LE GOUTTEUX
Dans l'unedes principales villes d'Italie^ vivaitleseigneur Anlicornaro, à qui ses pères avaient transrais un immense héritage, et qui se croyant exempté, par sa richesse, du besoin de cultiver son esprit et d'exercer les forces de son corps , avait pris lliabitude de passer la journée entière à manger. Tout l'exercice de sa pensée se bornait au soin d'imaginer ce qu'il pourrait ajouter au luxe de sa table, et comment il trouverait le moyen de se procurer les friandises les plus recherchées. L'Italie produit d'excellens vins;mais ce n'était pas assez pour notre gourmand . 1 1 a vai t des correspondans en diverses parties de Franco
et d'Espagne , pour lui acheter les vins les plus précieux de ces contrées. Il entretenait aussi des agens dans toutes les villes maritimes, qui étaient chargés de lui envoyer , chaque jour , les poissons les plus délicats. Les principaux pourvoyeurs de la ville étaient en compte ouvert avec lui, pour lui fournir le gibier le plus fin et le plus rare. H avait encore un homme dans sa maison pour lui donner des avis sur sa pâtisserie et ses desserts.
Aussitôt après son déjeuner , il avait coutume de se retirer dans sa bibliothèque. N'allez pas croire pour cela qu'il lui arrivât jamais d'ouvrir un livre pour s'instruire ou pour s'amuser. Assis gravement sur un fauteuil , il se faisait passer
SAISOFORD ET MERTON.
une serviette sous le menton , et citait devant lui son chef de cuisine. Celui-ci venait aussitôt, suivi de deux eslaiiers, qui portaient chacun un vaste bassiu d'argent, où étaient arrangées plusieurs coupes, remplies de toutes les sauces qu'on avait pu imaginer. Le seigneur Anticornaro trempait, avec la plus grande solennité , un morceau de pain dans chaque sauce , et décidait de celles qu'on devait lui servir à son repas, avec une attention aussi sérieuse que s'il eût signé des édits pour l'administration d'un grand royaume.
Lorsque cette importante affaire était ainsi terminée, il se jetait sur un sofa pour se délasser d'un si grand travail , et se rafraîchir , par le sommeil Jusqu'à l'heure du dîner. N'attendez point que j'entreprenne ici la peinture de ses repas. 11 serait aussi difficile de vousdécrire la variété surprenante de poissons , de viandes et de pâtisseries qu'on étalait devant lui, que de vous peindre la gloutonnerie avec laquelle il mangeait de tout, irritant son appétit par les sauces les plus fortes et les liqueurs les plus échauffantes , jusqu'à ce qu'enfin il fût obligé de s'interrompre, non parce que ses besoins étaient satisfaits, mais par l'impossibilité absolue de faire entrer encore quelque chose dans son estomac.
Il avait long-temps mené ce genre de vie, sans en avoir éprouvé que des incommodités passagères. Mais à la fin , il devint d'une rotondité si énorme, qu'à peine pouvait-il se mouvoir. Lorsqu'il était couché, son ventre paraissait élevé comme une montagne. Ses joues retombaient jusque sur ses épaules ; et ses jambes, malgré l'air de colonnes qu'elles avaient par leur grosseur , semblaient être trop faibles pour supporter le poids immense de son corps. Ajoutez à cela qu'il était tourmenté par des indigestions continuelles, et par des crampes insupportables, qui se terminèrent bientôt en violens ac-
cès de goutte. Les douleurs , il est vrai , se calmèrent un peu au bout de quelques jours ; et le malheureux glouton , s'en croyant délivré, revint à ses premières habitudes d'intempérance. Mais l'intervalle de son repos fut plus court qu'il ne pensait. Les attaques du mal devinrent si fréquentes et si vives , qu'il se vit à la fin privé de l'usage de presque tous ses membres. Dans cette malheureuse situation , il résolut d'aller consulter un médecin, qui demeurait dans la même ville, et qui avait la réputation de faire des cures admirables.
Docteur , lui dit-il , en l'abordant , vous voyez l'état misérable auquel je suis réduit.
le médecin. — Je le vois en effet, monsieur ; et je suppose que vous y avez contribué par quelques excès.
anticornaro. — Des excès , docteur ?
Je crois que bien peu de personnes ont moins de reproches h se faire que moi sur cet article. Il est vrai que je fais de bons repas; mais je ne me suis jamais enivré de liqueurs fortes.
le médecin. — C'est donc que vous passez trop de temps à dormir?
anticornaro. — Plût au ciel que je fusse avec le sommeil aussi bien que vous le pensez ! A la vérité , je passe dans mon lit environ douze heures de la journée, parce que je trouve l'air piquant du matin extrêmement contraire à ma constitution.
Mais je suis si troublé par des vents et des chaleurs d'entrailles , qu'à peine puis-je fermer l'œil de toute la nuit : ou si je m'assoupis un moment Je sens des oppressions qui m'étouffent, et je me réveille avec des sueurs froides , comme si j'étais à l'agonie.
le médecin. — Voilà des symptômes très-alarmans. Je suis surpris que des nuits si agitées n'aient pas déjà enflammé votre bile, et consumé votre sang.
anticornaro. — Je n'y résisterais pas.
SANDFORD ET MERTON
sans doute , si je no cherchais a me procurer du sommeil deux ou trois fois par jour; ce qui me met en état de parer à ces insomnies.
le médecin. — Et vous donnez-vous de l'exercice? Je crains que votre état ne vous permette pas d'en faire beaucoup.
anticornaro. — Pardonnez-moi, monsieur. Je n'ai jamais manqué d'aller me promener dans mon carrosse une ou deux fois par semaine. Mais dans ma situation actuelle; il ne m'est pas possible de le faire. Outre que le plus léger mouvement met en désordre toute ma machine , je me sens des lassitudes et des tiraillemens si insupportables dans les jambes, qu'il me semble, à tout moment, qu'elles vont me quitter.
le médecin. — Je dois vous dire, monsieur, que votre situation est bien fâcheuse; mais elle n'est pas absolument désespérée : et si vous avez le courage de vous imposer quelques privations sur votre nourriture et sur votresommeil, je ne doute pas que vous n'en receviez un grand soulagement.
anticoris'aro. — Hélas ! docteur , je vois que vous connaissez bien peu la délicatesse de ma constitution, puisque vous me prescrivez un régime qui m'aurait bientôt emporté. Le matin, lorsque je me lève, je me trouve dans un état de défaillance , comme si toutes les facultés de la vie allaient s'éteindre en moi. Mon estomac est affadi de nausées. J'ai dans toute la tête des douleurs sourdes et des étourdissemens. En un mot , je sens une telle faiblesse dans mes esprits , que, sans le secours de deux ou trois bons cordiaux ou d'un bon restaurant, je ne serais pas en état d'achever la matinée. Non , docteur , j'ai une si grande confiance dans votre savoir, qu'il n'est ni pilule, ni médecine que je ne prenne sur votre ordonnance ; mais pour changer la moindre chose a mon régime, cela est impossible.
LE médecin. — C'est-a-dirc que
vous désirez la sauté, sans vouloir rien faire pour la recouvrer. Vous imaginez sans doute que toutes les suites d'un genre de vie si destructeur peuvent être réparées par un julep, ou par une décoction de séné. Comme je ne puis vous guérir a ces conditions, je me reprocherais de vous laisser un moment dans l'erreur. Votre guérison est hors du pouvoir de la médecine; et vous ne pouvez l'obtenir que par vos propres moyens.
anticornaro. — Qu'il est affreux de se voir ainsi condamner dans la fleur de sa vie! Insensible et cruel docteur, ne voulez-vous rien entreprendre pour me soulager ?
le médecin. — Je vous ai déjà dit.
monsieur, tout ce que je pouvais vous dire. Il me reste cependant à vous apprendre que j'ai un de mes confrères à Padoue, qui est l'homme d'Italie le plus habile pour la guérison de la goutte. Si vous pensez qu'il vaille la peine de le consulter, je vous donnerai pour lui une lettre de recommandation; mais il faudra faire vous-même la route, attendu qu'il né se déplace jamais, quand ce serait pour un prince.
Ici finit l'entretien; car le seigneur Anticornaro, qui s'effrayait de la seule pensée d'un voyage, prit brusquement congé du docteur, et retourna chez lui tout découragé. Ses maux ne firent que s'accroître de jour en jour ; et , comme l'idée du médecin de Padoue n'était pas sortie un instaut de son esprit, il prit enfin la résolution décidée de recourir à lui. Pour cet effet , il se fit faire une litière d'une forme alors nouvelle, dans laquelle il pouvait s'étendre pour dormir , ou s'asseoir a son aise pour manger. Le chemin n'était pas de plus d'une journée de marche ordinaire ; mais pour éviter la fatigue, il crut devoir y employer quatre jours. Sa litière était suivie d'une voiture chargée de toutes les provisions qui
SANDFOR!) ET MEKTON.
peuvent servir a la bonne chère. Le cortège était fermé par une foule de cuisiniers et de marmitons , afln que rien ne pût manquer a sa table pendant la route.
Après un voyage très-ennuyeux, il entra le quatrième jour dansPadoue; et, s'étant informé de la demeure du docteur Ramozzini, il se fit conduire à sa porte. Descendu de sa litière sur les épaules d'une demi-douzaine de ses gens, il fut introduit dans un petit salon , d'où l'on voyait une salle spacieuse, où étaient vingt à trente pauvres a dîner. Le docteur se promenait autour de la table, en invitant gaîment ses convives à manger de bon appétit. Mon ami , disait-il à un bomme extrêmement paie , il faut que vous mangiez encore cette tranche de bœuf, ou votre estomac ne se rétablira jamais. Tenez, mon cher, disait-il a un autre, buvez ce verre de bierre. Elle arrive tout nouvellement d'Angleterre.
C'est un spécifique excellent contre les fièvres nerveuses. Et vous, dit-il à un troisième, comment va votre jambe?
Beaucoup mieux , monsieur , répondit celui-ci , depuis que vous avez la charité de me recevoir à votre table. Fort bien , reprit le docteur , vous serez guéri dans quinze jours, si vous continuez de vous bien nourrir. Dieu soit loué, se dit tout bas le seigneur Anticornaro, qui avait entendu ces entretiens avec un plaisir infini, j'ai enfin trouvé un médecin raisonnable! Celui-ci ne me fera pas mourir d'inanition, sous prétexte de me guérir, comme ce maudit charlatan , aux griffes duquel j'ai si heureusement échappé. A la fin, le docteur congédia sa compagnie, qui se retira , en le chargeant de louanges et de bénédictions. 11 s'approcha alors du seigneur Anticornaro, qu'il reçut avec beaucoup de civilité; et, après avoir lu •si lettre de recommandation, il lui dit: Monsieur, la lettre de mon savant ami m'a pleinement instruit des particularités
de votre maladie. Elle est effectivement difficile à guérir ; mais je pense qu'il ne faut pas entièrement désespérer d'un parfait rétablissement. Si vous voulez vous confier à mes soins, j'emploierai toutes les ressources de mon art ; mais j'y mets une condition indispensable. C'est que vous renverrez dès aujourd'hui tous vos domestiques, et que vous vous engagerez solennellement à suivre mes ordonnances, au moins pour un mois. Sans cette soumission , je ne voudrais pas entreprendre la cure même d'un monarque.
Docteur, répondit Anticornaro, les personnes de votre profession que j'ai consultées ne devraient pas, je l'avoue, me prévenir beaucoup en votre faveur ; et j'hésiterais à souscrire a une pareille proposition de la part de tout autre que vous. Vous êtes le. maître, monsieur, répliqua le docteur. Employez-moi, ou ne m'employez pas, cela est entièrement a votre disposition. Mais comme je suis audessus de toute vue mercenaire , je ne hasarde point la gloire d'un art aussi noble que le mien , sans une espérance raisonnable de succès. Et quel succès pourrais-je me promettre contre une maladie aussi obstinée, si vous ne voulez pas répondre à mes efforts pour la combattre? En effet, dit le seigneur Anticornaro, ce que vous dites est si sensé, et ce que j'ai vu de votre conduite m'inspire tant de confiance, que je veux bien vous donner , sur-le-champ , des preuves de la docilité la plus étendue. Il fit aussitôt venir ses domestiques , et leur ordonna de s'en retourner dans sa ville, et de ne revenir qu'au bout d un mois entier.
Lorsqu'ils furent partis, le médecin lui demanda comment il se trouvait de son voyage. Beaucoup mieux que je n'aurais osé l'espérer, répondit- il ; je me sens même plus d'appétit qu'à l'ordinaire.
C'est pourquoi je désirerais, avec votre permission , que l'on avançât un peu
SAINLU-ORI) ET MlîItTOX.
riieure du souper. Très-volontiers , dit le docteur , i» huit heures du soir tout •eri prêt pour votre repas. Dans cet intervalle vous trouverez bon que j'aille visiter mes malades.
