DISCOURS, ETC
Ont embrasé les cœurs au nom de la patrie?
Vous aussi, magistrats; c'est lui qui tant de fois Entoura de respect Tautoriié des lois.
Venez, généreux fils, en qui Taffront d'un père Ferait encor du Gid bouillonner la colère ; Pour les lui présenter, Rodrigue attend vos dons. Vous qui, les yeux en pleurs à ses nobles leçons. Sentez de pardonner la magnanime envie.
Rois, à lui rendre hommage Auguste vous convie. Et vous, guerriers, et vous qui trouvez des appas Dans ce bruit glorieux que laisse un beau trépas, Venez au vieil Horace apporter votre offrande. Venez, jeunes beautés, Chimëne la demande.
Accourez tous. Corneille a charmé vos loisirs; Payez, en un seul jour, deux cents ans de plaisirs. Vos applaudissements font tressaillir sa cendre; Appelé par vos cris, heureux de les entendre. Pour jouir de sa gloire, il descend parmi nous. Il vient, honneur à lui! Levez-vous, levez-vous!... Aux acclamations d'une foule ravie, Les rois se sont levés pour honorer sa vie :
Eh bien! qu'à leur exemple, ému d'un saint transport, Le i>euple, devant lui, se lève après sa mort.
ÉFIÏRK
SUR CETTK OUEStlON :
LtTlDE FAIT-ELLE LE BONHEl R M«S ÎOITES LES SITUATIONS DE U VIE!
Illustres héritiers du sceptre académique, Tous égaux en pouvoir, vous dont la république Offre aux regards surpris de cet accord heureux Quarante souverains qui sont unis entre eux»
Souffrez que la Sorbonne, armée à la légère.
Hasarde contre vous un iomhat lillérïtire,
Le bonnet de docteur couvre mes cheveux blancs, Et pour argumenter je monte sur les bancs.
Des Neuf Vierges du Pinde éloquents interprètes, Le ciel vous a dotés de ses faveurs secrètes. Vous avez vu les fruits de vos nobles travaux D'un public idolâtre emporter les bravos :
Soit que, les yeux en pleurs, sur la scène il contemple Benjamin, Clytemnestre et les héros du Temple; Que deux amis rivaux, pour corriger Paris, Reproduisent Térence et Plante en leurs écrits ; Soit que vous décriviez, sur le mont d*Aonie, Les doux travaux des champs et les lois d'Uranie; Que la grave Clio vous prête son burin ; Ou qu'Apollon vous guide, un Homère à la main. Je le sais, une étude et constante et profonde Des triomphes pour vous fut la source féconde. L'étude, à vous entendre, est un divin secours ; De l'existence entière elle embellit le cours... Rebelle sur ce point, pardonnez si ma plume Prouve que ces plaisirs sont mêlés d'amertume ; Que semblable à ce mets du bossu Phrygien, L'étude est un grand mal comme un souverain bian.
Le besoin de parler m'entraîne à contredire ; Je suis vieux et docteur, passez-moi mon délire.
Heureux, heureux le temps ou les premiers humains Du temple de mémoire ignoraient les chemins!
Non pas qu'au siècle d'or ma muse les couronne Des éternelles fleurs d'un printemps monotone ; Non que je prise fort l'innocence des mœurs, Qui dans un lourd repos assoupit nos humeurs» Éteint des passions les flammes immortelles ; Il n'est point de grandeur, point del)onheur sans elles. Humains, j'aime à vous voir, en ce siècle vanté, Jouir avec excès de votre liberté.
Dans de vieux préjugés votre esprit à la gêne N'était pas en naissant accablé sous la chaîne ; Vous n'aviez point payé, par d'arides travaux, Les tristes visions qui troublent nos cerveaux ; De la nature encor vous respectiez les voiles ; Qui de vous discutait sur le cours des étoiles? Le fanastisme ardent, qui parle au nom du ciel. Ne gonflait poÂot vos cœurs d'arrogance et de ûel ; Des sectes et des lois dédaignant l'esclavage, Vous réfléchissiez moins, vous sentiez davantage.
