POÉSIES DIVERSES
De ce triple saint ne prenez nul ombrage; Je ne viens point, porteur d'un sinistre message, Annoncer en tremblant qu'un Grec ou qu'un Romain Ce soir donne à l'affiche un démenti soudain; Qu'Oreste, moins zélé pour une amante ingrate, Renonce à conspirer par ordre d'Hippocrale ,
' Ce discours fut prononcé le 19 octobre 1810.
Ou que le roi des rois, désertant ses États, S'est enfui pour Bordeaux sans réveiller Arcas. Nous avons su trouver, loin des sentiers vulgaires, Des rois à résidence et des dieux sédentaires, Nourris dès le berceau dans de vieux préjugés, La crainte du parterre et Thorreur des congés.
Modeste ambassadeur d'un empire comique.
Je viens du compliment suivre l'usage antique; Je viens ressusciter, dès nos premiers essais. Un des statuts sacrés du Théâtre-Français.
Quand de Pâque expirant la fatale quinzaine, Par la poste, au public, ramenait Melpomène, Au lever du rideau, les nombreux spectateurs. Réunis pour fêter ses talents voyageurs, Accueillaient le discours d'un héros ou d*un prince Encor tout parfumé des lauriers de province.
Ainsi nous reviendrons complimenter Paris , Moins chargés de lauriers : nos rivaux ont tout pris. Trop heureux si, glanant où leur foule moissonne, Nous ramassons les brins tombés de leur couronne; Plus heureux si, par zèle artistes casaniers. Nous pouvons sous vos yeux cueillir tous nos lauriers!
Vous, cependant, vous tous, qu'un amour idolâtre Enflamme noblement pour les jeux du théâtre, Dirigez sans rigueur nos efforts incertains; Soyez nos protecteurs, traitez-nous en voisins, Vous, disciples d'un dieu que plaisanta Molière, El songez qu'Apollon d'Esculape est le père.
Vous aussi, de Thémis généreux nourrissons, Reposez-vous ici de ses doctes leçons.
Puisse une ample récolte ombrager sur ces rives Le front de nos caissiers de palmes lucratives! Puissiez-vous, chaque hiver, braver les aquilons Contre un sexe craintif déchaînés sur les ponts ! Puissent les doux bravos caresser notre oreille ! Puissions-nous voir l'auteur représenté la veille, Saluant son ouvrage a la porte annoncé , Sortir tout radieux de n'être point placé!
Comblez ce temple heureux de dépouilles opimes; Mais allez dans quelque autre immoler vos victimes. Hélas! j'ai vu nos dieux abandonnés, proscrits. Et ce vide effrayant frappe encor mes esprits. Alors, de TOdéon le long pèlerinage Étonnait un Qdèle et troublait son courage.
Si quelques voyageurs, nés au quartier d'Ântin, Découvraient l'Odéon dans ce désert lointain, lis Tadmiraient, frappés de respect et de crainte, Comme un vieux monument d'Âthène ou de Corinlhe, Et rentraient dans Paris, sans risquer un écu Pour voir les naturels de ce pays perdu.
Voilà, voilà, messieurs, l'effrayante chronique Qu'on tourne à nos dépens en récit prophétique; Éternel entretien de l'amateur glacé , Qui lit notre avenir écrit dans le passé.
Voilà les souvenirs dont s'armait la censure Durant les longs travaux de notre architecture. Pourquoi sont-ils passés ces temps, ces heureux temps Où les murs s'élevaient au son des instruments. Où les rochers émus cédaient à l'harmonie Des Lafond, des Duport de la Mythologie?
ThaUe eût emprunté, pour bâtir son palais.
Notre orchestre ou celui du Théâtre-Français, Et nous eût épargné les sinistres augures Qu'ont rendus contre nous les cent voix des brochures.
Deux théâtres! dit-on; mais le seul existant, Faute d'appuis nouveaux, ne marche qu'en boitant.
Eh! messieurs, partagez le champ le plus stérile : Un seul le négligeait, deux le rendront fertile. Les talents sont les fruits de la rivalité :
Souvent un Tils unique est un enfant gâté.
Que n'a-t-il pas produit, ce siècle de miracles. Où le Pinde français a rendu ses oracles!
Mais, illustrés par lui, deux théâtres rivaux Luttaient dans la carrière ouverte à ses travaux. De Racine au combat Tun suivait la bannière, L'autre avait arboré l'étendard de Molière, Et l'auteur immortel du Cid et du Menteur Versait sur les deux camps son éclat créateur. Du zèle et du succès le public tributaire Portail de l'un à l'autre un appui volontaire; Et, fidèle au talent qui charmait son loisir, N'embrassait de parti que celui du plaisir.
Quand l'astre de Ferney n'éclaira plus la scène, 11 laissa dans la nuitThalie et Melpomène; Mais la rivalité, divisant leurs sujets.
Du jour qui n'était plus nous rendit les reflets.
Fabre prétait alors à la muse comique La mordante âpreté de sa verve caustique ; Sur les pas de Chénier, Legouvé prit l'essor. Cet aimable CoUin, que Paris pleure encor, Par l'abandon naïf de sa facile veine.
Mérita le surnom qu'ennoblit La Fontaine; Ducis nous attendrit pour d'illustres malheurs; Ducis, dont l'art sublime éveillait nos terreurs. Inspiré par Shakspear, qu'il imitait en maître, Égala Crébillon, le surpassa peut-être.