Les premiers instans de l'absence du médecin furent employés par le seigneur Anticornaro à repaître agréablement son imagination de l'excellent souper qu'il allait faire. Sûrement, se disait-il à luimême, si le docteur Ramozzini traite les pauvres d'une manière si charitable, il n'épargnera rien pour régaler un homme de mon importance. J'ai ouï dire que l'on mange dans cette ville d'excellentes truiteset desortolansdélicieux. Je ne doute pas que ledocteurn'ait un excellent cuisinier, et je n'aurai pas à me repent ir d'avoir renvoyé les miens. 11 s'amusa quelque temps de ces idées. Mais bientôt son appétit devenant de plus en plus affriandé par son imagination , il perdit toute patience ; et ayant appelé un domestique de la maison, il demanda ce qu'on pourrait lui donner de meilleur pour distraire son estomac jusqu'à l'heure du souper. Monsieur, lui répondit le domestique, je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous obéir; mais mon maître, bien qu'il soit le plus généreux des hommes , a une attention si scrupuleuse pour les malades qu'il traite dans sa maison , qu'il ne veut pas qu'on leur serve rien à manger hors de sa présence : ainsi donc je vous supplie de vouloir bien l'attendre. En moins de deux heures le souper sera prêt; et vous pourrez alors vous dédommager amplemen t de ce retard . Le seigneur Anticornaro fut en conséquence obligé de passer encore deux heures sans rien prendre : effortd'abstinencequ il nelui était pas arrivé de faire depuis vingt ans. Il se plaignit avec amertume delà lenteur des heures, et se dépita cent fois contre sa montre, qui n'en avançait pas le cours. Enfin le docteur rentra ponctuellement a l'heure qu'il avait annoncée; et l'on
s'empressa de dresser la table : ce qui fut fait avec beaucoup d'appareil. On y servit six grands plats de porcelaine, tous bien couverts. A cet, aspect, le seigneur Anticornaro tressaillit de joie. Mais au moment où il allait déployer sa serviette, le docteur lui dit : Doucement, monsieur, s'il vous plaît. Avant de donner carrière à votre appétit , il est bon de vous prévenir que, suivant la méthode que j'ai cru devoir employer pour vaincre l'opiniâtreté de votre maladie , vos alimenset votre boisson sont mêlés de drogues médicales, telles que votre étal le requiert. Ce n'est pas qu'elles doivent vous inspirer aucun dégoût ; car je vous délie de les distinguer par aucun de vos sens. Mais comme leurs effets sont également prompts et efficaces, je dois vous recommander de manger avec une extrême modération.
En achevant ces paroles, il ordonna que les plats fussent découverts. Quelle fut la surprise du seigneur Anticornaro de n'y voir autre chose que des olives , des figues sèches , des dattes, quelques pommes cuites, des œufs bouillis, et un vieux morceau de fromage! Ciel et terre , s'écria-t-il à cette fatale vue! Est-ce donc ce pauvre souper que vous avez fait préparer pour moi avec un préambule si magnifique?
Imaginez-vous qu'un homme de ma sorte puisse se contenter de ce triste repas, qui satisferait à peine les misérables mendians que j'ai vus à dîner dans votre salle? Daignez, je vous en supplie, m'excuser, monsieur, répondit le médecin.
C'est l'extrême attention que j'ai pour votre santé, qui me force de vous traiter avec cette incivilité apparente. Votre sang est échauffé par l'exercice extraordinaire que vous avez fait dans votre voyage ; et si j'allais follement condescendre à vos désirs dévorans, une fièvre maligne pourrait être pour vous le prix de ma faiblesse. Mais demain comme vous serez un peu plus reposé, je pourrai vous traiter d'une ma-
SAIWFORD ET MKKTON.
nière moins indigne de vous. Le seigneur Anticornaro , voyant qu'il n'y avait pas d'autre parti a prendre, se consola du moins par l'espérance qu'on lui faisait entrevoir, et se soumit à attendre avec patience le régal du lendemain. En attendant, il prit des dattes, des ligues, des olives, et mangea un morceau de fromage avec du pain. Mais, lorsqu'il voulut boire , ne voyant que de l'eau sur la table, il pria le domestique de lui porter du vin. Non, non, Fabricio, s'écria le docteur , gardez-vous bien d'en apporter, si vous estimez la vie de cet illustre gentilhomme. Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers lui , c'est avec un regret inexprimable que je suis forcé de contrarier votre goût. Mais le vin serait aujourd'hui pour vous un poison mortel.
Ayez la bonté de vouloir bien vous contenter, pour ce soir seulement, d'un grand verre de cette excellente eau minérale.
Le seigneur Anticornaro fut encore obligé de se soumettre ; et il but son verre d'eau avec les plus étranges contorsions. Lorsque le souper fut desservi, le docteur, qui avait l'esprit extrêmement cultivé, tâcha de réjouir son hôte par une conversation aussi instructive qu'agréable , qui dura environ une heure. Alors il lui proposa de se retirer pour prendre un peu de repos. Le seigneur Anticornaro accepta joyeusement cette invitation , attendu qu'il se trouvait un peu fatigué du voyage, et qu'il se sentait de grandes dispositions au sommeil. Le docteur lui souhaita une bonne nuit , et ordonna à un valet de chambre de le conduire dans son appartement. On avait eu soin de le préparer de manière que rien n'y ressentît la mollesse. Il n'y avait ni fauteuil, ni bergère, ni sofa ; quelques chaises de paille fort propres composaient tout l'ameublement, Pour ce qui est du lit , il eût été difficile de le rendre plus simple. Ce n'était qu'un matelas de crin, avec un sommier de
paille;l'un etl'aulreà peu prèsaussi mollets que le plancher. A peine le seigneur Anticornaro eut-il parcouru tout cela d'un coup d'œil , qu'il entra dans un violent accès de colère. Insolent, dit-il à son guide, ton maître aurait-il l'audace de me confiner dans un si misérable chenil ? conduismoi tout de suite dans un autre appartement.Monsieur, lui répondit humblement le valet de chambre, je suis sûr de ne m'être pas du tout mépris aux ordres de mon maître : et je vous dois trop de respect pour penser à lui désobéir sur un seul point qui intéresse votre santé. En disant ces mots, il sortit de la chambre; et, tirant la porte sur lui , il laissa le seigneur Anticornaro^se livrer tout seul à ses méditations. Elles ne furent pas d'abord trèsriantes. Cependant, comme il n'y avait aucun moyen de les égayer , il ôta ses habits, et se jeta sur sa modeste couchette, où il s'assoupit bientôt, en roulant dans son esprit des projets de vengeance contre le docteur et toute sa maison.
Il dormit, malgré lui, d'un si profond sommeil , qu'il ne se réveilla que vers le milieu de la matinée. Alors le médecin entra dans sa chambre , et s'informa civilement de l'état de sa santé. Le repos de la nuit ayant calmé ses esprits, il fut assez sensible aux tendres politesses du docteur, pour modérer les mouvemens d'indignation qu'il avait ressentis la veille. Il se contenta de laisser échapper quelques plaintes sur la nudité de son habitation. Monsieur, lui répondit le médecin , n'êtes- vous pas convenu solennellement de vous soumettre en tout à mes ordonnances? Pouvez- vous imaginer que j'aie d'autres vues que le rétablissement de votre santé? Il n'est pas possible que vous puissiez démêler, dans chaque détail , le motif de ma conduite , quoiqu'elle soit fondée , en tous ses points , sur les principes de la théorie la plus lumineuse,et sur les plus sûrs résultats d'une
S.VNDFOJU) ET MKRTON.
longue expérience? Quoi qu'il eu soit , je dois vous informer que j'ai su donner, jusqu'à voire lit, une verlu curative ; et vous devez ode force' d'en convenir, après le doux repos que vous avez goûté cette nuit. Mon art ne s'étend point à communiquer des propriétés aussi salutaires à la soie et au duvet. C'est pourquoi j'ai été obligé , contre mon inclination , de vous coucher un peu durement. Mais a cette heure, si vous le trouvez bon, il est temps de vous lever. Il sonna aussitôt ses domestiques; et le seigneur Anticornaro se laissa habiller tranquillement. On vint, bientôt l'avertir que le déjeuner était prêt. Il s'attendait à faire un excellent repas ; mais son inexorable surveillant ne voulut lui permettre de manger qu'un morceau de pain, etde boire qu'uneécuelle d'eaude gruau ; ce qu'il établit , malgré les contradictions de son hôte, sur les plus doctes foudemens de la science médicale.
A la fin de ce frugal déjeuner , le docteur dit à son malade, qu'il était temps de commencer l'exécution du projet qu'il avait conçu , pour le rétablir dans le parfait usage de ses membres. A ces mots , il le conduisit dans un petit cabinet, où il le pria d'essayer de se tenir debout. Cela me serait bien impossible, répondit le seigneur Anticornaro. 11 y a trois ans que je ne puis me servir de cette jambe. Eh bien , lui répliqua le docteur, gardez vos béquilles; appuyez-vous contre le mur pour vous soutenir. Après bien des façons le seigneur Anticornaro se mit dans la posture qu'on venait de lui prescrire. Aux béquilles près, on l'aurait pris pour un jeune soldat que l'on façonne aux premiers exercices des armes. Le docteur, le voyant bien affermi dans celte position, lui fit une inclination profonde, et sortit brusquement, en tirant la porte après lui. Le seigneur Anticornaro, comme on l'imagine sans doute , ne savait que penser d'une pareille cérémonie. Mais il fut
bien surpris , lorqu'il sentit les barres de fer, dont il n'avait pas encore vu que le parquet de la chambre était formé , s'échauffer insensiblement sous ses pieds. Il se mit aussitôt a pousser des cris , tantôt appelant d'une voix suppliante le docteur et ses domestiques, tantôt les menaçant de tout son courroux. Ses prières et ses menaces furent également inutiles. Personne ne vint à son secours! La chaleur qu'il ressentait le força bientôt de se tenir sur un pied , pour donner à l'autre le temps de se refroidir. Ce fut ensuite le tour de celui-ci de rendre le même service au premier. Mais comme l'ardeur devenait a chaque instant plus vive, le même pied ne pouvait rester un moment sur les barreaux de fer échauffés. Ainsi le seigneur Anticornaro n'eut d'autre ressource que d'aller sautant tout autour de la chambre , tantôt sur le pied droit , antôt sur le pied gauche, puis enfin de bondir comme ces enfans qui sautent légèrement sur la terre tandis qu'une corde agitée par deux de leurs camarades , s'élève en tournant au-dessus de leurs têtes, et vient passer sous leurs pieds. On n'aurait jamais pu croire que c'était le même homme, qui, l'instant d'auparavant, ne pouvait faire un pas sans béquilles : aussi je me fais un devoir de publier , à sa louange , qu'il lit son petit manège avec mille fois plus d'agilité qu'il n'aurait osé l'espérer lui-même. Le fruit de cet exercice fut de donner à ses muscles et à ses nerfs un jeu liant et souple qu'ils n'avaient pas eu depuis un grand nombre d'années , et de lui procurer en même temps une transpiration abondante. Lorsque le docteur jugea qu'il s'était donné assez de mouvement , il lui envoya un bon fauteuil pour se remettre de sa fatigue ; et il laissa refroidir par degrés le parquet, comme il l'avait fait échauffer. Ce fut alors que le seigneur Anticornaro commença, pour la première fois, a goûter les douceurs du
SANDFORD F.T MERTON
repos, qui suit une violente agitation. A | l'heure du dîuer lorsque le docteur parut j devant lui , iljse répandit en excuses sur les j libertésqu'il avait prisesavec sa personne. Le seigneur Anticornaro ne reçut point ses excuses sans quelque dépit. Quoi qu'il en soit , sa colère fut un peu adoucie par l'odeur d'un poulet rôti qu'on servit devant son couvert. L'exercice de la matinée et l'abstinence de la veille lui firent trouver un goût friant a tout ce qu'il mangeait. 11 obtint même la permission de mettre un peu de vin dans son eau. Le docteur lui accordait chaque jour quelque chose de plus. Toutes ces condescendances étaient cependant pour lui si peu de chose , que le mois lui semblait s'écouler avec la lenteur d'une année. A peine le vit-il expiré que ses domestiques étant revenus pour prendre ses ordres, il se jeta soudain dans sa litière, et partit brus quement , saûs prendre congé du docteur ni d'aucun des gens de sa maison. Lorsqu'il venait à réfléchir sur le traitement mesquin qu'il avait reçu, sur ses exercices forcés , sur ses jeûnes involontaires, enlin , sur toutes les mortifications qu'il lui avait fallu souffrir, il ne pouvait s'empêcher de croire que ce ne fût une moquerie du premier médecin, qui l'avait envoyé avec une lettre chez celui de Padoue. Plein d'un sentiment de vengeance , il se rendit chez lui , dès son arrivée, pour l'accabler des plus violens reproches. Le médecin eut de la peine a le reconnaître, quoique son absence eût été de si courte durée. Il avait perdu la moitié de son énorme grosseur. Son teint était devenu plus clair et plus reposé. Pour ses béquilles , il les avait laissées a Padoue . comme un meuble inutile. Lorqu'il eut exhalé toutes les injures que lui inspirait son ressentiment , le médecin lui répondit d'un air froid : Je ne sais, monsieur, de quel droit vous venez me débiter toutes vos invectives , puisque c'est de votre
propre mouvement que vous vous êtes confié aux soins du docteur Ramozzini.
anticornaro. — Il n'estque trop vrai.
Mais pourquoi me donniez-vous une si haute idée de ses lumières et de sa probité?
le médecin. — Il vous a donc trompé sur l'un ou sur l'autre point? Et vous vous trouvez plus mal que lorsque vous vous êtes mis entre ses mains?
anticornaro. — Ce n'est pas ce que je veux dire. Mes digestions se font certainement beaucoup mieux; je dors d'un sommeil plus tranquille, et je puis marcher presque aussi lestement que dans ma première jeunesse.
le médecin. — Et vous êtes venu sérieusement vous plaindre à moi d'un homme, qui, en si peu de temps, a su opérer tous ces prodiges en votre faveur? Êtes- vous fâché qu'il vous ait fait prendre un degré nouveau de force et de santé, que vous n'aviez pas le moindre sujet de vous promettre ; et qu'il vous ait mis au point de commencer une vie saine et robuste , si vous savez vous conduire avec plus de sagesse que vous n'avez fait jusqu'à ce jour? 11 me semble que voilà des griefs d'une espèce bien nouvelle. C'est du moins la première fois que j'en ai entendu de pareils.