288 ÊPITRE A MESSIEURS
Votre amour est farouche et tient de la fureur ; Votre prompte justice imprime la terreur; Mais dans l'aspérité de vos vertus naïves Brillent du naturel les traces primitives.
J'admire plus cent fois ce lion furieux Qui, la gueule béante et le sang dans les yeux, Les ongles tressaillant d'une effroyable joie, Suit son instinct féroce et déchire sa proie, Que ces ours baladins, sous le bâton dressés, Étalant aux regards leurs ongles émoussés, Leur gueule sans honneur, que le fer a flétrie, Attributs impuissants d'une race avilie.
Las d'un libre destin, las de sa dignité.
L'homme sur ses autels plaça la vanité ; Le front chargé d'ennuis, l'étude prit naissance, Et l'erreur, à sa voix, détrôna l'ignorance.
L'homme a dit * : « Je sais tout et j'ai tout défini; « J'ai pour loi la raison, pour borne l'inflni ;
* Locutus sum in corde mco, dicens : Ecce magnus elTectussum, et prsecessi omnes sapientiA qui fucrunt ante me in Jérusalem : ^^ mens mea conlemplata est multa sapienter, ei didici.
Dedique cor meum ut scirem prudentiam atquc doctrinaiH) errores et stultitiam ; etagnovi quod in his quoque essel la)>or elaffliclio spiritûs. (Ecci.ksiastrs, cap. i.)
« L'étude me ravit à des hauteurs sublimes :
« De ce globe étonné j'ai sondé les abîmes :
u Cet élément subtil dont il roule entouré, « Ce feu, de tous les corps le principe sacré, « L'onde qui les nourrit de ses flots salutaires, *( N'ont pu contre mes yeux défendre leurs myslère^^, « Est-il quelques secrets cachés au fond des cieux, u Que n'ait point pénétrés mon regard curieux?... >» Moins fier de sa raison, il eût mieux dit peut-être : « J'ai su tout expliquer, ne pouvant tout connaître. » L'insensé ! quels combats il s'épuise à livrer. Pour détruire un mensonge ou pour le consacrer ! Que d'efforts malheureux, que de veilles stériles! Qu'il érige à grands frais de systèmes fragiles ! Ptolémée, illustré par cent travaux divers \ Dans un ciel de cristal fait tourner l'univers. D'autres, soumettant tout aux lois de Polymnie-, Des cercles étoiles ont noté l'harmonie.
Si le temps nous éclaire et les a réfutés.
* P lolémée, surnommé le Très-Sagc el le Divin,supposa rcxisteDce (l'un dernier ciel de cristal qui imprimait le mouvement à tous les autres.
* On connaît les idées des anciens sur l'harmonie des corps célestes. Pythagorc cl ses disciples avaient représenté parles sept notes de la musique les sept planètes alors connues.
Le temps de mille erreurs a fait des vérités. Tout le savoir humain n'est qu'un grand labyrinthe. I/élude nous conduit dans celte obscure enceinte; De son fil embrouillé, qui s'allonge toujours, On suit péniblement les tortueux détours ; Le voyageur perdu marche de doute en doute, Et sans se retrouver expire sur la route.
A peine un faible enfant, échappé du berceau, A brisé ces liens qui révoltaient Rousseau, Les Quatre-Facultés, dont la voix l'endoctrine, Épouvantent ses yeux de leur manteau d'hermine. Certes, quand la frayeur hâte ses premiers pas, Le chemin qu'il parcourt a pour lui peu d'appas. Ne maudissiez-vous pas Sophocle et Stésichore, Quand, leurs vers à la main, vous ignoriez encore Que vous deviez un jour, chez nos derniers neveux, Leur disputer l'honneur d'être maudits comme eux?
Mais du collège enfin foulez aux pieds les chaînes. liberté! sans toiles plaisirs sont des peines! Quel destin vous attend, si de la vérité Le flambeau redoutable est par vous présenté !
Que de petits esprits, jaloux des noms céh^bres, Prendront contre le jour parti pour les ténèbres ! Leur nombre dangereux fait leur autorité :
Les sols depuis Adam sont en majorité.
La divinité même inspire Anaxagore * ; D'un exil flétrissant l'arrêt le déshonore.