Caïn aux spectateurs retraçait sur ces bords L'horreur du premier crime et des premiers remords; Tout près du Luxembourg, le Vieux Célibataire, Sous les traits de Mole, captivait le parterre ; De Marins aux fers la sombre majesté Désarmait d'un regard le Cimbre épouvanté; Cependant qu'Othello, Polynice et son père, Fénelonet Boulen, etMacbelh et Fougère, Du bruit toujours croissant de leurs brillants destins Fatiguaient les échos des bords ultrapontins.
Quelque splendeur alors couronna nos poètes; Mais n'6nt-ils pas trouvé de dignes interprètes?
Contai, Caumont, Raucourt, Sainval et Dugazon Laissaienl-iis au besoin les enfants d'Apollon? Fleuri, dont ce théâtre a gardé la mémoire, Survit à nos plaisirs sans survivre à sa gloire. Saint-Prix, digne héritier du sceptre de tfrizard, A des collatéraux vient de léguer son art; Mais Paris se console en écoutant Oreste, Et rit de deux jours l'un : Célimène lui reste.
Si la rivalité fut féconde en succès, Pourquoi désespérer de ses nouveaux essais?
Un moment chaque soir ce combat dramatique Ne peut-il dérider la sombre politique?
Animant de la voix deux empires jumeaux, La grave déité qui préside aux journaux Ne peut-elle au budget dérober une page. Pour peser les destins de Rome et de Cartbage? Plus d'un guerrier, captif et longtemps sans espoir, S'apprête à secouer la poudre d'un tiroir; Plus d'un prince, indécis entre les deux frontières, N'attend que nos succès pour franchir nos barrières. Venez, tristes héros, nos bras vous sont ouverts : Affrontez parmi nous des flots souvent amers. Le Permesse à la fin est pour vous navigable,
Et vous n'attendrez plus comme une ombre insolvable Qui, suppliant Caron de la prendre au rabais, Errait au bord du Styx sans le passer jamais! Notre esquif lève l'ancre et va braver l'orage ; ' Mais c'est peu d'un esquif» il faut un équipage. Que le nôtre à former nous a coûté d'efforts! Nous avons parcouru la province et ses ports. Dépeuplé la Belgique, et du Conservatoire Appelé dans nos rangs et l'élite et la gloire. Si nous vous présentons quelques heureux talents, Pardonnez des écarts à leurs nobles élans.
Faut-il rejeter l'or pour un peu d'alliage?
Que son éclat plus pur devienne votre ouvrage. Songez qu'avec le temps le bien se change en mieux; Que le plus beau talent ne prend que sous vos yeux Ce goût, cette nature élégante et fidèle, Ce bon ton dont Moncade emporta le modèle; Que le Garrik français s'éleva par degré Aux célestes transports de Joad inspiré ; Qu'enfin d'un geste vrai la muette éloquence Est fille d'Apollon... et de la Patience.
Ce propos me rappelle un conte d'autrefois ; Veuillez l'entendre : Ésope en faisait même aux rois.
Les rois, vous le savez, sont des dieux sur la terre, El ce qu'eu dit aux dieux peut se dire au parterre.
« Dans un pays que je ne nomme point,
Pays des arts, du goût, de Pélégance
(Il est, je crois, de votre connaissance),
Etait un parc admirable en tout point.
Chose bizarre : une seule avenue
Le traversait dans sa vaste étendue.
Là s'assemblaient gens de cour et bourgeois:
Juge, avocat, militaire, coquette,
S'y délassaient du soin de leurs emplois,
Où des travaux d'une longue toilette.
Les orangers parfumaient ces beaux lieux ;
On y rêvait au doux bruit des fontaines.
Quels gazons frais! quels sons mélodieux!
Les rossignols y chantaient par centaines
Toute l'année... hormis deux ou trois mois,
Où ces messieurs prenaient tous leur volée,
Couraient les champs, et laissaient dans l'allée
D'autres oiseaux, lesquels étaient sans voix.
A leur retour, la foule consolée
Dans l'avenue oubliait ses ennuis.
On s'y portait : c'était la mode; et puis...
C'était la seule. Un bon vieillard» un sage, Dit : Mais pourquoi ne pas en avoir deux?
Soudain on plante, on se hâte, et Touvrage Va lentement; alors c'était Tusage.
La promenade ouverte aux curieux, Tout le monde entre, et 4'abord la Critique.
Sur les défauts chaque passant s'explique.
Qui n'a les siens? C'est bien, s'écriait-on; Mais peu de fleurs! mais des arbres sans ombre! Les rossignols n'y sont pas en grand nombre!
Des fruits, pas un ! à peine du gazon !
Oh! l'autre allée aura la préférence.
Elle a la mienne, et j'y cours... Patience, Dit le vieillard qui parlait de bon sens; Juger trop vite à l'erreur nous entraîne.
Est-ce en deux jours que le gland devient chêne? Laissez grandir ces arbustes naissants.
Ils donneront du frais et de l'ombrage.
Prodiguez l'onde aux gazons délicats, Et leur duvet s'étendra sous vos pas.
Encouragez les chantres du bocage.
Les rossignols épars sur les rameaux Verront près d'eux s'élever des rivaux ; Leur foule un jour couvrira ce feuillage.
Vous charmera de chants toujours nouveaux.
Toute l'année ils vous seront fidèles...
On prendra soin de leur couper les ailes.
Laissez aux fleurs le temps de s'entr'ouvrir. Et leurs couleurs ne seront que plus belles.
Vienne Tautomne, et les fruits vont mûrir.
Achetez donc par un peu d'indulgence Double avenue et double jouissance. »
Soivit-on ce conseil? ce conseil fut-il vain?
Le mot de cette énigme au compliment prochain.