniers, et de retrouver autour d'eux tous les compagnons de leur infortune , rachetés par la générosité de Hamet , et remis en possession de tout ce qu'ils avaient perdu ! Us levèrent l'ancre en bénissant leur digne ami , et après une traversée fort heureuse, ils arrivèrent dans leur pays , où ils vécurent plusieurs années , se rappelant sans cesse ia vicissitude des choses humaines , et dignes de se faire aimer et respecter de tout le monde , par l'attention la plus touchante a remplitenvers leurs semblables tous les devoirs de l'humanité.

M. Barlow et ses élèves étant allés un jour se promener sur le grand chemin , aperçurent trois hommes qui paraissaient mener chacun par une corde une grande bête noire et toute velue. Us étaient suivis d'une foule d'enfans et de femmes que la nouveauté du spectacle attirait après eux. En approchant de plus près , M. Barlow reconnut les trois bêtes pour trois ours apprivoisés, et leurs conducteurs pour des Savoyards, qui gagnaient leur vie à les montrer au peuple. Sur le dos de chacun de ces formidables animaux

S A M)!-' OUI) ET MliRTOiX.

était asisis un singe, qui , par ses étranges contorsions, excitait les ris de toute l'assemblée.

Tomray , qui n'avait vu d'ours de sa vie , fut charmé de pouvoir satisfaire sa curiosité. 11 le fut bien davantage lorsqu'au premier commandement, l'animal se leva sur ses pieds de derrière, et se mit à danser d'un pas lourd , mais mesuré, au .«on du fifre et du tambour. Après s'être amuse's un moment de ce spectacle, ils continuèrent leur route: et Tommy demanda à M. Barlow si l'ours s'apprivoisait aisément, et sil était fort dangereux lorsqu'il était encore sauvage. Cet animal, répondit M. Barlow, n'est pas aussi redoutable, ni aussi destructeur que le lion et le tigre. 11 est cependant très- féroce ; et dévore les femmes , les enfans, et même les hommes , lorsqu'il les surprend sans armes pour lui résister. 11 se plaît en général dans les pays froids ; et l'on a remarqué que plus le climat est rigoureux j plus il acquiert de force et contracte de férocité. Vous devez vous souvenir d'avoir lu dans l'histoire de ces pauvres Russes qui furent obligés de vivre si long-temps sur les côtes du Spitzberg , qu'ils furent souvent en danger d'être dévorés parles ours dont ce pays abonde. Dans les plages affreuses du nord qui sont perpétuellement couvertes déneiges, on trouve une espèce d'ours blancs , dont la force et la furie sont incroyables.

On voit souvent ces animaux gravir d'énormes bancs de glaces, qui tlottent le long des côtes , et se nourrir de poisson , et d'autres animaux qui vivent également sur la lerreet dans la mer. 11 mesouvienl d'avoir lu qu'une ourse de cette espèce vint un jour surprendre quelques matelots, occupés a faire cuire teur dîner sur le rivage. Vous jugez bien que les matelots ne furent pas extrêmement flattés de «elle visite; et leur premier soin fut de se jeter dans la chaloupe qui lesavait por-

tés, pour regagner le navire. L'ourse alors se saisit de la viande qu'ils avaient abandonnée, et la mit devant ses petits , qui la suivaient, sans en prendre qu'une très-petite portion pour elle-même. Maisà peineils commençaient à la manger j que les matelots , indignés de la perte de leurs provisions , ajustèrent, du bord du vaisseau , leurs mousquets vers les jeunes ours, et les tuèrent tous deux. Ils blessèrent aussi la mère , mais pas assez dangereusement, pour lui ôter la force de se traîner. Vous auriez été émus de compassion, en voyant la tendresse de cette pauvre bête pour ses petits. Quoique le sang coulât à grands flots de sa blessure , et qu'elle eût a peine la force de ce soutenir , elle leur porta le morceau de viande qu'elle tenait à la gueule, et le mit à leurs pieds. Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement pour le prendre, elle mit ses pattes sur l'un , puis sur l'autre , et tâcha de les relever , en poussant de pitoyables hurlemens.

Elle se traîna ensuite à quelque distance , regardant toujours en arrière , et jetant des cris plaintifs , pour engager ses petits à la suivre. Comme ils restaient toujours immobiles, elle retourna vers eux , flaira toutes les parties de leur corps , et lécha leur plaies. Elle s'écarta une seconde fois, en se retournant à chaque pas, les appelant ; puis elle revint encore auprès d'eux, tourna autourdel'un et de l'autre, les toucha de sa patte, mêlant aux tendresses qu'elle leur prodiguait, des murmures douloureux. Enfin , lorsqu'elle se fut bien assurée qu'ils étaient sans vie, elle leva sa tête vers le vaisseau , et se mita pousser d'horribles hurlemens, comme si elle eût appelé vengeance sur les meurtriers de sa famille. Mais les matelots, qui venaient de recharger leurs mousquets, les iournèrent alors contre elle, et lui firent de si cruelles blessures , qu'elle alla tomber expirante entre ses deux nourrissons. Cependant, au milieu de ses douleurs 3

elle ne paraissait sensible qu'à leur étal ; et elle mourut en léchant leurs plaies.