Les rêves d'Aristote abusaient nos aïeux :
Galilée indigné change l'ordre des cieux.
Sans pitié loin du centre il rejette la terre, Du soleil par sa marche il la rend tributaire... N'a-t-il pas expié par trois ans de prison L'inexcusable tort d'avoir trop tôt raison ?
Répondez : que servit aux maîtres de la lyre De suivre les écarts d'un immortel délire? Faut-il d'un seul exemple attrister vos regards? Le siècle de Louis, le siècle des beaux-arts. N'accorda qu'à regret, vaincu par la prière, Du pain au grand Corneille, une tombe à Molière. Nourrissez donc le feu de vos nobles désirs ; Immolez à l'étude, état, repos, plaisirs;
* Anaxagore soutint le premier qu*une intelligence ilivine avait présidé à rarrangementdc Tunivers. Lespriéresde l^èriclès, son élève et son ami, ne purent lui épargner la honte d être rlï!iss6 d'Allit^nes, comme un impie.
Veillez, jeunes auteurs, pour qu'un jour d'injustice De dix ans de travail renverse Tédifice.
Je veux qu'un beau succès couronne votre orgueil ; Un peuple d'ennemis vous suit jusqu'au cercueil. Triste sort des talents! La noire calomnie Flétrit de ses poisons le laurier du génie ; Mille insectes impurs en rongent les rameaux. Et, comme le cyprès, c'est l'arbre des tombeaux.
Vous, qu'Apollon choisit pour siéger dans son temple, Oserais-je en passant vous citer votre exemple? Que de fois la critique a de son trait cruel Effleuré jusqu'au vif votre cœur paternel !
Que de fois l'indigence au fond de votre asile, Sans feu, durant l'hiver, fixa son domicile.
Quand vous n'osiez encore, humbles dans votre orgueil, Aspirer aux honneurs de l'immortel fauteuil!
Mais sortez, direz-vous, du temple de Mémoire;
Cessez d'unir l'étude à l'amour de la gloire...
Vous m'avez prévenu ; c'est dans l'obscurité
Que l'étude est un pas vers la félicité.
La vérité m'attire, et, soigneux de me taire.
Je la cherche, la trouve, et la cache au vulgaire...
La cacher! à ce mot vous répondez soudain, Comme Teût fait Caton dans le sénat romain :
« La cacher! il le faut, si sa clarté peut nuire; (( Mais au pied du bûcher dût-elle te conduire, « Si tu conçois l'espoir d'être utile aux humains, « Parle ! aux fers des tyrans cours présenter tes mains. a Parle, c'est ton devoir; philosophe, à quel titre « Du bonheur des mortels te rendrais-tu l'arbitre? « Tu pâlis... De quel droit priver des malheureux *. De ce dépôt sacré qui t'est commis pour eux? « La gloire n'est, dis-tu, qu'une illustre fumée? « Il s'agit d'une dette, et non de renommée.
« Parle au prix de tes jours; le sacrifice est grand, « Mais tu te l'imposais toi-même en t'éclairant. « Ton honneur, ton pays, le monde le réclame ; « Meurs donc infortuné pour ne pas vivre infâme. »
L'alternative est grave, et, parmi vous, je crois Qu'on eût vu Fontenelle hésiter sur le choix. Un auteur fut souvent brûlé pour un bon livre ; Il est beau d'être lu, mais il est doux de vivre. Je suis sexagénaire et crains de m'exposer ; Que j'arrive à cent ans, et je veux tout oser. Voilà mon sentiment. Messieurs, ne vous déplaise.
Je le redis encor, retranché dans ma thèse :
Gomme ce roi Janus qu'adora Tunivers»
L'étude offre à mes yeux deux visages divers. L'un est bouffi d'orgueil, mais p&le de tristesse ; L'autre» calme et riant» ressemble à la Sagesse. Le sage qui la suit, prompt à se modérer»
Sait boire dans sa coupe et ne pas s'enivrer. Quel que soit de nos jours ou l'éclat ou le nombre» L'existence de l'homme est le rêve d'une ombre * : Veux-tu donc l'embellir ce rêve passager?
