SAMH'OKL) ET MERTON
tommy. — Mais, monsieur, vous trouviez le maquignon si rusé? je le trouve bien sot, moi, de demander deux cents Ruinées pour son cheval , et de le donner ensuite pour quelques farthiugs.
m. barlow. — Le gentilhomme en avait précisément la même idée que vous Quoi qu'il en soit, le maquignon ajouta : Bien que vous ayez accepté ma dernière proposition, je ne prétends pas, monsieur, vous forcer de tenir à la rigueur votre engagement. Tout ce que je vous demande, c'est que si vous êtes mécontent de votre marché, vous promettiez de me payer les deux cents guinées que je vous ai d'abord demandées. Le gentilhomme lui en donna sa parole d'honneur ; et , ayant fait appeler son intendant, il lui ordonna de faire le compte des farthings : car il était trop bien gentilhomme pour être en état de le faire lui-même. L'intendant alla s'asseoir à son bureau , prit une plume, et, après avoir fait son calcul, il félicita gravement son maître, et lui demanda dans quelle partie des trois royaumes était située la terre qu'il voulait acheter? Avez-vous perdu l'esprit, lui répondit le gentilhomme? Ce n'est pas une terre , c'est un cheval que j'achète ; et voici la personne à qui vous allez tout de suite en payer le prix. — Si quelqu'un a perdu l'esprit dans cette affaire , ce n'est sûrement pas moi, monsieur, répliqua l'intendant. La somme que vous m'avez ordonné de calculer, s'élève à soixante-dix mille quatre cent soixantedix livres sterling , quelques shillings et quelques sous : et sûrement, il n'y a pas un homme de sens qui voulût donner ce prix d'un cheval. Le gentilhomme ne pouvait revenir de sa surprise ; et, croyant que son intendant avait commis quelque erreur grossière dans ses calculs, il les lit vérifier. Mais, lorsqu'il eut été convaincu de leur justesse , il s'estima trop heureux de sortir d'embarras, en faisant aussitôt
compter les deux cents guinées au maquignon , qui se retira fort satisfait d'avoir eu affaire a un gentilhomme.
tommy. — C'est une chose inconcevable, qu'un farthing, ainsi doublé un petit nombre de fois, puisse produire une somme si prodigieuse. J'y aurais été pris le premier, je l'avoue. Oh! monsieur, c'en est fait, me voila déterminé a apprendre l'arithmétique , pour n'être pas la dupe des maquignons. Il me semble qu'un gentilhomme doit avoir une bien sotte figure, en se voyant attrapé si honteusement.
Les premières leçons d'arithmétique fournirent a Tommy une occupation trèsagréable pour les longues soirées de l'hiver. Il s'amusait avec M. Barlow , et avec son ami , a faire mille opérations curieuses sur les nombres. Ses progrès furent si rapides qu'en fort peu de temps il se vit en état d'additionner, soustraire, multiplier ou diviser, avec la plus grande exactitude , telles sommes qu'on lui proposait. Son unique délassement était d'aller observer les étoiles, lorsque le ciel n'était couvert d'aucun nuage. M. Barlow , fidèle à sa promesse, lui avait donné un petit globe de carton , traversé d'un fil de fer, et porté sur un pied. Tommy , après avoir incliné son globe, de manière que l'un des bouts du fil de fer répondît à la direction de l'étoile polaire . commença par y tracer les sept étoiles du Chariot , dans le même ordre qu'il les voyait briller aux cieux. Le lendemain , ayant observé de l'autre côté de l'étoile polaire une autre constellation , toujours opposée au Chariot, il en demanda le nom à M. Barlow , qui lui dit qu'elle s'appelait Cassiopée, et le même soir Cassiopée, avec toutes ses étoiles, fut installée sur son globe. Quelques jours après , ayant porté ses regards vers la partie méridionale du ciel, il y vit briller une constellation si remarquable qu'elle s'empara de
SANDFORD ET MKRTO.X.
toute son attention. Quatre grandes étoiles semblaient former une ligure presque carrée ; et au milieu , il y en avait trois, placées fort près l'une de l'autre , sur une ligne droite, mais un peu inclinée. Tommy montra cette constellation à M. Barlow, et le pria de la lui nommer. M. Barlow lui répondit qu'elle s'appelait Orion , et que les trois belles étoiles du milieu étaient appelées le baudrier d'Orion.
Tommy fut tellement enchanté de la grandeur et de la beauté de cette constellation glorieuse, qu'il fut occupé toute la soirée à tracer sa figure, pour la rapporter plus exactement sur son globe. Il rêva d'Orion toute la nuit ; mais ses songes ne lui firent pas oublier, le lendemain, de rappeler à M. Barlow l'histoire qu'il avait promis de lui raconter, sur Agésilas, roi de Sparte.