Hélas ! s'écria le bon Henri , comment est-il possible que les hommes soient si barbares envers des animaux ! 11 est trop vrai , répondit M. Barlow , qu'ils se permettent dans leurs jeux des cruautés alroces. Mais, dans le cas dont nous venons de parler, il faut croire que la crainte du péril rendit les matelots plus impitoyables qu'ils ne l'auraient été sans cette circonstance. Ils avaient peut-être couru souvent le danger d'être dévorés : ils venaient de s'y trouver encore dans le moment. Cette considération acheva d'enflammer leur haine contre leurs ennemis naturels, et les porta à la satisfaire. Mais ne serait-ce pas assez , répliqua Henri , de porter des armes pour se défendre , si l'on en veut à votre vie, sans détruire, hors de nécessité , d'autres créatures , qui ne vous attaquent pas? Gela serait mieux sans

SAiNDFOKl) ET MEIITON.

doute, repartit M. Barlow. Il est d'une ame généreuse d'épargner son ennemi plutôt que de le détruire; et j'espère que ce sera toujours votre premier sentiment.

Leur entretien fut interrompu eu cet endroit par les cris d'une troupe d'enfans et de femmes, qui fuyaient de toutes parts, avec les plus vives marques de terreur. Ils tournèrent les yeux de ce côté, et ils virent que l'un des ours avait rompu sa chaîne, et courait à grands pas, en remplissant l'air de ses hurlemens.

M. Barlow , qui était d'un courage intrépide, et qui avait, par bonheur, un gros bâton à la main , dit à ses élèves de ne pas bouger de place, et s'avança aussitôt au devant de Tours , qui s'arrêta soudain au milieu de sa course , prêt à s'élancer sur lui , pour le punir d'avoir eu l'audace de s'ingérer dans ses affaires. Mais M. Barlow ne lui en donna pas le temps. Il le

frappa le premier de quelques rudes coups; et , le menaçant d'une voix forte et sévère, il saisit le bout de sa chaîne avec autant de hardiesse que de dextérité. Étonné de cette brusque manœuvre, l'animal se soumit paisiblement au vainqueur. Son

maître étant aussitôt accouru , M. Barlow remit le prisonnier entre ses mains, en lui recommandant d'être à l'avenir plus attentif à garder une créature si dangereuse.

Pendant le cours de cette scène, il ve-

SANDFOÎU) ET MER TON

nait de s'en passer une autre du même genre. Le singe qui était porté sur le dos de l'ours , et qui avait été jeté à terre, lorsque celui-ci avait rompu sa chaîne, imagina de proûter d'une si belle occasion pour se remettre en liberté. Il avait déjà pris sa course, et se sauvait à toutes jambes, en faisant mille cabrioles sur sa route. Malheureusement pour lui, Tommyvenaitd'être témoin de la bravoure de M. Barlow. Animé par une noble émulation , il résolut de disputer à son maître l'honneur de cette mémorable journée. Il courut donc aussitôt se poster devant le fuyard; et, lui fermant le passage, il saisit la corde qu'il traînait après lui. Le singe n'était pas d'humeur de se rendre sans combat. 11 s'élança brusquement sur les bras de son adversaire , et le mordit. Il croyait , par ce moyen , lui faire lâcher prise, ignorant sansdoutecombienTommy avait pris de courage depuis ses derniers démêlés avec la truie et le jars. Aussi cet assaut lui fut-il inutile. Tommy , loin de se laisser effrayer par ses premières morsures, l'empêcha bien d'y revenir, en le frappant de la baguette qu'il tenait a la main. Le singe, voyant alors qu'il avait affaire à un antagoniste si aguerri , se désista de ses projets, et souffrit que le petit héros victorieux l'amenât en triomphe , pour reprendre sa place sur le dos de son ami l'ours.