Pourquoi chercher au loin un bonheur mensonger? Livre-toi tout entier à la douceur secrète D'ensevelir ta vie au fond d'une retraite.
Sans t'épuiser en soins, sans te perdre en projets, Laisse errer ton esprit sur la fleur des objets. Repoussant loin du mien l'aliment qui l'accable, Je cherche à le nourrir d'une science aimable. J'exerce ma raison avec timidité ; J'adore sans orgueil la sainte vérité.
Virgile ou Cicéron m'enflamme à son génie ; Ils me font tour à tour fidèle compagnie.
Que j'aime Cicéron lassé du consulat»
Préférant Tusculum aux pompes du sénat!
^ Sxiaç ovop ovQpbMroi. (PhNDARE.)
Entouré de faisceaux, je Tadmirais dans Home ; Làjevoisrhommeheuçeuxquivaulbienlegrandhomme.
Le sort m'a-t-il Yepris ses présents incertains, L'élude moins trompeuse adoucit mes chagrins, De mes sens agités calme l'inquiétude, Dissipe mes ennuis, peuple ma solitude.
champs de la Neustrie, ô fertiles vallons!
Quand la fraîcheur du soir descend du haut des monts. Sous des pommiers en fleurs, à l'ombre des vieux chênes, Laissez-moi m'égarer aux bords de vos fontaines ! L'aspect de l'univers m'élève à son auteur ; Il me révèle un dieu^ mais un dieu bienfaiteur.
J'apprends à mépriser cette horreur fantastique Qu'au chevet des mourants plaça la politique. • Qui peut dans ses décrets prévenir l'Éternel? Mortel, songe à toi-même en jugeant un mortel, Et, faible comme lui, ne sois pas plus sévère Que ce Dieu qui pardonne, ou qui punit en père.
Que c'est bien à mon sens la volupté suprême. D'oublier les humains, de descendre en soi-même,
De fixer dans son cœur, trop longtemps combattu,
L'inaltérable paix que donne la vertu !
Fais-toi donc de te vaincre une douce habitude ;
Oui, consacre ta force à cette noble étude ;
Elle est digne de Thomme ; elle mène au bonheur :
Apprends, pour être heureux, à devenir meilleur.
Mais je vous vois sourire, auguste Aréopage :
(( Docteur, me dites-vous, c'est raisonner en sage :
<( Pour vous l'étude obscure a seule des douceurs ;
« Vous rimez cependant en blâmant les Neuf Sœurs . . . >»
J'entends, brûlez mes vers. Dans l'ardeur d'un beau zèle,
Je condamnais la gloire et l'étude avec elle,
Ingrat, je blasphémais, leurs rêves séduisants
D'un orgueilleux espoir caressaient mes vieux ans.
Me promettaient déjà cette palme éclatante,
Digne çrix qu'Apollon par. vos mains nous présente;
Dans mon cœur épuisé réveillaient des désirs,
Et réfutaient mes vers en charmant mes loisirs.
J'étais heureux enfin ; dans cette triste vie.
Où de revers si prompts la victoire est suivie.
Où nos plus doux plaisirs deviennent nos bourreaux,
L'étude, après l'amour, est le meilleur des maux.
Captif SOUS mes rideaux, dont la double barrière Enfermait avec moi la fièvre meurtrière, J'humectais vainement mes poumons irrités Des sirops onctueux par Charlard inventés ; Mon rhume s'obstinait, et ma bruyante haleine Par secousse, en sifflant, s'exhalait avec peine. Tes vers, qui m'ont sauvé, m'ont appris un peu tard Qu'Apollon, pour guérir, vaut son docte bâtard; Et je crois, plein du dieu qu'en te lisant j'adore. Que l'oracle du Pinde est celui d'Épidaure.
Oui, tu m'as bien compris; oui, celle liberté
Qui séduit ma raison à sa mâle beauté,
Que ma muse poursuit de son ardent hommage,
Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image,
Propice à l'innocent, redoutable au pervers,
Est celle que Socrate invoque dans tes vers.
Messène l'adorait au pied du mont Ithôme,
Venise n'embrassa que son sanglant fantôme;
Son arc de l'Helvétie a chassé les Germains,
Et la flèche de Tell étincelle en ses mains.