Le seigneur Anticornaro, qui n'avait pas encore eu l'avisement de réfléchir sur tous ces avantages, ne put s'empêcher de laisser paraître un peu de confusion ; et le docteur reprit ainsi son discours : La seule personne que vous deviez accuser , c'est vous-même , qui vous êtes laissé imprudemment aveugler par vos préventions. En entrant chez Je docteur Ramozzini , vous avez vu une troupe de malheureux faire un bon repas à sa table. Ce digne homme , aussi généreux que savant , est le père de tous ceux qu'il voit souffrir autour de lui. 11 sait que la plupart des maladies des pauvres ne proviennent que dune mau-
SANDFOIll) ET MERTODÎ.
vaise nourriture et de l'excès du travail ; il leur prescrit du repos, et leur donne avec bouté des aliraens plus sains. Les riches, au contraire, ne sont le plus souvent malades que par leur intempérance et leur mollesse , c'est pourquoi il est nécessaire d'employer pour eux un traitement tout opposé, et de leur ordonner les privations et l'exercice. Si l'on vous a un peu traité comme un enfant, c'est que vous en aviez l'obstination et l'inexpérience. D'ailleurs, ce n'était que pour votre avantage. On n'a médicamenté ni vos alimens ni votre boisson. Vos meubles ni votre lit n'avaient point reçu de vertus curatives. Tout le changement prodigieux qui s'est fait en votre constitution , vous ne le devez qu'au soin que l'on a pris de vous imposer un régime plus sage , et de réveiller vos facultés assoupies. Quant à cette heureuse supercherie , dont il a fallu se servir, vous n'avez a vous plaindre que de votre folle imagination, qui vous a persuadé qu'un médecin devait régler ses ordonnances sur les fantaisies et les vues bornées de son malade. Le docteur Ramozzini s'était engagé a faire usage de tous les secrets de son art pour vous guérir. S'il n'en a employé que de simples et de naturels, c'est une preuve de sa sagesse et de son habileté. D'après votre aveu même , l'effet en a été assez heureux , pour qu'en le payant de la moitié de votre fortune , vous soyez encore en reste envers lui.
Le seigneur Anticornaro, qui ne manquait ni de sens ni de générosité, sentit toute la force de ce discours. 11 fit au docteur les plus belles excuses sur ses emportemens , et dépêcha aussitôt un courrier vers le docteur Ramozzini, avec des présens magnifiques , et une lettre qui lui exprimait la plus vive reconnaissance. 11 se trouva si heureux du rétablissement de ses forces et de sa santé, qu'il ne retomba plus dans ses anciennes habitudes d'in-
tempérance et de mollesse. Par un exercice constant et une conduite réglée, il sut se préserver de toute maladie fâcheuse, et parvint jusqu'à un âge très-avancé.
Oh que voilà une drôle d'histoire, s'écria Tommy , dès qu'elle fut achevée !
Qu'il me larde de pouvoir la conter a quelqu'un de ces gentilshommes goutteux qui viennent à la maison ! Ce serait fort mal de votre part , lui répondit M. Rarlow, à moins qu'on ne vous la demande expressément. Ces messieurs ne peuvent pas ignorer que tous les excès auxquels ils se livrent, ne servent qu'à augmenter leur mal. Ainsi votre histoire ne leur apprendrait rien de nouveau à ce sujet. Mais il serait indécent à un petit garçon , comme vous l'êtes , de se donner les airs de vouloir instruire les autres, tandis qu'il a si grand besoin d'instruction pour lui-même. Contentons-nous de voir par cette histoire , qui peut s'appliquer à la moitié des gens riches dans presque tous les pays , que l'abus des jouissances est encore plus dangereux pour la santé que leur privation. Quant aux Lapons sur lesquels vous étiez si fort en peine , ils parviennent en général à une très-longue vieillesse , sans aucune de ces maladies fréquentes auxquelles nous sommes sujets. L'infirmité la plus commune parmi eux , est l'affaiblissement et même l'extinction de la vue ; ce que l'on attribue à l'aspect éblouissant de la neige, et à l'âcreté de la fumée dont ils sont constamment enveloppés dans leurs huttes. Vous pourrez apprendre encore d'autres détails intéressans sur ce peuple , lorsque vous serez en état de lire les récits de nos voyageurs.
Quelques jours après cet entretien , lorsque la neige fut un peu balayée de la surface de la terre , quoique le froid n'eût presque rien perdu de sa rigueur , les deux petits garçons sortirent ensemble l'après-midi , pour aller faire une promenade dans la campagne. Ils marchaient
SANDFORI) ET MERTON.
d'un pas si leste qu'au bout d'une heure ou d'une heure et demie ils étaient déjà très-éloignés de leur demeure, ne songeant guère au chemin qu'ils avaient fait , ni à celui qu'ils devaient faire pour s'en retourner. Enfin, le soleil qui disparut bientôt à leurs yeux, ens'abaissanl derrière une petite éminence, les avertit qu'il fallait reprendre la route du logis. Ils suivirent ce conseil de fort bonne grâce ; mais , en traversant une forêt, ils prirent un sentier pour l'autre, et ils ne s'aperçurent qu'ils étaient égarés qu'après avoir brouillé entièrement leur chemin en cherchantde tous côtés a ledémèler. Pour comble de détresse , le vent commença tout à coup à souffler avec furie du côté du nord , et une neige épaisse qu il poussait en tourbillons obligea bientôt nos deux petits voyageurs de se réfugier sous les arbres, quoiqu'ils fussent dépouillés de feuillages. Par bonheur, en tournant les yeux autour de lui , Henri aperçut un vieux orme, dont le tronc, creusé par les ans , semblait s'offrir tout exprès pour leur donner asile. Ils parvinrent à s'y glisser l'un après l'autre, et ils s'y trouvèrent assez chaudement, tandis que le vent, sifflant entre les branches fracassées , ébranlait la masse entière de l'arbre qui les renfermait, et que la neige, tombant à gros flocons autour d'eux, semblait menacer la terre de l'ensevelir.
Tommy , qui n'avait jamais éprouvé les rigueurs de l'hiver sous le ciel brûlant de la Jamaïque, supporta quelque temps cette épreuve avec beaucoup de courage, et sans laisser échapper une plainte. Mais bientôt le froid et la faim le tourmentant à Tenvi, il se tourna tristement vers son camarade, et lui demanda d'une voix piteuse ce qu'ils allaient devenir.
bbnbi. — Je pense que nous n'avons j autre chose à faire que d'attendre ici j que le temps se soit un peu eclairci; alors I nous tenterons de relron ver noire chemin.
T. IV
tommy. — Mais si le temps ne s'éclaircit pas?
Henri. — Dans ce cas , il faudra nous résoudre à marchera travers la neige, ou bien a rester claquemurés dans ce trou , qui nous met si bien à l'abri.
tommy. — Tu ne songes donc pas combien il serait terrible de nous trouver seuls dans une forêt pendant toute la nuit!
Henri. — J'y songe aussi bien que toi ; m*-is quand il n'y a rien de mieux a faire?
tommy. — Oh ! c'est que j'ai tant de froid et de faim 1 Si nous avions seulement un peu de feu pour nous réchauffer!
Henri. — S'il ne tient qu'à cela, j'ai ouï dire que les sauvages font du feu quand ils veulent, en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre , jusqu'à ce qu'ils s'enflamment. Il n'y a qu'à essayer. Mais non, attends, il me vient une meilleure pensée. J'ai un grand couteau dans ma poche , qui me fera très-bien le service d'un briquet, en le frappant du dos contre un caillou. Laisse-moi faire.
Henri sortit alors de l'arbre pour chercher un caillou , ce qui était assez difficile, à cause de l'épaisseur de la neige dont la terre était couverte. Il eut enfin le bonheur d'en trouver deux, au lieu d'un. Il en prit un dans chaque main , et, les frappant l'un contre l'autre avec loule sa force, il parvint à briser le plus cassant en plusieurs morceaux. Il choisit celui de tous qui avait le tranchant le plus mince, et il dit à Tommy, en souriant, qu'il allait bâcler son affaire. Tiens, ajouta-t-il , d'un air gai, tu vas voir. Il se mit à battre le morceau de caillou du dos de son couteau : Pink! pink! pink! et voilà aussitôt un torrent d'étincelles qu'il fit jaillir. Il ne s agit plus maintenant, continua-t-il, que de trouver, faute d'amadou, quelque chose qui puisse s'allumer à ces étincelles. Il ramassa les feuilles les plus sèches qu'il put trouver, avec des
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morceaux de bois mort, et il en fit un petit bûcher. Mais, hélas! ni le bois ni les feuilles n'étaient d'une nature assez inflammable. Il eut beau se fatiguer à faire tomber sur eux des milliers d'étincelles brillantes, elles s'éteignaient sans rien allumer. Tommy , a qui l'air décidé de son camarade avait inspiré quelque confiance, fut abattu par son mauvais succès. L'effroi commença par degrés à pénétrer dans son ame. Ociel! qu'allons-nous faire? s'écria-t-il , d'un ton de désespoir . Je ne vois rien de mieux à présent, répondit Henri, que de tâcher de retrouver notre chemin vers la maison. La neige ne tombe plus avec tant de violence , et le ciel commence a reprendre quelque sérénité. Allons, allons. Tommy, en grelottant, abandonna le creux de l'arbre; et Henri l'ayant pris par la main , ils se mirent a marcher tous deux. Le crépuscule du soir, prêt à s'étein-
dre, n'éclairait que faiblement leurs pas. Tous les sentiers de la forêt se dérobaient a leurs yeux sous la couche épaisse de neige dont la terre était chargée: le souffle perçant du nord engourdissait leurs membres ; et presque à chaque pas ils enfonçaient dans la neige jusqu'aux genoux.
Malgré tous les encouragemens de Henri , le pauvre Tommy allait succomber de faiblesse , lorsqu'ils aperçurent au loin un reste mourant de flamme, qui s'élevait et s'abaissait tour à tour. Cette vue ranimant un peu le courage abattu de Merton , ils marchèrent avec plus de vitesse , et ils arrivèrent enfin auprès de quelques branches enflammées , que des bergers ou des voyageurs venaient sans doute de quitter. Yois-tu? s'écria Henri, quelle heureuse rencontre! Voila un feu tout dressé, qui n'a besoin que d'un peu de bois pour se ranimer, et pour nous dégourdir. Il se
mit aussitôt à rassembler les charbons : et, ayant jeté par-dessus quelques branches sèches qu'il ramassa, ils virent s'élever une flamme vive et brillante, qui porta dans tous leurs sens la chaleur et la joie. Tommy ne tarda pas long-temps à reprendre sa philosophie , et il dit à son ami
qu'il n'aurait jamais pensé que des bran ches de bois pourri eussent pu être d'une si grande conséquence pour son bien-être, le le crois bien, répondit Henri; tu as été élevé de manière à ne jamais sentir ce que c'était que de manquer de quelque chose. Il n'en est pas ainsi de la plupart
SANIH-'ORD KT MKRTON.
des gens de la campagne. J'ai vu de pauvres familles , qui n'ont ni feu pour se chauffer , ni habit pour se couvrir , et qui même ne savent quelquefois, en se levant , où prendre du pain pour leur journée. Penses-tu dans quelle déplorable situation ces malheureux doivent se trouver? Cependant ils sont si accoutumés à une vie dure, qu'il ne leur échappe pas , dans toute une année, la moitié des lamentations que tu viens de faire en un quart d'heure. Mais, répliqua Tommy, un peu déconcerté par cette observation , ou ne doit pas s'attendre que des gens comme il faut soient en état de supporter ce que les pauvres supportent.
henri. — Pourquoi non, s'ils sont des hommes comme eux? Il me semble que tes gens comme il faut sont précisément comme il ne faudrait pas être. J'ai souvent observé que les gentilshommes et les dames de notre voisinage, qui sont doublés de fourrures de la tête aux pieds , ne laissent pas que de frissonner au moindre souffle de l'air comme s'ils avaient la ûèvre , tandis que les enfans des pauvres , jusqu'aux plus petits, courent pieds nus sur la glace , et se divertissent a faire des boules de neige.
tommy. — Effectivement, tu m'y fais penser. La dernière fois que j'allai chez mon papa, je vis , en entrant , des gens assis autour d'un feu, que l'on avait fait aussi grand qu'il était possible , se plaindre pourtant de la rigueur du froid ; et je venais de voir des laboureursqui avaient quitté leur veste pour travailler.
henri. — C'est que l'exercice vaut mieux pour se réchauffer que le meilleur charbon de terre. Cette chaleur ne coûte pas si cher , et dure plus long-temps.
tommy. — 11 faudrait donc , à t'en croire, que les gentilshommes prissent une bêche , et allassent cultiver les champs ?
menri. — Peut-être n'en feraient-ils
que mieux , au lieu de s'ennuyer dans leurs châteaux. Mais laissons-les se conduire à leur fantaisie. Je ne te demande qu'une chose. Crois-tu qu'il soit bon h un gentilhomme d'avoir un corps sain et vigoureux?
tommy. — Sans doute.
henri. — Il faut donc qu'il s'endurcisse un peu au travail, s'il ne veut être fluet et maladif comme une femme.
tommy. — Est-ce que l'on ne peut être fort sans travailler?
henri. — Je m'en rapporte là-dessus à toi-même. Tu as vu quelquefois chez ton père des enfans de gentilhomme : y en a-t-il un seul aussi robuste que le moindre fils de fermier , qui est accoutumé, de bonne heure, à manier la bêche et la charrue?
tommy. — Il n'y a rien de si vrai ; car je sens, pour ma part, que je suis devenu beaucoup plus fort depuis que j'ai appris à travailler dans le jardin de M. BarloAv.