Cette escarmouche s'était passée dans un moment où M. Barlow était trop occupé pour en voir les premières circonstances, ïommy , réservé sur sa propre gloire, ne s'occupa qu'à féliciter son maître sur la défaite de son ennemi , et lui demanda s'il ne croyait pas qu'il fût dangereux d'apprivoiser un si terrible animal. M. Barlow lui dit que cette entreprise n'était pas sans danger ; mais qu'il y en avait cependant beaucoup moins que l'imagination ne se le figurait peut-être. Il n'est presque point d'ani-

maux, ajouta-t- il, auxquels on n'en puisse imposer par une contenance intrépide : au lieu que l'on accroît leur audace par des signes de faiblesse et de terreur. J'étais déjà porté a le croire , dit Henri ; car j'ai souvent observé le manège des chiens, qui se rencontrent pour la première fois. Us s'approchent ordinairement avec précaution , comme s'ils avaient peur l'un de l'autre, ou qu'ils voulussent lâter mutuellement leur courage. Si l'un des deux s'enfuit , l'autre le poursuit avec un air d'insolence ; mais dès que le premier se retourne, le second s'enfuit à son tour. Cet instinct, reprit M. Barlow, n'est pas borné aux chiens seulement. Presque toutes les bêtes sauvages sont sujettes a recevoir de soudaines impressions de terreur. C'est pourquoi les hommes , qui se trouvent sans armes au milieu des forêts , écartent souvent les animaux les plus féroces qu'ils rencontrent sur leur chemin, en allant droit à eux d'un pas ferme, et en poussant de grands cris. Mais, pour revenir à notre ours, ce qui m'a prescrit la manière dont je devais me conduire à son égard , c'est l'éducation qu'il a reçue depuis qu'il a quitté sa tanière. Tommy n'avait pu s'empêcher de sourire au mot d'éducation. M. Barlow, s'en étant aperçu, continua ainsi: Ne croyez pas, je vous prie, que j'aie employé cette expression au hasard. Toutes les fois qu'on instruit un animal à faire une chose qui ne lui est pas naturelle , c'est proprement lui donner une éducation. N'avez- vous jamais vu déjeunes poulains bondir d'un air sauvage sur la prairie?

tommy. — Pardonnez-moi , monsieur , je me suis arrêté souvent pour les regarder.

m. barlow. — Et pensez- vous que dans cet état il fût aisé de monter sur leur dos , et de les conduire ?

tommy. — Oh! point du tout, monsieur. J'imagine au contraire, qu'en se

SANDFO.'il) KT MtiHTON.

cabrant comme ils font , ils auraient bientôt jeté leur homme à bas.

m. barlow. — Cependant votre petit cheval vous reçoit souvent sur son dos, et vous porte sans accident chez votre père.

tommy. — C'est qu'il y est accoutumé.

m. barlow. — Mais il ne l'a pas toujours été, sans doute. 11 n'y a pas bien long-temps que c'était un poulain aussi sauvage que ceux que vous avez vus bondir sur la prairie.

tommy. — Il est vrai , monsieur.

m. barlow. — Et vous n'auriez pas osé le monter alors?

tommy. — Je m'en serais bien gardé.

11 se fût bien vite débarrassé de moi.

m. barlow. — Et comment donca-t-il été possible de le soumettre au point qu'il vous reçoive docilement sur sa croupe, et qu'il obéisse à tous les mouve-nens que vous voulez lui donner?

tommy. — Je ne sais pas , monsieur , a moins qu'on n'en soit venu à bout lorsqu'on a pris soin de le nourrir.

m. barlow. — C'est bien un des moyens dont on a fait usage, mais ce n'est pas le seul. On habitue d'abord le poulain , qui suit naturellement sa mère, à se rendre avec elle dans récurie. Alors on le caresse , et on lui présente sa nourriture dans la main , jusqu'à ce qu'il devienne un peu familier et qu'il souffre qu'on l'approche. On saisit bientôt cette occasion pour lui passer une corde au cou , pour l'accoutumer ensuite à rester paisiblement dans l'écurie , et a se laisser attacher au râtelier. On procède ainsi par degrés d'une instruction à une autre, tant qu'a la tin , il apprend à supporter le frein et la selle, et a soumettre ses caprices aux volontés du cavalier qui le monte. Voilà ce qu'on peut appeler proprement l'éducation d'un animal , puisque , par ce moyen , il est obligé de contracter des habitudes qu'il n'aurait ja-

mais prises, s'il eût été abandonné à luimême. Je savais que l'ours n'avait été réduit qu'à force de coups à se laisser conduire par une chaîne , et à se montrer en spectacle. Je savais qu'il avait dû souvent trembler au son de la voix humaine ; et je me suis fondé sur la force de ces impressions, pour le faire soumettre sans résistance à l'autorité que je voulais prendre sur lui. Vous voyez que je ne me suis pas trompé dans mon opinion , et que j'ai heureusement prévenu les accidens qui allaient sans doute arriver à quelqu'un de ces enfans ou de ces femmes.

Pendant que M. Barlow parlait ainsi , il s'aperçut que le bras de Tommy était ensanglanté, et lui en ayant demandé la raison , Henri s'empressa de prévenir son ami , pour raconter tous les détails glorieux de son aventure avec le singe.