Créé pour commander, l'homme naquit sans maître,
Et chef-d'œuvre imparfait du Dieu qui le ttt naître,
Avec l'instinct du bien vers le mal emporté.
Pour choisir la vertu reçut la liberté.
La licence est en lui l'abus d'un droit sublime :
La liberté gouverne , et la licence opprime.
Elle seule, à nos yeux, de son front sans pudeur
Sous un masque romain déguisa la laideur.
Et, de la liberté simulacre infidèle,
Lui ravit nos respects en se donnant pour elle.
L'excès de la raison comme un autre est fatal.
Et l'abus d'un grand bien le change en un grand mal.
Pour détrôner Tabus, proscrirons-nous l*usage? Mais quel bienfait si grand» ou quelle loi si sage , Hors la tendre amitié, quel sentiment si beau , Dont Tabus dangereux n'ait pas fait un fléau ? Du soupçon à l'œil faux la prudence est suivie , Et rémulation traîne après soi Tenvie.
Pour la philosophie, un jour on m'a conté Que son front se gonfla d'avoir trop médité, Son cerveau douloureux s'ouvrit, et le sophisme En sortit tout armé d'un double syllogisme; Entre Euclide et Pascal , de l'excès du savoir Nait le doute effaré qui regarde sans voir ; La faiblesse pour mère a l'extrême indulgence , Et l'extrême justice est presque la vengeance. En punissant la faute, elle insulte au malheur : La torture, à sa voix , fait mentir la douleur. Thémis moins rigoureuse est aujourd'hui plus juste ; Mais on la trompe encore, et sa balance auguste N'incline pas toujours du côté du bon droit ; Son glaive tombe à faux et frappe en maladroit.
La chicane au teint jaune, aux doigts longs et difformes, Entoure son palais du dédale des formes.
Et dans Tobscurité, les plaideurs aux abois
Sont par leurs défenseurs pillés au fond du bois
J'ôte à ce parvenu la toge qui le pare,
Et je découvre un sot caché sous la simarre.
Que faire? de Thémis briser les tribunaux ?
Mettre sa toque en cendre, et sa robe en lambeaux?
Mais je vois un bandit qui ne craint plus Tenquéte,
A ma bourse, en plein jour, adresser sa requête.
Et deux plaideurs manceaux, de colère animés.
En champ clos, pour leurs droits plaider à poings fermés
Noble chevalerie, autrefois ta bannière
De rOrient pour nous rapporta la lumière.
J'aime avec l'Arioste à vanter tes exploits
Dont la justice errante a devancé les lois ;
A voir tes jeux guerriers, ton amoureux servage
Adoucir de nos mœurs l'aspérité sauvage.
Mais dans leurs jeux parfois tes preux moins innocenls
Ont, la lance en arrêt, détroussé les passants,
Ont levé sur l'hymen des dîmes peu morales ,
Et possesseurs armés de leurs jeunes vassales.
Opposant aux maris un rempart crénelé.
Ont fait plus d'orphelins qu'ils n'en ont consolé.
Eh bien, de nos romans bannirons-nous tes îfées? Irons-nous, de l'histoire arrachant tes trophées, Des excès féodaux d'un fougueux châtelain Flétrir Clisson, Roland, Bavard et Duguesclin?
Le saint amour des rois, dans sa ferveur antique. Des plus beaux dévoùments fut la source héroïque. Mais cet amour outré mène au mépris des lois. Foule à pieds joints l'honneur, le bon sens et nos droils. Sous le joug du pouvoir se jette avec furie.
Compte un homme pour tout et pour rien la patrie. J'en conclus qu'en tous lieux, surtout chez les Français, L'incertaine raison marche entre deux excès.
Et court, dès qu'un faux pas l'écarté de sa route, I)u bonheur qu'on espère au malheur qu'on redoute; Ainsi qu'un clair ruisseau captif entre ses bords. Qui, sans les inonder, leur verse ses trésors. Gonflé par un orage, en un torrent se change, Et roule sur les fleurs les débris et la fange. Si les lois, si les arts, le bon droit, le bon goiil, Si tout admet l'excès, si l'excès flétrit tout. Ami, la liberté n'en est pas plus complice Que toute autre vertu dont l'abus est un vice.