Pendant qu'ils s'entretenaient de cette manière, ils virent un petit paysan, chargé de ramée , qui s'avançait vers eux en chantant. Du plus loin que Henri put distinguer ses traits à la lueur de laflamme, il le reconnut, et s'écria : Sur ma parole, Tommy, voici le petit garçon h qui tu as donné des habits cet été. 11 demeure sans doute dans le voisinage, et son père ou lui voudront bien nous remettre dans notre chemin. Le petit garçon étant alors arrivé tout près d'eux, Henri lui demanda s'il pourrait les conduire hors de la forêt. Oui, sûrement, répondit-il; mais qui aurait jamais pensé trouver ici le jeune M. Merton dans une si vilaine nuit? Venez, venez avec moi. Nous irons d'abord dans la cabane de mon père pour vous réchauffer à notre feu. Pendant ce temps, j'irai chez M. BarloAv, lui dire de ne pas être inquiet sur votre compte. Tommy accepta avec transport
SANDFOIU) ET UKRTOX.
celle proposition. Le polit garçon les conduisit hors de la forêt : et , au bout d'un quart d'heure de marche, ils arrivèrent
à la porto dune ehétive cabane, qui était ;i côté du grand chemin. Ils virent en entrant une femme occupée à liler au rouet. La tille aînée faisait cuire delà bouillie sur le fou. Le père, assis près d'une table , au coin de la cheminée, lisait attentivement dans un livre, sans être détourné par trois ou quatre marmots a demi nus, qui se roulaient à ses pieds en jouant avec un chat. Mon père, dit le petit garçon , du seuil de la porte, en jetant à bas son fagotde ramée, voici le jeuneM. Mer- Ion , qui nous a fait tant de bien cet été, avec son ami Sandford. Ils ont perdu leurchemin dans le bois, et ils ont essuyé toute la neige qui est tombée depuis une heure. Pendant ce discours, le vieux paysan avait ôlé ses lunettes , et posé son livre sur la table, en regardant, la bouche béante, les deux enfans. Il se leva aussitôt, alla les prendre par la main , et les pria des'asseoira sa place, tandis que la bonne femme, jetant sur le feu le fagot que venait d'apporter son fils , leur dit avec bonté: Allons, mes petits amis, vous ries transis de froid , chauffez- vous. Hélas ! c'est tout ce que j'ai de meilleur a vous donner. Je voudrais bien avoir quelque choseà vous offrir pour manger ; mais j'ai peur que vous ne puissiez trouver du goût à notre pain. Il est si sec et si noir ! Bfl vérité, ma bonne femme, lui répondit Tommy , je me sens un si grand appétit, qu'il n'est rien, je crois, queje ne puisse manger avec plaisir. Eh bien donc, répliqua la bonne femme , il me reste un morceau de lard des grandes fêtes, je vais le faire cuire sur les charbons , et si vous voulez en faire votre souper , je vous le verrai manger avec bien de la joie.
Tandis que la bonne femmes'empressait de faire les préparatifs du repas, il lui échappait de profonds soupirs. Ahis'é-
eria-t-elle , sans celte malheureuse fièvre, qui a travaillé mon pauvre homme tout cet été, nous aurions été un peu mieux en état de vous recevoir. Hélas! quand j'y pense, nous nous sommes vus bien à plaindre!
Tiens, ma femme, crois-moi, lui répondit son mari, ne parlons plus des maux passés. !Ne songeons qu'à nous réjouir de ce que nous sommes plus heureux à présent. Il est vrai que deux de ces enfaus et moi , nous avons été malades cette année ; mais , par la grâce de Dieu , n'en sommes-nous pas réchappes? La Providence n'a-t-elle pas envoyé à notre secours le digne M. Barlow, et ce brave petit Sandford , qui est venu nous porter de quoi vivre dans le temps où nous étions près de mourir de faim? N'ai-je pas eu du travail pendant tout l'automne? Et même à présent , tandis que tant de malheureux , qui valent mieux que moi , ne savent où donner de la tète , faute d'ouvrage, n'ai-je pas six bons schellings a gagner par semaine?
Six schellings! interrompit Tommy avec surprise; quoi , c'est là tout ce que vous avez pour nourrir votre femme et vos enfans pendant la semaine entière?
LE PAriVIlK HOMME. — Je VOUS demande pardon, mon cher petit monsieur; ma femme gagne par-ci , par-là , dans la semaine, un schelling ou un schelling et demi à travailler à la journée. Ma lille aînée commence à faire aussi quelque chose de sa quenouille ; mais cela ne va pas loin, parce qu'il faut qu'elle soigne les enfans.
tommy. — Cela ne fait donc que sept à huit schellings pour huit jours. Eh bien! le croiriez-vous? j'ai vu de nos dames en donner presque autant pour entendre chanter pendant une heure, ou pour faire! friser leurs cheveux. Jeconnais même une petite demoiselle , dont le père donne une demi-guinée par leçon à un
SAN 0 FOU D ET MERTON
danseur, pour lui apprendre à cabrioler autour de la chambre.
LE PAUVRE HOMME. — Oh! qUC VOUleZ-
vous? Ce sont des gentilshommes dont vous me parlez. Ils sont riches, et ils ont le droit de faire ce qu'ils veulent de leur argent. Mais nous, pauvres gens que nous sommes, c'est notre devoir de travailler rudement toute la journée, et encore de remercier Dieu le soir de ce que notre condition n'est pas plus mauvaise.
TOMMY. — kt comment pouvez-vous le remercier de vivre dans une cabane comme celle-ci , et de gagner h peine dans une semaine ce que les autres dépensent dans une heure?
le pauvre fiomme. — Eh ! mon cher petit ■monsieur, n'est-ce pas un acte de sa bonté, que nous ayons encore une maison pour nous mettre à l'abri du mauvais temps, des habits pour nous vêtir, et un morceau de pain pour vivre? Tenez, sans chercher plus loin, nous vîmes passer hier devant notre porte deux hommes, qui avaient failli périr dans une tempête, et qui avaient perdu sur leur vaisseau tout ce qu'ils possédaient. L'un des deux avait a peine des vôfemens pour se couvrir. Il tremblait dans tous ses membres d'une grosse lièvre. L'autre avait les pieds à demi gelés, pour avoir docmi la nuit sur la neige. Nesuis-je pas plus heureux que ces pauvres gens, et que mille autres peut-être, qui, dans ce moment, sont ballottés par les vagues, et jetés sur des rochers, ou qui languissent dans les prisons sous le poids de leurs dettes et de leur misère , ou qui vont errant dans les campagnes, sans abri pour les défendre des rigueurs de la saison? Ne pouvais-je pas me laisser entraîner à commettre de mauvaises actions, comme tant de malheureux, qui n'y ont été poussés que par le besoin , et me rendre enfin coupable de quelque crime . qui m'aurait conduit à une mort honteuse?
Voyez, après cela . si je ne dois pas être reconnaissant envers le ciel de toutes ces bénédictions qu'il a répandues sur ma tête, malgré mou indignité?
Tommy, qui jusqu'alors avait joui des biens de la vie sans élever sa pensée vers l'Être suprême de qui il les avait reçus, fut vivement frappé delà piété de cet homme vertueux. Mais, au moment où il se disposait à lui répoudre , la bonne femme, qui avait étendu sur la table une nappe grossière , mais fort propre , et qui venait de servir daus un plat de terre son morceau de lard fumant, s'avança d'un air gracieux vers nos deux amis, pour les engager à faire leur repas. Ils se rendirent à cette invitation avec d'autant plus d'empressement, qu'ils n'avaient rien mangé depuis l'heure de leur dîner. C'était un plaisir ravissant pour leur bonne hôtesse de les voir s'escrimer à l'envi l'un de l'autre pour faire honneur à son banquet. Pour le maître de la cabane, lorsqu'il les vit si bien occupés , il alla prendre son chapeau, et il s'achemina tout de suite vers la maison de M. Barlow , dans le dessein de lui porter des nouvelles de ses chers élèves.
Leur longue absence le tenait, depuis une heure, dans lesplusvivesinquiétudes.
Non content d'envoyer de tous côtés ses gens à leur rencontre , il venait de se mettre en quête lui-même; en sorte que le pauvre homme le trouva à moitié chemin delà maison. Il s'empressa de le tranquilliser; et, l'emmenant avec lui, ils arrivèrent tout justement comme Tommy Merton et son camarade achevaient d'expédier l'un des meilleurs repas qu'ils eussent faits de leur vie. Les deux petits garçons se levèrent aussitôt pour voler dans les bras de leur ami. Ils le remercièrent de son empressement, et lui firent mille excuses sur les inquiétudes qu'ils lui avaient causées. M. Barlow les embrassa avec la plus vive tendresse, et,
SANDFORD ET MKRTUN.
sans leur faire de reproches, il leur conseilla d'être plus prudens à l'avenir, et de ne pas pousser si loin leurs promenades. Vpiès avoir rendu grâces aux pauvres gens du bon accueil qu'ils avaient fait à ses élèves, il prit ceux-ci par la main , et ils se mirent tous trois en marche à la clarté des étoiles.
Pendant la route, II. Barlow renouvela ses conseils à nos petits étourdis, et leur peignit vivement les dangers auxquels ils s'étaient exposés. Il est arrivé , leur dit-il , à plusieurs personnes d'être surprises, dans votre situation, par une chute de neige imprévue, de perdre leur route, et de se précipiter dans des fossés profonds, où ils ont été ensevelis par la neige, et gelés au point d'en mourir. 0 ciel ! s'écria Tommy , quel risque nous avons couru ! Mais dites-moi , je vous prie, monsieur, est-ce que la mort est toujours inévitable en pareil cas? Vous devez assez sentir, lui répondit M. Barlow, s'il est facile d'en échapper: Il y a cependant quelques exemples de personnes qui ont passé quelques jours ensevelies sous la neige, et qui en ont été retirées vivantes. Demain je vous ferai lire une histoire remarquable a ce sujet.
Tommy, qui aimait les histoires à la folie , remercia M. Barlow de l'espérance qu'il lui donnait d'en apprendre bientôt une nouvelle. Il en continua plus gaiement sa marche. Mais dans un moment de silence, qui venait de se glisser, je ne sais comment, à travers leur entretien, ayant par hasard élevé ses yeux vers le ciel, il fut frappé de la clarté brillante dont il vit étinceler tous les astres. Oh, monsieur! s'écriat-il, voyez, je vous prie, comme les étoiles sont belles ce soir. Il me semble aussi que je n'en ai jamais tant vu de ma vie. Je délierais bien de les compter. Oui-dà? lui répondit M. Barlow. Et si je vous disais qu'on est venu à bout de compter nonseulement toutes celles que vous voyez .
mais des milliers d'autres encore qui sont invisibles à vos regards?
tommy. — Comment cela serait-il possible? Elles sont répandues de tous les côlés dans une si grande confusion 1 Là, voyons, par quel bout s'y prendre? Je n'y voisnifin, ni commencement. C'estcomme si je vous proposais de compter les flocons de neige qui sont tombés ce soir , tandis que nous étions dans la forêt.
M. Barlow sourit à cette comparaison ; et il dit à Tommy qu'il pensait que son camarade serait en état de lui rendre un meilleur compte des étoiles , quoiqu'il ne sût pas encore les nombrer toutes. Henri , ajouta-t-il , ne pourriez- vous pas nous montrer quelques constellations ?
iienri. — Oui , monsieur, je crois m'en rappeler quelques-unes que vous avez eu la bonté de me faire connaître.
tommy. — Mais d'abord, monsieur, qu'est-ce qu'une constellation , je vous prie?
m. barlow. — Je vais tâcher de vous le faire entendre. Ceux qui commencèrent les premiers à observer lescieux, comme vous le faites maintenant, y distinguèrent certains groupes d'étoiles remarquables par leur éclat , ou par leur proximité, et ils leur donnèrent un nom particulier, afin de pouvoir les reconnaître plus aisément eux-mêmes, ou les indiquer aux autres. Chacun de ces groupes d'étoiles ainsi réunies, est ce qu'on nomme une constellation. Venez, Henri, vous êtes un petit fermier , vous devez connaître le Chariot. Ayez la bonté de nous le faire voir. Henri leva la tête ; et, au premier regard qu'il jeta vers les cieux: Le voilà, dit-il; et il montra du doigt vers le nord sept étoiles brillantes. Vous avez raison , c'est lui-même, répondit M. Barlow.
Quatre de ces étoiles ont rappelé au peuple l'image des quatre roues d'un chariot; et les trois autres, celle d'un attelage de trois chevaux. Voilà l'origine du
SANDFOim ET MERTO*.
nom qu'ils ont donné a cette constellation. Maintenant, Tomrny, regardez-la bien attentivement, et voyez ensuite si , dans tout le ciel , vous pourrez trouver sept autres étoiles qui ressemblent à celles-ci par leur position.
tommy. — Non, monsieur. J'ai beau regarder, je n'en vois point qui leur ressemblent.
m. barlow. —Vous pourrez donc les retrouver sans peine lorsqu'il vous plaira?
tommy. — 11 faut essayer. Je vais en détourner mes yeux , et regarder d'un autre côté. Bon ! je les ai tout-a-fait perdues. Il s'agit maintenant de les rattraper. Voyons. {Il cherche desijeiix). Oh, les voici. Je les tiens, je crois. N'est-ce pas là le Chariot , monsieur?
m. barlow. — Oui, c'est bien lui. En vous rappelant ces étoiles , il ne vous sera pas difficile de trouver celles qui sont dans le voisinage, d'apprendre aussi leurs noms, et d'aller ensuitesuccessivement de l'une à l'autre, jusqu'à ce que vous soyez bien familiarisé avec toute la surface des cieux.
tommy. — Voilà qui est fort amusant, je vous assure. La première fois que j'irai à la maison , je veux montrer à maman le Chariot. Je suis sûr qu'elle ne le connaît pas plus que je ne le connaissais tout à l'heure. Mais passons à d'autres constellations , je vous prie. Il me tarde d'en connaître un grand nombre.
m. barlow. — Je veux bien, mon ami. Tenez, regardez d'abord ces deux étoiles , qui sont comme les deux roues de derrière du Chariot. Portez ensuite doucement la vue vers le plus haut des cieux. Ne voyez-vous pas, avant d'y arriver, une étoile assez brillante, qui semble former une ligne presque droite avec les deux autres dont nous venons de parler ,;
tommy.— Oui , monsieur; je la distingue à merveille.
m. barlow.— C'est ce qu'on nomme l'étoile polaire. Elle ne change jamais de position; et, en la regardant en face, vous êtes toujours sûr d'être tourné vers le nord.
tommy. — Ainsi donc, quand je suis vis-à-vis d'elle, je tourne le dos au sud?
m. barlow. — C'est fort bien raisonner. Je vois, d'après cela, que vous ne serez pas plus embarrassé pour trouver l'est et l'ouest.
tommy. — L'est, n'est-ce pas où le soleil se lève?
m. barlow. — Oui, mon ami; mais vous n'avez pas à présent de soleil pour vous diriger.
tommy. — Ah ! tant pis. Me voilà tout ; dérouté par la nuit.
m. barlow. — Et vous, Henri, est-ce I que vous ne pourriez pas vous passer du | soleil?
henri. — Je crois me rappeler, monsieur, qu'en tournant le visage au nord , | on a l'est à sa droite , et l'ouest à sa ; gauche.
m. barlow. — Votre mémoire vous j sert à merveille. Je parierais bien que si Tommy l'avait su une fois comme vous , il s'en serait souvenu.
tommy. — Oh ! j'en ai maintenant pour la vie, monsieur, je vous en réponds. 11 est singulier qu'une seule chose suffise pour vous en faire connaître trois autres. Je n'aurai plus besoin que de chercher au nord l'étoile polaire, pour trouver tout de suite l'est, l'ouest et le sud. Mais vous disiez tout à l'heure que l'étoile polaire ne change jamais de position :
est-ce que les autres étoiles en changent?
m. barlow. — C'est une question à laquelle je veux vous apprendre à répondre vous-même. Tâchez de bien rete
SAKDFORD ET MURTOI*.
nir l'état on le ciel se trouveence moment. ÎNons venons dans an autre si les étoiles seront déplacées.
tommy. — Oh ! je pourrais oublier facilement leur position. Si, pour m'en souvenir Je la marquais sur un morceau de papier ?
m. barlow. — Et comment vous y prendre ?