M. Barlow examina la blessurequ'il trouva n'être pas bien profonde. Il dit à Tommy qu'il était bien fâché de cet accident ; mais qu'il le croyait trop ferme pour s'en laisser abattre. Tommy l'assura qu'il n'y songeait plus ; et , pour l'en persuader , il lui fit mille différentes questions sur la nature des singes, auxquelles M. Barlow répondit de la manière suivante :

Le singe est un animal très-extraordinaire, qui approche beaucoup de l'homme dans plusieurs parties de sa conformation, ainsi que vous l'avez peut-être observé. On ne le trouve que dans les pays chauds; et il est certaines contrées de l'Amérique , où les forêts sont peuplées de troupes innombrables de ces animaux.

Le singe est très-adroit; et ses pattes de devant ressemblent assez à nos mains.

Il ne s'en sert pas seulement pour marcher, mais encore pour grimper sur les arbres , et pour empoigner ses alimens.

Il se nourrit principalement des fruits sauvages qui naissent dans les forêts qu'il habite. Aussi c'est sur les arbres qu'il fait son séjour ordinaire , par ce qu'il y

SANDFORl) ET MËIîTO.X.

trouve à la fois son habitation et sa subsistance.

Les singes se hasardent aussi quelquefois à sortir de leurs forets , pour aller en Iroupe piller les jardins du voisinnge. On assure qu'ils mettent dans ces expéditions autant de précaution et de vigilance qu'on pourrait en attendre des hommes euxmêmes. Ils ont soin de poster quelquesuns d'entre eux en faction , pour défendre le reste de la troupe de toute surprise. Si l'une des sentinelles voit quelqu'un approcher du jardin , elle donne l'alarme par un cri particulier; et nos brigands s'échappent aussitôt de tous côtés.

Je ne suis point du tout surpris de ce que vous nous apprenez là , monsieur , dit Henri ; car j'ai observé que lorsqu'un vol de corneilles s'abat sur un champ, il y en a toujours deux ou trois qui vont se percher sur l'arbre le plus élevé. Dès qu'elles voient quelqu'un s'avancer vers leurs compagnes, elfes les en instruisent soudain par leur croassement, et toute la troupe prend soudain la volée.

Ce n'est pas tout, reprit M. Barlow , on prétend que les singes emploient aussi une autre méthode fort ingénieuse dans leurs pirateries. Lorsqu'ils veulent aller a la picorée , ils forment une ligne prolongée depuis leur forêt jusqu'au jardin qu'ils ont le projet de dévaster, en se plaçant à une petite distance l'un de l'autre. Alors ceux qui sont grimpés sur les arbres en cueillent le fruit et le jettent à leurs compagnons qui sont au-dessous.

Ceux-ci le jettent a leurs voisins qui, a leur tour, le jettent aux plus proches; et ainsi, de patte en patte, le fruit arrive en un moment jusque dans la forêt où est établi le magasin général des provisions.

Les singes, lorsqu'on les prend trèsjeunes, se laissent aisément apprivoiser; mais ils conservent toujours une grande disposition a mal faire. Ils possèdent sur-

tout un talent merveilleux pour imiter ce qu'ils voient faire aux hommes. On raconte à ce sujet quelques histoires vraiment risibles. Je me contenterai de vous en rapporter une.

Un singe, qui venait familièrement dans la chambre de son maître, avait eu souvent occasion d'assister à sa toile! te , et de lui voir faire la barbe. 11 lui prit Fa-dessus fantaisie de se faire barbier. S'étant un jour saisi de l'éponge qui était autour d'une écritoire, il attendit au passage un petit chat blanc qui demeurait dans la même maison, et, le pressant étroitement contre son corps avec une patte , il le porta jusques au plus haut de l'escalier. Les domestiques, attirés par les cris du pauvre minet, montèrent pour s'instruire du sujet de ses plaintes. Quelle fut leur surprise de voir le singe gravement assis sur son dos , tenant le chat en respect sous une de ses pattes de devant , et de l'autre lui frottant le museau avec l'éponge imprégnée d'encre , comme il avait vu le barbier faire a son maître avec la savonnette! Toutes les fois que le petit chat risquait un mouvement pour s'échapper, le singe lui donnait un coup de patte, en faisant les grimaces les plus risibles : puis il étreignait l'éponge sur son museau, et lui en frottait les moustaches, pour recommencer son opération.

Cet entretien amusant les avait ramenés jusqu'à la porte de VI. Barlow, ils y trouvèrent un domestique de M. Merton, et un cheval pour conduire ïommy chez son père, qui voulait lui faire passer le reste du jour au château. Il fut reçu de ses parens avec les plus tendres caresses. Mais, quoiqu'il leur fît un long détail de ses occupations et de ses plaisirs , il ne leur dit pas un mot sur l'argent qu'il avait ilonné à la pauvre famille.

Le lendemain, c'était un dimanche, M. et madame Merton allèrent avec leur fils à l'église. A peine y élaienl-ils entres.

Page 1