A son front virginal ma main n'a pas ôté Le bonnel phrygien qu*il n'a jamais porté.
Pourquoi donc, trop séduit d'une fausse apparence, Nommer la liberté quand tu peins la licence?
Eh ! que répondrais-tu, si quelque noir censeur. Trompé par tes accords et sourd à leur douceur. Dans la vierge immortelle à qui tu rends hommage Voulait voir cet esprit d'imposture et de rage Qui, sur les bancs dorés d'un concile romain. Présida dans Constance, un brandon à la main, De Jean Hus, en priant, signa l'arrêt barbare. Au front d'un Alexandre égara la tiare; Qui, le doigt sur la bouche, au fond du Louvre assis, Attisait les complots que soufflait Médicis, Et poussait Charles-Neuf, quand ses mains frénétiques Frappaient d'un plomb dévot des sujets hérétiques; Qui, se signant le front, l'air contrit, l'œil fervent. Pour immoler Henri s'échappait d'un couvent; Dont partout aujourd'hui la tortueuse audace Se mêle en habit court aux nouveaux fils d'Ignace; Qui prêche sous le frac, rampe sous le surplis , Cache son embonpoint sous sa robe à longs plis;
Malgré ses trois menions, vante ses abstinences, Se glisse incognito de la chaire aui finances. Résigné, s'il le faut, à sauter du saint lieu Dans le fauteuil royal où s'assit Richelieu?
Mais non, ce fanatisme est Tabus que je blâme, H n'a pas allumé ces traits de vive flamme Qui, par l'Aigle de Meaux à la muse inspirés, Brillenl comme un reflet de ses foudres sacrés. Il n'a pas modulé ces sons dont l'harmonie Semble un écho pieux des concerts d'Athalie.
Non, non, ce n'est pas lui que la lyre a chanté : C'est la religion, sœur de la liberté.
Un flambeau dans les mains, les ailes étendues. Des bras du roi des cieux toutes deux descendues. Chez les rois de la terre ont voulu s'exiler Pour affranchir l'esclave ou pour le consoler. Toutes deux ont ensemble erré parmi les tombes ; Toutes deux, s'élançant du fond des catacombes, Sous un même drapeau marchaient d'un même pas , Répandaient la lumière, et ne l'élouffaienl pas.
L une, le front paré des palmes du martyre.
Présente l'espérance aux humains qu'elle attire ;
Clémente, elle pardonne avec Guise expirant.
Embrase Fénelon d'un amour tolérant.
Guide Vincent de Paule, ensevelit Voltaire ; Brûle de chastes feux ces anges de la t^rre Qui sans faste et sans crainte à la mort vont s*offrir Pour sauver un malade ou Taider à mourir.
L'autre, le casque en tête et le pied sur des chaînes, Sourit à Milliade, inspire Démostbènes, Joue avec le laurier cueilli par Washington, Et l'offre aux dignes fils des Grecs de Marathon, Libres s'ils sont vainqueurs, et libres s'ils périssent. Qu'un poëte secourt et que des rois trahissent. Viens, et sans condamner nos cultes différents. Viens aux pieds des deux sœurs échanger nos sermenis. Éclairés par leurs yeux, réchauffés sous leurs ailes, Pour les mieux adorer unissons-nous comme elles, Et dans un même temple, à deux autels voisins. Offrons nos dons divers sans désunir nos mains.
Que j'aime le tableau de ta barque incertaine Cédant en vers si doux au souffle qui l'entraîne ! Au gré des flots mouvants, par la brise effleurés, Sous nos deux pavillons nous voguons séparés,
Mais, quel que soit le bord où tende notre audace, Pour nous montrer du doigt Técueil qui nous menace, Nous saluer d'un signe et d'un regard ami, Laissons tomber la rame élevée à demi.
Demandons l'un pour l'autre une mer sans orage, Un ciel d'azur, un port au terme du voyage.
Un vent qui nous y mène, et, propic*^ à tous deux, M'apportanl tes souhaits, te reporte mes vœux.