TOMMY. — 11 ne faudrait que faire une marque pour chaque étoiledu Chariot. Je placerais ces marques justement comme je vois les étoiles disposées dans les cieux. Alors je vous prierais de m'écrire leurs noms, et cela me ferait un petit commencement de chemin pour gagner de proche en pioche les autres, et parcourir de cette manière tous les cieux.
m. barlow. — Voilà un moyen fort bien imaginé, je vous assure. Mais vous savez qu'une feuille de papier est plate. Ksl-ce que les cieux vous paraissent aussi aplatis?
tommy. — Non, monsieur, au contraire. Le ciel semble s'élever de tous côtés au-dessus de la terre, comme le dôme d'une grande église.
m. baklow. — Mais si vous aviez uu corps d'une forme arrondie, une grosse boule, par exemple, nevoussemble-t-il pas qu'elle répondrait mieux à la forme du ciel , et que vous pourriez y placer vos étoiles avec plus d'exactitude?
tommy. — Oui, monsieur; en effet, cela irait beaucoup mieux . Oh ! je voudrais avoir une grosse boule blanche.
m. barlow. — L\h bien ! je me charge de vous en procurer une telle que vous la désirez.
tommy. — Oh , monsieur ! je vous remercie. Il me tarde de l'avoir pour vous y montrer bientôt un ciel de ma façon. Mais dites-moi, je vous prie, à quoi sertil de connaître les étoiles? Ce n'est qu'un amusement, j'imagine?
m. barlow. Quand le spectacle du ciel
n'aurait pas d'autre avantage, ne serait-ce pas toujours un grand plaisir de contempler ces astres brillans qui étiucellen t au-dessus de nos têtes? Nous faisons quelquefois de giandes courses pour voir défiler une longue suite de voitures, ou pour passer eu revue des gens qui vont se pavaner dans les promenades avec de beaux habits ; nous allons visiter avec curiosité des appartemens décorés de beaux meubles et de belles tapisseries: et cependant qu'est-ce que tout cela , auprès de la splendeur de ces corps lumineux qui décorent la surface du firmament dans la sérénité d'une belle nuit?
tommy. — Oh ! vous avez raison , monsieur. Ce beau sallon deniylord Wimple, que tant de gens vont admirer , n'est qu'une pauvre écurie en comparaison des cieux.
m. barlow. — Eh bien ! ce n'est rien encore. Vous apprendrez un jour quel nombre infini d'avantages l'homme a su retirer de la connaissance des étoiles. Je ne veux a présent vous en citer qu'un seul, et c est votre ami qui vous l'apprendra. Henri , auriez-vous la complaisance de lui faire l'histoire de vos courses désastreuses pendant cette nuit où vous vous étiez égaré?
a EH ri. — Je le veux bien , monsieur. Il nous reste encore assez de chemin à faire pour que j'aie le temps de vous les raconter avant d'arriver a la maison.
tommy. — Oh ! voyons , voyons , je te prie.
HEMti. — Tu sauras, mon ami, que j'ai un oncle qui demeure à trois milles d'ici, au-delà de ce grand marais où nous sommes allés nous promener quelquefois.
Mon père m'envoyait souvent en message chez lui. Un soir j'y arrivai si lard , qu'il m'était impossible, avec mes petites jambes, de retourner à la maison avant qu'il fût nuit. C'était dans le mois d'octobre. Mon oncle voulut me retenir à coucher;
SANDEORD ET MERTON.
mais la commission de mon père était pressante. Je ne me donnai pas même le temps de me reposer , et je repartis. Je ne faisais que d'entrer dans celte grande bruyère qui est a la sortie du pillage, lorsque la nuit devint tout a coup de la plus profonde obscurité.
tommy. — Et tu n'eus pas de frayeur de te trouver tout seul dans un endroit si affreux?
hemu. — Mais non. Je pensai que ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux, était d'être obligé de passer la nuit a la belle étoile; et lorsque le matin serait revenu , je n'aurais pas eu besoin de m'habiller pour reprendre mon chemin. Je continuai donc de marcher. Mais à peine lus-je parvenu vers le milieu de la bruyère, qu'il s'éleva un vent épouvantable, qui, de toute sa force, me soufflait droit au visage. 11 fut bientôt suivi d'une pluie si épaisse qu'il me parut impossible d'aller plus avant. Je quittai le sentier battu, et j'allai me réfugier sous des buissons , où je me mis un peu à l'abri de la tempête, en m'élendant sur le ventre. Au bout d'une heure , la pluie cessa de tomber avec autant de violente. Je me levai , et je tâchai de retrouver mes pas ; mais par malheur ils étaient trop bien perdus , et je m'égarai.
tommy. — Oh ! que je me serais trouvé a plaindre à ta place !
hemu. — Je marchai encore longtemps, mais je n'en fus pas plus avancé. Je n'avais pas une seule marque pour me reconnaître, attendu que la commune est si étendue et si dépourvue soit d'arbres, soit de maisons, que l'on peut y marcher des milles entiers sans découvrir autre chose que de la bruyère , des joncs et des épines. Tantôt je me déchirais les jambes à travers les ronces , tantôt je tombais dans des mares pleines d'eau , où je me serais noyé, sans doute, si je n'avais su nager. Harassé de fatigue, j'allais m' éten-
dre à terre, pour y passer le reste de la nuit, lorsqu'en tournant les yeux de tous les côtés, j'aperçus, à une certaine distance , une lumière, que je pris pour la chandelle d'une lanterne que quelqu'un portait à travers le marais.
tommy. — Ah ! c'est bon. Voila qui me donne pour toi quelque espérance.
Tu vas voir, répondit Henri, en souriant. J'hésitai d'abord si j'irais vers cette lumière ; mais je pensai ensuite qu'un enfant comme moi ne valait pas la peine que personne au monde cherchât à lui faire du mal : et puis il n'y avait pas d'apparence qu'un homme qui serait dehors pour quelque mauvais dessein s'avisât de porter une lanterne. En sorte que je résolus d'aller hardiment vers lui pour lui demander mon chemin.
tommy. — Eh bien ! cet homme-là eutil la bonté de te tirer d'embarras?
henri. — Ecoute donc jusqu'au bout.
Je commençais à marcher précipitamment à sa rencontre, lorsque je vis la lumière que j'avais d'abord observée à ma droite , passer un peu à ma gauche , et venir ensuite directement vers moi. Cela me parut assez étrange. Cependant je continuai toujours ma poursuite ; et précisément lorsque je me flattais de la joindre, je tombai jusqu'aux oreilles dans un trou plein de boue.
tommy. — Voilà une chute qui vient bien à contre-temps.
henri. — Je m'en tirai tant bien que mal , et je me crus encore fort heureux de me trouver du même côté que la lumière. Je me remis de plus belle à la suivre , mais avec aussi peu de succès qu'auparavant. J'avais déjà fait plus de quatre milles à travers la commune, et je ne savais pas plus où j'étais que si j'eusse été transporté dans un pays inconnu. Je n'avais point d'espérance de retrouver mon chemin , à moins d'atteindre la lanterne ; et quoique je ne pusse pas concevoir que
SANDFOnn ET MEttTON.
la personne qui la portait se doutât que je fosse si près d'elle, elle paraissait rnanunivrer comme si elle eût été déterminée à in'éviier. Quoi qu'il en soit , je me décidai à faire une dernière tentative.
C'est pourquoi je courus de toutes mes forces, en criant a la personne que je eroyaisdevantmoi, pourla prier d'arrêter.
tommy. — Enfin , s'arrêta-t-elle ?
henri. — Tant s'en faut. La lumière que j'avais vue se mouvoir jusqu'alors assez lentement, se mit à s'agiter comme une désespérée, et a s'enfuir en dansant devant moi ; en sorte qu'au lieu de l'atteindre , je m'en vis bientôt plus loin que jamais. Par malheur, je trouvai encore un autre fossé bourbeux, que j'eus toutes les peines du monde à traverser. Frappé de surprise en arrivant sur l'autre bord, et ne concevant pas qu'aucune créature humaine eût pu passer aussi légèrement sur un fossé plein d eau , je résolus de ne pas suivre plus long-temps la lumière. J'étais couvert de boue sur mes habits , trempé de sueur au-dessous , épuisé de fatigue , et tourmenté par l'inquiétude où je pensais que mon père devait être sur mon compte : je m'arrêtai un moment pour reprendre haleine. Les nuages s'étaient un peu éclaircis; la lune et les étoiles jetaient une faible lueur. Je regardai autour de moi , et je ne découvris qu'une campagne déserte , sans aucun arbre pour me mettre à l'abri. Je prêtai l'oreille , dans l'espoir d'entendre la sonnette de quelques troupeaux, ou les aboiemens de quelques chiens. Je n'entendis quelessifflemens aigus du vent, dont le souffle était si perçant et si froid qu'il me gelait jusqu'au cœur. Danscette situation déplorable, je réfléchis un moment sur le parti que j'avais à prendre. En levant les yeux par hasard vers le ciel , le premier objet qui me frappa fut cette même constellation du Chariot. Audessus , je distinguai l'étoile polaire, qui étincelaitde tousses feux. Il me vint aus-
sitôt une pensée dans l'esprit : je me souvins qu'en marchant dans la roule qui conduisait à la maison de mon oncle , j'avais toujours observé cette étoile directement en face de moi. C'est pourquoi j'imaginai qu'en lui tournant exactement le dos , et en avançant dans cette direction , elle me conduirait vers la maison de mon père. Je n'eus pas plus tôt fait ce petit raisonnement que j'en suivis la conséquence. Persuadé maintenant que j'avais pour me diriger un meilleur guide que cette maudite lanterne, j'oubliai ma fatigue , et je me mis à courir aussi lestement que si je n'eusse fait que de commencer à me mettre en marche. Je ne fus point trompé dans mon calcul; car quoiqu'il me fût impossible de trouver des chemins frayés, cependant, en prenant le plus grand soin d'aller toujours dans la même ligne , je me tenois sûr de ne pas me fourvoyer. La lune me fournit assez de lumière pour éviter les fossés et les trous que l'on trouve à chaque pas dans ce sauvage marais. Après y avoir marché environ trois milles . j'entendis aboyer un chien , ce qui me donna une nouvelle vigueur. Un peu plus loin je trouvai le bout de la commune, et des barrières que je reconnus; en sorte qu'il ne me fut pas alors difficile d'enGler tout droit mon chemin vers la maison , après avoir presque désespéré de la retrouver.
tommy. — Je vois a présent combien la connaissance de l'étoile polaire te fut d'un grand secours. Me voila décidé h lier connaissance avec toutes les étoiles du ciel. Mais as-tu jamais su ce que c'était que cette lumière qui dansait devant toi d'une manière si étrange?
henri. — Lorsque j'eus raconté l'aventure a mon père , il me dit que c'était ce que l'on appelle Jacques à la Lanterne, ou des feux follets. M. Barlow, depuis ce temps, a bien voulu m'apprendreque.
malgré leur air brillant, ce ne sont que
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JIERTON.
des vapeurs qui s'élèvent de la terre dans les endroits humides et marécageux, et que je n'étais pas la première personne qui les avait prises pour des lanternes, et qu'elles avaient conduite au fond de quelque fossé.
A l'instant même où Henri venait d'achever son histoire, ils arrivèrent à la maison de M. Barlow. Après avoir passé quelque temps a se reposer et à s'entretenir des évéueraens de la soirée, les petits garçons montèrent dans leur chambre pour se mettre au lit. M. Barlow, assis au coin de son feu, s'occupait, depuis une demi-heure, à lire les papiers publics, lorsqu'à sa grande surprise il vit Tommy sans habits et tout hors d'haleine, qui se précipita dans la chambre en criant : Oh, monsieur! venez, venez; je viens de le voir. 11 marche, il marche. Qui est-ce qui marche, lui dit M. Barlow? ■ — C'est le chariot qui s'en va. — Quel chariot? — Celui des étoiles. Avant de me coucher, il m'est venu dans l'esprit d'aller à travers la vitre regarder le firmament. Toutes les sept étoiles ont fait un grand chemin, je vous en réponds.
Elles sont montées presqu'au sommet du ciel. Effectivement, dit M. Barlow, en regardant par la fenêtre. Mais il ne fallait pas venir m'en avertir comme un fou.
Les philosophes sont un peu plus graves. C'en est assez pour aujourd'hui. Une autre fois nous reprendrons cette matière.
Le lendemain au malin , ïoramy n'eut rien de plus pressé que de rappeler à M. Barlow l'histoire qu'il lui avait promise de ces pauvres malheureux ensevelis sous la neige. M. Barlow lui donna le livre où elle était rapportée. Mais d'abord , lui dit-il, il est nécessaire de vous donner quelques explications sur cet accident. Le pays où il est arrivé est plein de rochers et de montagnes si élevées, que la neige dont leurs sommets sont couverts n'y fond jamais. — Jamais? dit Tommy? Quoi,
monsieur, pas même dans l'été? — Non, mon ami, pas même dans l'été. Les vallées qui séparent ces montagnes sont habitées par un peuple actif et industrieux. Après avoir travaillé tout l'été et une partie de l'automne, il se renferme, à l'approche de l'hiver , dans ses cabanes . dont il a su se rendre le séjour agréable par toutes sortes de commodités. Les chemins, dans cette saison, deviennent absolument impraticables. La neige et la glace forment la seule perspective de la contrée. Au printemps, lorsque l'air commence à s'échauffer, la surface de la neige fond sur la pente des montagnes, et forme des torrens qui se précipitent avec une fureur que rien ne peut arrêter. De là, il arrive fréquemment qu'ils entraînent des masses de neige si prodigieuses qu'elles vont ensevelir dans leur chute les bestiaux , les maisons , et même des villages entiers.
(4) C'est dans le voisinage de ces montagnes , nommées les Alpes , que , le \ 9 mars T755, un hameau fut entièrement renversé par l'éboulement de deux énormes masses de neige qui roulèrent de la montagne voisine.
Tous les habitans étaient alors dans leurs maisons, à la réserve du nommé Joseph Rochia, homme âgé de cinquante ans, et de son fils âgé de quinze, qui étaient auparavant sur le toit de leur maison pour débarrasser la neige qui s'y était amassée, et qui était tombée trois jours de suite sans interruption. Un prêtre, qui se rendait à l'église, les ayant rencontrés hors de chez eux, les avertit qu'il venait de voir tomber un grand monceau de neige fort près de leur maison. Rochia se crut perdu ; et , persuadé qu'il allait en tomber beaucoup davantage, il prit la fuite avec son fils, sans même
(1) Ce morceau est tiré du Journal étranger, octobre I7.V7.
SAiNDFOlll) ET MEKTOIV-
s'embarrasser où il allait. A peine avaitil fait trente ou quarante pas. que son
lils tomba, ce <jui lui lit tourner la tête; il courut pour le relever, et vit alors
qu'une montagne de neige venait d'ensevelir toutes les maisons du village. La douleur qu'il ressentit en considérant qu'il perdait sa femme, sa sœur, deux de ses enfans et tous ses effets, le fit tomber sans connaissance; mais, ayant recouvré ses sens, il se sauva avec son lils chez un ami qui les reçut.
Vingt-deux personnes furent enterrées sous celte montagne de neige, qui avait soixante pieds de haut. Plusieurs habitans du voisinage y accoururent pour voir s'il y aurait moyen de sauver quelqu'un ; mais on perdit bientôt l'espérance de pouvoir donner le moindre secours à ces malheureux.
Cinq jours après, Rochia, revenu de sa première frayeur, et se trouvant en état de travailler, voulut encore, aidé de son fils et de deux de ses beaux- frères , faire de nouvelles tentatives. Il fit quelques ouvertures dans la neige, sans pouvoir retrouver sa maison ni son écurie. Le mois d'avril ayant été fort chaud , la neige commença a fondre , de sorte que le pauvre Rochia se remit encore a tra-
vailler, dans l'espérance de retirer ses effets , et de donner la sépulture a sa famille. Il ouvrit la neige, et y jeta de la terre; ce qui aida a la faire fondre. Depuis le 24 avril, la neige diminuait à vue d'œil. Rochia , dont les espérances redoublaient, rompit avec une barre de fer la glace qui était épaisse de six pieds. II y enfonça une grande perche, et crut sentir les maisons; mais la nuit étant venue, il remit le reste de son travail au lendemain.
Cette même nuit, son beau-frère, qui demeurait à Demont , rêva que sa sœur était en vie, et qu'elle lui demandait du secours ( 1 ). Frappé de ce songe , il se leva de grand matin , le 23 avril , et vint le raconter à son frère. Us se joignirent aussitôt pour travailler, et découvrirent enfin la maison. N'y trouvant point de corps morts , ils cherchèrent Tétable , qui en
(f) Quoique ce rêve ait été réalisé, ou jus*' bien que cela n'entraîne aucune preuve en têveur des songes. Rkn de plus naturel qu'un frère, fortement occupé de la perfe de sa sœur, fasse un tel rêve.
SANOFOIll) ET MEIITON,
était éloignée de deux cent quarante pas. À peine y furent-ils arrivés , qu'ils entendirent ces cris : Assistez-moi , mon cher frère. Elle n'appelait que son frère, parce qu'elle croyait son mari péri sous la neige. Enfin , ils parvinrent à tirer de son tombeau cette famille infortunée. La sœur dit a son frère d'une voix agonisante : J'ai toujours mis ma confiance en Dieu , et ensuite en vous , persuadée que vous ne m'abandonneriez pas. Cette femme avait alors quarante-cinq ans , sa sœur trente-cinq, et sa fille treize. On pense bien qu'elles n'avaient pas la force de marcher, et qu'il fallut les porter. Elles ressemblaient à des ombres. On les mit sur-le-champ au lit. On leur donna pour toute nourriture du gruau de seigle et du beurre. Quelques jours après, le gouverneur de Demont vint les voir. La mère ne pouvait se tenir debout ni faire usage de ses pieds , soit a cause du froid qu'elle avait souffert , soit à cause de la posture incommode où elle avait été si long-temps. Sa sœur , dont on avait baigné les jambes dans du vin chaud, marchait un peu, quoique avec peine. Sa fille était entièrement rétablie.
Le gouverneur les ayant questionnées sur tout ce qui leur était arrivé pendant leur sépulture , voici les particularités qu'elles lui racontèrent.
Le 4 9 mars, au matin, ces trois personnes étaient dans l'étable. Il y avait de plus un fils de Rochia , âgé de six ans. L'étable renfermait aussi un âne, cinq ou six volailles, et six chèvres, dont une avait mis bas, la veille, deux petits chevreaux morts-nés. La famille était venue à l'étable pour porter du gruau de seigle à cette chèvre, et s'y tenait a l'abri dans un coin pour se garantir du froid , en attendant que l'on sonnât le service. La femme, étant sortie de I Viable pour allumer du feu dans la maison , aperçut une niasse de neige venant du coté de l'est. Aussitôt elle revint sur ses pas , ren-
tra dans l'étable , en ferma la porte , et dit a sa sœur ce qu'elle venait de voir. En moins de trois minutes elles entendi rent craquer le toit de l'étable, dont une partie s'affaissait. En conséquence , elles s'avisèrent de se mettre dans le râtelier , qui , étant soutenu parmi bon pilier, résista à l'effort de la neige. Elles voulurent attacher l'âne à la mangeoire : l'animal , a force de se débattre et de ruer , se détacha. Il renversa le gruau que l'on avait apporté pour la chèvre ; mais le vaisseau dans lequel il était leur fut fort utile, pour y faire fondre la neige qui leur servait de boisson. On tint conseil pour savoir ce qu'il y avait a faire , et pour examiner ce qu'on avait de vivres. La belle-sœur de Rochia trouva dans sa poche quinze châtaignes. Les enfans dirent qu'ils avaient déjeuné, et qu'ils n'avaient besoin de rien le reste du jour. On se ressouvint qu'il y avait dans un coin de l'étable vingt ou trente pains; ce ne fut qu'un surcroît de regret pour ces pauvres femmes , que la neige empêchait d'y atteindre. Elles appelèrent a leur secours le plus haut qu'elles purent , et ne furent entendues de personne. La femme et sa sœur mangèrent chacune deux châtaignes, et burent de la neige fondue. L'âne continuait a se débattre , et les chèvres bêlaient beaucoup ; maison ne les entendit bientôt plus. H s'en sauva cependant deux , qui étaient près de la mangeoire. L'une d'elles fournissait du lait , et c'est ce qui leur sauva la vie à tous. L'autre était pleine; c'est de quoi les femmes s'aperçurent; et sur leur calcul, elles jugèrent qu'elle mettrait bas vers le milieu d'avril.
Toute celte famille ne vit pas un seul rayon de lumière dans tout le temps qu'elle fut sous la neige. Pendant environ vingt jours, elles eurent quelques notions du jour et de la nuit : du moins elles en jugeaient par le cri des volailles, qui leur servait a marquer le point du jour. Les
SANDIORO ET MERTO.\.
volailles étant mortes au bout de ce temps, elles furent privées de celte consolatiou.
Le second jour, ne pouvant résister à la faim , on mangea le reste des châtaignes , et od but tout le lait que fournit la chèvre, et qui, les premiers jours, semontait h environ deux livres; après quoi lamesure en diminua par degrés. Dès le troisième jour, les femmes, privées de toute provision , sentirent de quelle importance il était pour elles de nourrir les chèvres. Par bonheur il y avait au-dessus de la mangeoire un petit grenier a foin. Elles en tirèrent tout ce qu'elles purent y atteindre; et, quand cela ne leur fut plus possible, elles firent monter les chèvres sur leurs épaules; ce fut ainsi qu'elles se procurèrent ce foin.
Le sixième jour, le petit garçon commença à se plaindre de maux d'estomac.
Sa maladie dura six jours , au bout desquels il pria sa mère , qui l'avait toujours tenu sur ses genoux , de le coucher tout du long de la mangeoire , ce qu'elle fit. 'A peine y fut-il , qu'elle s'aperçut qu'il était froid , et il expira en s'écriant : Oh , mon père dans la neige ! oh , mon père ! mon père ! Il n'arriva point d'autre accident pendant 'plusieurs jours. Un événement très-considérable fut la délivrance de la chèvre ; ce qui leur apprit qu'elles étaient au milieu du mois d'avril. Par-là leur provision redoubla encore. Cette précieuse chèvre venait à elles quand on l'appelait, et elle léchait avec affection ses chères maîtresses, qui la chérissent encore particulièrement.
Pendant tout ce temps , elles souffrirent peu la faim. Après les cinq ou six premiers jours, leurs plus grandes peines étaient la froideur de la neige fondue qui tombait sur elles, la puanteur des corps de l'âne, des chèvres et des volailles, la vermine qui les assaillit , et surtout la posture gênante dans laquelle elles furent obligées de rester; car le lieu où elles
étaient enterrées n'avait que douze pieds de long, huit de large , et cinq de haut ; et la mangeoire, dans laquelle elles étaient accroupies contre le mur, n'avait que trois pieds quatre pouces de large.
La mère assura n'avoir jamais dormi pendant tout ce temps. Sa sœur et sa fille dirent avoir dormi comme a leur ordinaire.
Uepuis qu'elles furent exhumées, leur appétit fut long-temps à revenir. Le peu qu'elles mangeaient, à l'exception des bouillons et du gruau, leur restait sur l'estomac. L'usage modéré du vin était l'aliment dont elles se trouvaient le mieux.
tommy. — Oh, monsieur ! s'écria Tommy, lorsque l'histoire fut achevée, quel vilain pays cela doit être ! Quoi ! se voir exposé tous les jours à être enseveli sous la neige ! Je suis étonné qu'il se trouve des gens assez fous pour demeurer dans le voisinage de ces montagnes.
m. barlow. — Leurs habitans ont une opinion bien différente de la vôtre. Ils préfèrent leur patrie à tous les pays de l'univers. Ils sont ordinairement grands voyageurs, et la plupart vont exercer toutes sortes de professions dans les divers états de l'Europe; mais leur plus vif désir est de retourner, avant leur mort, vers ces montagnes chéries, où ils ont reçu le jour , et où ils ont passé leur enfance.
tommy. — Comment cela est-il possible? J'ai souvent entendu à la maison de jeunes dames et de jeunes demoiselles , lorsqu'elles parlaient des endroits où elles aimeraient à vivre, dire hautement qu'elles haïssaient la campagne, quoiqu'elles y fussent nées, et qu'elles y eussent encore leur famille. A les en croire, il était impossible de vivre ailleurs que dans les grandes villes ; et il n'y avait que des gens abrutis et sauvages qui pussent aimer la vie des champs.
m. barlow. — Vous voyez cependant qu'il y a une infinité de personnes sen-
SANDFOKI) Kl M Eli ION.
sces qui, loin de se dégoûter de ce séjour, n'ont jamais eu le désir d'en changer. Qu'en dites- vous, Henri ? Seriez- vous content de quitter la campagne pour aller vivre dans quelque grande ville?
henri. — Non, en vérité, monsieur; que le ciel m'en préserve ! Il me faudrait renoncer à tout ce que j'aime dans le monde. Quoi ! me séparer de mon père et de ma mère; qui ont eu tant de soins et de tendresse pour moi ; et de vous aussi , monsieur, qui avez voulu prendre tant de peine à m'instruire! Ah! je suis bien sûr que je ne trouverai nulle autre part d'aussi bons amis, aussi long-temps que je vivrai. Et quel est celui qui souhaiterait de vivre, sans avoir de bons amis? Non, non , il n'y a pas un buisson dans la ferme de mon père que je n'aime mieux que toutes les villes dont j'aie entendu parler.
tommy. — Mais eu as- tu jamais vu?
henri. — Oui sûrement. Ne suis je pas allé une fois a Exeter? Comment peuton se plaire dans ce triste séjour? Les maisons sont si élevées , qu'on les croirait bâties l'une su/1 l'autre, comme notre colombier sur notre écurie. Il y a de petits passages étroits , habités par les pauvres , qui sont bordés de maisons si serrées entre elles, que le jour semble avoir de la peine à y descendre: et tout cela a un air si sale, si dégoûtant et si malsain, que mon cœur se soulevait, seulement d'y jeter les yeux. En me promenant le long des plus belles rues , je m'amusais à regarder dans les boutiques. Que pensestu que j'y vis?
tommy. — Et quoi donc ?
hemu. — De grands fainéans , aussi robustes que nos valets de charrue, qui , la tête bien poudrée , s'occupaient à nouer des rubans, et à faire des bonnets pour les femmes. Cela me parut si drôle, que je ne pus m'em pêcher d'éclater de rire. Le soir , la dame chez qui je logeais me
mena dans une grande salle , où il y avait , je crois , autant de chandelles allumées , que nous vîmes hier d'étoiles dans le ciel. II semblait qu'on le fit exprès pour vous ôtor la vue, sous le prétexte de vous éclairer. Il y avait un grand nombre de beaux messieurs' et de belles dames, qui, pour danser, s'étaient chargés de riches habits , comme si l'on n'était pas cent fois plus leste avec de simples vêteruens. Tandis qu'ils se trémoussaient comme des maniaques pour avoir l'air de se donner du plaisir, il y avait à la porte de la salle une foule de femmes et d'enfans couverts de haillons, qui grelottaient de froid, et qui demandaient un morceau de pain d'une voix suppliante ; mais personne ne leur en donnait, et ne semblait même les apercevoir; ce qui me fit penser qu'il aurait bien mieux valu que ces beaux messieurs et ces belles dames n'eussent pas tant de lumières pour les éblouir, et des habits si riches pour les écraser , et que les pauvres eussent au moins de quoi se nourrir et se défendre de la rigueur du froid.
tommy. — Il faut bien que les gentilshommes soient mieux vêtus que les gens du peuple.
henri. — À la bonne heure, pourvu que cela ne les rende pas insolens. Mais ils ne manquent guère de le devenir; et je suis assez bien payé pour le croire.
tommy. — Comment donc , s'il te plaît ?
henri. — Oh , je vais te le dire, puisque tu me le demandes. J'étais encore a Exeter, et je me promenais tout seul dans les rues. Je vis venir à moi deux enfans superbement vêtus, et qui avaient un air aussi fier que tu l'avais lorsque tu vins ici. Je me détournai un peu de mon chemin pour les laisser passer : car mon père m'a instruit à marquer certains égards pour ceux qui sont au-dessus de nous. Mes deux petits insolens trouvèrent sans doute que ce n'en était pas assez. Quoiqu'ils eussent de la place de reste 7
SANDFORT ET MERTON.
ils me donnèrent on passant une si violente secousse que j'allai tomber dans le ruisseau, où je me crottai de la tête aux pieds.
tommy. — Et ils ne te demandèrent pas pardon de l'accident?
nEM\i. — Oh! il n'y avait pas d'accident, ils l'avaient bien fait tout exprès: car, en me voyant tomber, ils poussèrent de grands éclats de rire, et m/ appelleront petit lourdaud. Sur quoi je leur répondis que si j'étais un petit lourdaud, ce n'était pas a eux à me le dire, et que je ne souffrirais pas que Ton m'insultât. Ils vinrent à moi , croyant me faire peur. Je les attendis. L'un d'eux osa me donner un coup sur la figure. îl ne m'en fallut pas davantage. Je me jetai sur eux, et nous commençâmes tous les trois à nous pelotter.
tommy. — Comment donc ! ils se mirent tous les deux contre toi? C'était bien lâche.
henri. — Cela ne m'embarrassait guère.
J'étais en état de leur tenir tête; et je leur en avais même donné des preuves assez frappantes , lorsqu'il survint un grand gaillard, qui paraissait être leur domestique , et qui se mit en devoir de tomber sur moi. Par bonheur, il passait en même temps un homme de la campagne, d'une taille haute et vigoureuse, qui dit au domestique qu'il l'assommerait s'il faisait un seul mouvement. Il ajouta qu'il avait été témoin de la querelle, que je n'avais aucun tort , qu'il fallait me laisser démêler ma fusée , et que je m'en acquittais assez bien pour ne me pas déranger. En conséquence, je continuai de gourmer mes deux champions , jusqu'à ce qu'ils demandassent eux-mêmes a finir le combat ; car , quoiqu'ils fussent si querelleurs, ils ne savaient guère se battre. Ainsi je les laissai aller tout honteux, en leur conseillant de ne plus s'attaquer a
l'avenir à de pauvres enfans qui ne faisaient rien pour les offenser.
tommy. — Et tu n'en entendis plus parler?
henri. — Non, du tout. Je revins à la maison le lendemain, et je ne fus jamais si content. Lorsque j'arrivai au sommet de cette haute colline d'où l'on découvre la maison de mon père, je me mis à pleurer de joie. La campagne avait un air si riant, les oiseaux sur les arbres, et les troupeaux dans les prairies, paraissaient si heureux, que cela me rendait heureux moi-même. A chaque pas que je faisais , je trouvais des hommes ou des femmes de ma connaissance, ou de petits garçons a vecqui j'étais accoutumédejouer. Ah! voici Henri de retour , disait l'un. Comment te portes-tu? me disait l'autre. Celui-ci, d'un air amical, me tendait la main ; celui-là se jetait tendrement à mon cou. D'aussi loin qu'il me vit, notre grand chien vint me poser les pattes sur les épaules pour me lécher. Il n'y eut pas même jusqu'à nos vaches , lorsque je les allai caresser, qui ne parussent bien aises de ce que j'étais revenu
m. barlow. — Vous voyez , Tommy, par ce récit, qu'on peut aimer la campagne, et y être heureux. Quant a ces belles dames dont vous me parliez tout à l'heure, ce qu'il y a de plus vrai dans ce qu'elles disent , c'est qu'en aucun endroit elles ne sauraient vivre contentes. Comme elles n'ont appris ni à cultiver leur esprit, ni à s'occuper d'un travail utile, il ne leur reste à chercher le bonheur que dans la parure et dans l'osivelé. Elevées avec trop de délicatesse pour supporter le moindre exercice, le seul changement, de saison suffît pour déranger leur triste santé. Avec de pareilles dispositions, il n'est pas étonnant qu'elles se déplaisent à la campagne, où elles ne trouvent ni occupation ni amusement.
Elles ne souhaitent d'être h la ville que
SANDFORD ET MlïRTON.
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pour y trouver d'autres personnes aussi frivoles et aussi désœuvrées qu ellesmêmes, et y consumer leur temps en de vaius entretiens sur les objets les plus futiles.
tommy. — Oh ! vous avez bien raison , monsieur, je ûs celte observation l'autre jour au château. 11 venait de nous arriver quelques dames de Londres. Elles passèrent des heures entières a nous entretenir de la manière de se coiffer*et de s'habiller, et d'une grande assemblée, appelée le Ranelagh ; où elles allaient pour rencontrer leurs amis.
m. barlow. — Je crois , par exemple , que Henri n'ira jamais en cet endroit pour y chercher les siens.
henri. — Non, en vérité, monsieur.
Je né sais ce que c'est que le Ranelagh ; mais tous les amis que j'ai au monde sont dans notre maison et dans la vôtre. Lorsque je suis assis près du feu dans une soirée d'hiver, et que je lis quelque chose à mon père , à ma mère et à mes sœurs, comme je le fais quelquefois, ou que je m'entretiens ici avec vous et avec Tommy, sur des sujets instructifs, je n'ai point à désirer d'autres amis ou d'autres conversations. Mais dites-moi, je vous prie, ce que c'est que le Ranelagh?
m. barlow. — C'est une grande salle ronde, où, pendant un certain temps de l'année , un grand nombre de personnes se rendent en voiture, pour s'y promener pendant quelques heures.
henri. — Mais , monsieur , Tommy vient de nous dire que ces dames allaient en cet endroit pour y rencontrer leurs amis : est-ce qu'elles ne cherchent à les voir que dans une grande foule?
M. Barlow sourit a cette question. Il est vrai, répond it -il , que le lieu de l'assemblée est ordinairement si plein, qu'il n'y a guère moyen d'y lier une conversation bien suivie. Les gens ne s'y promènent qu'à la file l'un de l'autre : et ils sont
T. IV
obligés d'y tourner continuellement en cercle, à peu près comme les chevaux dans un moulin. Lorsque des personnes qui se connaissent viennent à bout de se rencontrer, elles ont à peine le temps de se sourire , et de se faire un salut; elles se perdent aussitôt de vue dans la foule qui les emporte. Quant à ses meilleurs amis que l'on rencontre, on rougirait de les remarquer, à moins qu'ils ne soient habillés à la mode, et avec un certain éclat. henri. — Voilà qui me paraît bien extraordinaire. Qu'est-ce donc , monsieur, que l'habit d'un homme , pour avoir rien à démêler avec l'amitié? Est-ce que je vous en aimerais davantage si vous portiez les plus beaux habits du monde? Est-ce que j'en respecterais davantage mon père, s'il avait un habit brodé , comme le chevalier Tayaut? Au contraire, lorsque je vois des gens si richement vêtus , je ne puis m'empêcher de penser à l'histoire que vous m'avez une fois racontée, d'Agésilas, roi de Sparte.
tommy. — Oh ! quelle est celte histoire, monsieur, je vous prie ?
m. barlow. — Vous l'entendrez de-
i main. Vous avez assez lu et assez conversé pour aujourd'hui. 11 est temps que vous alliez prendre un peu de récréation. Les petits garçons coururent aussitôt dans le jardin , pour reprendre un travail dont ils s'occupaient depuis plusieurs
| jours. C'était de faire une boule de neige d'une énorme grosseur. Ils avaient commencé par en faire d'abord une petile pelotte. Ils l'avaient ensuite fait rouler en tous sens , jusqu'à ce qu'en amassant continuellement de nouvelle matière, avec celle qu'ils y ajoutèrent de leurs mains, elle fût devenue si grosse qu'ils étaient incapables de la faire rouler plus loin. Tommy conclut que leur entreprise devait en rester là , puisqu'il ne leur était plus possible de remuer celte masse énorme.
Oh ! s'il ne tient qu'à cela , répondit
SANDFOHl) ET A1KHTO.V.
Henri , je sais bien un moyen do la faire mouvoir. Il courut aussitôt chercher doux gros bâtons, d'environ cinq pieds de longueur ; et en ayant donné un à son camarade, il garda l'autre pour lui. 11 dit ensuite a Tommy de mettre son bâton entre la terre et la boule, ce qu'il lit également de son côté ; et en relevant en l'air l'autre bout de leurs bâtons, ils firent rouler la boule avec la plus grande facilité. Tommy fut extrêmement satisfait de cet expédient ) et il dit à Henri : D'où cela peut-il donc provenir? Nous ne sommes pas a présent plus forts que nous ne l'étions tout a l'heure; et cependant nous voila en état de faire rouler, sans beaucoup de peine, cette grosse masse que nous ne pouvions pas seulement ébranler auparavant. Il est vrai, répondit Henri ; mais ce n'est pas à nous qu'en appartientla gloire , c'est à nos bâtons . C'est par ce moyen que les bûcherons remuent de grosses pièces d'arbres qu'il faudrait autrement laisser dans les forêts. C'est une chose bien étonnante , reprit Tommy. Je n'aurais jamais imaginé que des bâtons eussent donné tant de force à nos bras. Mais, voyons. Faisons encore avancer notre boule. Soit , repartit Henri : allons, un grand coup de vigueur. En disant ces mots, ils soulevèrent tous les deux leurs bâtons avec tant de violence, qu'ils les firent rompre au milieu. 11 n'y a pas grand mal, dit Tommy. Les bouts sont encore assez bons pour nous servir. Ils voulurent en même temps faire usage de ceux qui étaient restés entre leurs mains; mais, à la grande surprise de Tommy, il ne leur fut pas possible de donner a la boule le moindre mouvement. Eh bien! dit-il, qu'est-ce donc?
Est-ce qu'il n'y aurait que de longs bâtons qui pussent nous servir? Vraiment oui, répondit Henri. J'aurais pu te le dire avant d'en faire l'essai ; mais j'ai voulu te le faire éprouver par toi-même. Plus ce bâton sera long, pourvu qu'il soit assez fort, et
plus il sera facile de remuer la boule. Je l'avoue, repartit Tommy, que cela me paraît bien extraordinaire; mais je vois làbas quelques bûcherons à l'ouvrage : allons les prier de nous couper des bâtons plus longs encore que les premiers, pour en faire l'épreuve. Ils y allèrent en effet; mais en arrivant, il se présenta un nouveau sujet de surprise a Tommy.
Il y avait une racine de chêne si grosse et si pesante, que le meilleur cheval aurait eu de la peine à la traîner. Elle était en même temps si dure et si noueuse , que la cognée ne pouvait y mordre. Deux vieux bûcherons dirent aux enfans qu'ils seraient obligés de la mettre en pièces , pourl'emporterendélail. Tommy, croyant leurs forces trop au-dessous de cette entreprise , ne put s'empêcher de les prendre en pitié , et de dire tout haut , que certainement M. Barlow n'était pas instruit de ce qu'ils voulaient faire ; et que s'il le savait, il était trop bon pour ne pas empêcher de pauvres vieillards de s'épuiser de fatigues sur une besogne dont ils ne sauraient venir à bout. Le crois-tu ainsi, lui répondit Henri? Et que diraistu donc si tu me voyais, moi , tout faible que je suis , faire cette opération qui t'étonne, avec le secours de l'un de ces braves gens? Il prit alors un gros maillet de bois, et se mit a battre de toutes ses forces la grosse souche, sans y faire impression. Tommy, qui, pour cette fois imagina que son ami allait se prendre dans sa fanfaronade , se mit à sourire . en pliant les épaules, et dit à Henri qu'il briserait plutôt cent maillets , que d'enlever un seul éclat de la souche. A la bonne heure , répliqua Henri. Eh bien ! essayons un autre moyen. 11 posa son maillet , et prit un petit morceau de fer grossier, d'environ six pouces de long , que Tommy n'avait pas encore observé, parce qu'il était parmi les morceaux de bois , répandus a terre. Ce fer avait environ
SANDFORI) ET MEHTON.
deuxpoucesd'épaisseurarundesesbouls; et il allait toujours en s'araincissant par degrés, jusqu'à l'autre bout, qui était tranchant , comme la lame d'un couteau.
Henri le ficha par le tranchant dans la souche , et tâcha de l'enfoncer un peu par de petits coups Jusqu'à ce qu'il fût bien affermi. Alors un des deux vieux bûcherons et lui le frappèrent alternativement a grands coups de maillet, jusqu'à ce que
la racine eût commencé à se fendre en craquant , et que peu à peu le fer se fût totalement enfoncé dans le bois. Tiens , vois-tu, dit Henri? Ce premier morceau de fer a commencé très-heureusement la besogne ; deux ou trois autres vont la finir. Il prit alors un second morceau de fer de la même forme que le premier , seulement un peu plus gros ; et le posant dans la fente que le premier avait faite, il se
mit à le frapper, avec le secours de son compagnon , jusqu'à ce qu'il se fût aussi totalement enfoncé dans la souche , qui éclata de nouveau , et laissa voir, dans toute sa profondeur, une grande crevasse. Il prit encore un troisième morceau de fer, qu'il enfonça de môme. Enfin , cette grosse masse de bois se partagea en deux moitiés à peu près égales. Eh bien ! camarade, s'écria Henri, en s'essuyant le front , tu vois que nous en sommes sortis à notre honneur. Allons, il faut à présent que nous portions , toi et moi , Tun de ces morceaux dans le foyer de M. Barlow . pour lui faire un bon feu. — Y penses-tu , Henri? J imais nous n'aurons la force de soulever un si grand fardeau.
C'est tout ce que nous pourrions faire que
de le faire avancer avec nos bâtons , comme nous en avons agi pour la houlq de neige. — Oh ! ne t'en mets pas en peine. Il est encore un autre moyen que nous pourrons employer. Il prit alors une perche d'environ dix pieds de long, et y suspendit le plus gros morceau de la souche avec une corde que lui prêta l'un des bûcherons. 11 eut la malice de placer le nœud coulant, par lequel la souche était suspendue à la perche , plus près d'un bout que de l'autre. 11 demanda ensuite à Tommy lequel des deux bouts il voulait choisir. Tommy , sans y faire réflexion , choisit le bout qui se trouvait le plus près de lui. C'était justement celui que Henri lui avait destiné dans sa pensée , en plaçant la souche plus près de ce bout que
SANDFORD ET MFJUON,
de celui qu'il se reservait. Chacun mit alors le sien sur son épaule : mais lorsqu'il fut question d'avancer, Tommy trouva le poids bien pesant. Cependant , comme il vit que Henri marchait d'un pas léger sous sa part du fardeau, qu'il croyait aussi lourde que la sienne, il résolut de ne pas se plaindre. Tandis qu'ils allaient ainsi , M. Barlow les rencontra ; et , voyant le pauvre Tommy qui pouvait à peine se soutenir sur ses genoux, il lui demanda qui l'avait chargé de cette manière. Tommy répondit que c'était Henri . Ha ! ha ! lui dit M. Barlow en souriant , c'est la première fois que votre ami a voulu vous en imposer; mais il vous fait porter environ trois fois plus qu'il ne porte lui-même. Henri répondit qu'il avait laissé à Tommy la liberté de choisir, et qu'il l'aurait tout de suite informé de sa méprise, s'il n'avait voulu lui montrer par sa propre expérience, quelle était la différence de leur charge. Alors, cédant à Tommy le bout de la perche qu'il avait et prenant en échange le sien, il lui demanda s'il trouvait son épaule un peu soulagée. Vraiment oui, répondit Tommy.
Mais je ne puis en concevoir la raison , puisque nous portons toujours a nous deux le même poids qu'auparavant, et toujours de la même manière. La manière n'est pas entièrement la même, dit M. Barlow ; car, si vous y prenez garde, la souche est a une plus grande distance de votreépaule, que de celle de Henri ; au moyen de quoi, il porte maintenant plus que vous, autant que vous portiez plus que lui tout a l'heure. Cela est vraiment extraordinaire, dit Tommy. Je vois tous les jours combien il y a de choses que j'ignorais , et qui sont aussi inconnues a maman et a toutes ces belles dames qui viennent à la maison. Fort bien , répondit M. Barlow : mais si vous avez acquis déjà tant de connaissances utiles , que ne devez-vous pas espérer de savoir dans quelques années
de plus? Lorsqu'ils furent rentrés a la maison , M. Barlow fît voir à Tommy un bâton de quatre pieds de longueur , avec un plateau suspendu à chaque bout. Tenez , lui dit-il , je vais placer ce bâton sur le dossier d'une chaise, en sorte qu'il y porte exactement au juste point de son milieu. Vous voyez que les deux plateaux sont dans un parfait équilibre l'un avec l'autre. Ainsi, j'aurai beau mettre différens poids dans chacun , pourvu que ces poids soient égaux de l'un et de l'autre côté, les plateaux se balanceront toujours. Maintenant, au lieu défaire porter le bâton sur le juste point de son milieu , faisons-le porter sur un autre point, et voyons ce qui en arrivera.
M. Barlow posa le bâton de telle manière, qu'en appuyant toujours sur le dossier de la chaise , il y en eût trois pieds d'un côté , et un pied seulement de l'autre. Le côté qui était le plus long, descendit aussitôt vers la terre. Oh ! je m'en doutais, s'écria Tommy. Jamais les plateaux ne resteront en équilibre tant que le bâton ne portera pas sur le juste point de son milieu. Voyons, dit M. Barlow, s'il n'y aurait pas moyen de faire ce que vous jugez impossible. 11 ramassa aussitôt le bâton , et le remit au même point où il était avant sa chute. Seulement il plaça dans le plateau un poids d'une livre du côté où le bâton avait trois pieds de longueur au-delà du point d'appui , et un poids de trois livres du côté où le bâton n'avait qu'un pied de longueur au-delà de ce point ; au grand étonnement de Tommy, les deux plateaux se trouvèrent en équilibre , comme si le bâton eût porté sur le point juste de son milieu, avec un poids égal dans chaque plateau.
Vous voyez, reprit alors M. Barlow, par toutes les petites expériences que vous avez faites aujourd'hui, combien l'usage des instrumens est précieux pour les hommes. Un enfant, comme vous, peut
SANDFORD ET MERTOH.
faire , avec leur secours , ce que l'homme le plus robuste ne saurait faire avec toute sa force. Mais puisque nous en sommes sur cette matière, je vais vous faire voir une autre machine qui ne vous surprendra pas moins. 11 conduisit alors Tommy dans sa cour, sous les fenêtres du grenier; et, lui montrant un gros sac de blé : Tenez, dit-il, faites-moi le plaisir de nie transporter ce sac dans mon grenier. Je crains qu'il ne se gâte ici. Vous vous moquez sans doute de moi , monsieur, lui répondit Tommy. Non, je vous assure répliqua M. Barlovv. Je veux absolument vous devoir ce service , et vous aurez le plaisir de me le rendre. Il attacha soudain le sac de blé a une corde qui descendait d'en haut par une poulie , et, prenant Tommy par la main , il le conduisit dans le grenier, devant une assez grand roue , qui tournait par le moyen d'une manivelle. Il pria Tommy de la faire tourner ; ce qu'il fit, quoiqu'avec un peu de peine. C'en est assez, lui dit M. Barlow au bout de quelques tours , tenez ferme maintenant, et jetez un regard vers la fenêtre. Tommy tourna la vue de ce côté , et à peine put-il en croire ses yeux, lorsqu'il vit paraître ce sac énorme, que Henri, d'un coup de main, fit débarquer heureusement sur le plancher. Eh bien! Tommy, s'écria M. Barlow, quand je vous disais que vous me feriez le plaisir de transporter ici mon sac de blé, vous ne vouliez pas m'en croire. Oh ! monsieur, lui répondit Tommy, combien de belles inventions vous m'avez fait connaître! Il me semble qu'elles n'augmentent pas seulement les forces de mon corps, mais encore celles de mon intelligence. Mais , dites-moi , je vous prie, les hommes ont-ils invenlé beaucoup d'autres machines aussi ingénieuses ? Je voudrais les connaître toutes , jusqu'à la dernière.
m. barlow. — Je ne demande pas mieux , mon cher ami , que de vous pro-
curer cette instruction. Mais j'imagine que vous ne voudriez pas seulement connaître l'usage de ces machines, comme les simples manœuvres , qui ne savent que s'en servir. Il faudrait pouvoir vous rendre raison de leurs forces, et savoir même les calculer.
tommy. — Oh ! oui, monsieur, c'est bien comme je l'entends.
m. barlow. — En ce cas, il est d'autres connaissances qu'il faut d'abord acquérir. L'arithmétique, par exemple, vous est d'une nécessité indispensable.
tommy. — Qu'est-ce donc que l'arithmétique , monsieur, je vous prie?
m. barlow. — Il ne serait pas aisé de vous le faire entendre tout d'un coup par de simples paroles. Je vais essayer un autre moyen de vous l'expliquer. Voici une petite poignée de grains que je vais mettre sur la table. Pourriez-vous compter combien il y en a?
tommy. Oui, monsieur, voyons. (Il compte). Il y en a juste vingt-cinq.
m. barlow. Fort bien. Je vais en faire un autre tas. Voyez combien il y a de grains dans celui-ci.
tommy, après avoir compté. — Il y en a quatorze.
m. barlow. — S'il y a quatorze grains dans un tas , et vingt-cinq dans l'autre , combien de grains y a-t-il dans les deux tas ensemble, ou si vous l'aimez mieux, combien font vingt-cinq et quatorze ?
Tommy fut hors d'état de répondre.
M . Barlow proposa la même question à Henri, qui répondit sur-le-champ que les deux tas faisaient trente - neuf grains.
m. barlow. — Et si je mettais les deux tas en un seul , combien de grains y aurait-il?
henri. — Cela ferait toujours trenteneuf.
m. barlow. — Eh bien! je vais en
SAiNDFOKI) BT MËRTON.
ôter dix-neuf. Les voici à part de ce côté. Combien y en reste-t-il de l'autre?
tommy. — Un moment, monsieur; que je les compte.
m. barlow. — Vous ne sauriez donc me le dire sans compter ? Et vous, Henri, voyons , combien en reste-t-il ?
eiemu. — Il en reste vingt , monsieur.
m. barlow. C'est juste. Voilà, Tommy, ce que c'est que l'arithmétique, qui n'est autre chose que l'art de compter. Vous voyez qu'il se pratique d'une manière plus courte et plus aisée , que si l'on comptait un à un les objets dont on veut savoir le nombre. Il n'est pas même nécessaire de les avoir sous les yeux. Par exemple, si vous vouliez savoir combien de grains d'orge, à peu près, il y ai dans ce sac, vous seriez peut-être occupé plus d'un jour à les compter l'un après l'autre.
tommy. — Oh! oui, je le crois. Mais estce qu'il y a moyen de savoir le compte des grains , sans vider le sac?
m. barlow. — Oui, vraiment; et par le secours de l'arithmétique , vous pouvez faire ce compte en quatre ou cinq minutes.
tommy. — Voilà une chose qui passe mes idées. Expliquez-moi cela, je vous prie, monsieur.
m. barlow. — Très- volontiers, mon ami. Un boisseau de grain pèse cinquante livres. Ce sac contient quatre boisseaux; ainsi il doit peser deux cents livres. Allons plus loin maintenant. Chaque livre contient seize onces. Or, comme il y a deux cents livres, c'est deux cents fois seize onces , ou trois mille deux cents onces. 11 n'y a plus qu'à compter le nombre de grains qui se trouvent dans une seule once, et il y aura trois mille deux cents fois ce nombre de grains dans le sac.
tommy. — Cela me paraît tout clair à présent. Oh! que je voudrais savoir l'arithmétique! Henri et vous, monsieur, voudricz-vous bien me l'apprendre?
m. barlow. — Vous savez que nous sommes toujours prêts à vous montrer le peu que noussavons. Mais avant de quitter ce sujet, j'ai une petite histoire à vous raconter.
tommy. — Oh! monsieur, que vous êtes bon ! Une petite histoire encore pardessus le marché !
m. barlow. — Il y avait un gentilhomme, qui aimait passionnément les beaux chevaux , et qui ne marchandait guère sur le prix pour se les procurer. Un maquignon vint le trouver un jour, et lui présenta un si beau cheval , que le gentilhomme fut obligé de convenir qu'il n'en avait jamais vu d'une si superbe encolure. Il voulut aussitôt en faire l'essai, et ne lui trouva pas moins de feu , de docilité , de souplesse et de douceur. Des qualités si rares , réunies dans cet animal , le charmèrent à tel point , qu'il en demanda le prix avec empressement. Le maquignon lui répondit, qu'il ne pouvait pas le donner à moins de deux cents guinées. Celte somme ayant paru exorbitante au gentilhomme, le maquignon était prêt à se retirer, lorsque le gentilhomme le rappela, et lui dit : je ne refuse point de vous donner un prix raisonnable de votre cheval; mais votre demande est trop forte.
Voyez s'il n'y aurait pas moyen de nous arranger. — Eh bien ' monsieur, répliqua le maquignon, qui était un rusé matois, fort habile dans ses comptes, si vous ne voulez pas me donner les deux cents guinées que je vous demande , faisons un autre marché. Mon cheval a , comme vous le savez, six clous à chacun de ses fers, vingt-quatre clous en tout. Je ne vous demande qu'un farthing pour le premier clou , deux pour le second, quatre pour le troisième, et ainsi de suite, en doublant toujours pour chaque clou jusqu'au dernier. Le gentilhomme accepta cette proposition avec joie, et dit à ses gens de conduire le cheval dans son écurie.