XXVI NOTICE
fois que retentissait le cri des opprimés, il trouvait un écho dans le cœur de Casimir. Déjà, quelques années auparavant, il avait niélé sa voix a celle des dérenseurs de la Grèce, (|ui combattait avec autant de courage, mais avec plus de bonheur, pour recouvrer son indépendance. Mais les infortunes des enfants de la Pologne lui inspirèrent une sympathie plus grande encore; il ne pouvait oublier qu'en l&H ils étaient dans les rangs de nos soldats pour repousser Tinvasion étrangère, et il pensait en les défendant acquitter une dette de la patrie. Parmi les vers qu'il publia, ob remarqua particulièrement la Varsovimtie, que les braves Polonais chantèrent plus d'une fois sur le champ de bataille.
Cependant ces divers travaux ne Temiiéchaienl pas de s'occuper du théâtre. Le tableau des Enfants (PEehward, de son ami Paul Delaroche, lui fit naître la pensée de mettre sur la scène cet épisode si touchant que Shakspeare a seulement indiqué dans liiclmrd III. il se livra avec un plaisir extrême h ce travail ; la peinture de l'amitié si naïve de ces deux enfants était pour lui remplie de cliarmes, aussi son œuvre fut-elle bien loi achevée.
La pièce avait été très*promplement apprise et répétée, lorsque, le jour même de la première représentation, par suite d'un rap|)ort adressé au ministre, et qui faisait crain* dre qu'elle ne donnât lieu 'a quelque trouble, un ordre supérieur intervint pour la suspendre. Casimir se résigna avec chagrin a cet ajournement, dont il ne pouvait comprendre le motif; mais les sociétaires de la Comédie-Française, qui fondaient de justes espérances sur celte tragédie, dont la privation en ce momenl leur paraissait avoir pour eux les plus graves cirnséiiuences , vinrent le trouver, et lui demandèrent
SUR CASIMIR DELAVIGNE. xxvn
avec instance de se rendre auprcs du roi, donl la bion veilla ncc pour lui élail connue, et de supplier Sa Majcslë de faire lever Tinterdit qui pesait sur son ouvrage. Qsimir céda après avoir fait quelques diflicuUés, et se rendit aux l^uileries. Le roi Taccueillit avec sa b.)nld accoulumoe, et, après avoir entendu sa demande, lui répondit : a Mon cher » Casimir, ce que vous désirez n'est pas en mon pouvoir ^ » je suis roi constitutionnel, mes ministres sont responsan blés, je ne puis donc pas dans cette circonstance donner n un ordre, mais je puis exprimer un vœu : allez de ma part » trouver M. Thiers (il élail alors ministre de Tinlérieur), » et dites-lui que je serai heureux s'il peut vous roi.dro voire » ouvrage, à la représentation duquel je ne vois aucun » inconvénient. »
Casimir s'empressa de suivre le conseil du roi, et de porter Ix M. Thiers les paroles bienveillantes de Sa Majesté. Ce minisire le reçut de la manière la plus favorable, et, après une légère discussion , autorisa la représentation des Enfant* cTÊdouard, qui eut lieu le soir même avec un succès complet et sans provoquer le moindre désordre.
A une heure du matin nous étions encore près de lui , et nous le félicitions sur sa nouvelle victoire, loisqu'un courrier arrivant de Neuilly lui apporta une lettre du roi conçue en ces termes :
« Neuilly, le samedi 18 mai 1833, à minoit.
» J'apprends avec un grand plaisir, mon cher Casimir, » le succès de voire pièce , el je ne veux pas me coucImt » sans vous en avoir fait mon compliment. Vous savez com-
xxvin NOTICE
M bien j'ai toujoui*s joui de tons ceux que vous avez ob- M tenus; mais je jouis doublement de celui-ci, et je vous en » félicite de tout mon cœur. Il vous vaudra une bonne nuit » et à moi anssi.
N Donsoir.
Casimir ne fut pas surpris de ce nouveau témoignage de bonté, mais il en fut profondément touché. II y fut d'autant plus sensible que Tesprit de parti cherchait ^ donner k son ouvrage les interprétations les plus ridicules et les plus contraires aux intentions de Tauteur. J'ai retrouvé dans ses papiers la copie d'une réponse qu'il adressait alors li la lettre d'une personne dont le nom m'est inconnu. Je crois devoir placer ici cette réponse, qui fera connaître en même temps les allégations qu'il s'était cru obligé de repousser et les principes invariables qui ont toujours dirigé sa conduite politique :
Cl Monsieur,
)) Je suis heureux que mon ouvrage ait pu vous intéresser » un moment; mais, permettez-moi de vous le dire , nous » ne sommes pas plus d'accord sur le présent que sur le » passé. Je pense, et le public a été de mon avis, qu'il n'y va aucun rapprochement possible entre l'usurpation in- » contestable que je flétris dans ma tragédie et une révo- » lution, h laquelle je m'honore d'avoir pris part, qui a été » faite par l'immense majorité des Français, au nom des lois » et dans un sentiment de défense légitime. Le contrat une » fois rompu par celui (|ni avait juré de le faire respecter.
SUR CASIMIR DELAV1G^E. x\ix
» le peuple n'a point usurpé les droits du monarque , mais » il est rentré dans les siens. Souverain après la victoire, il » a conféré un pouvoir devenu sa conquête au prince dont le M caractère connu lui offrait le plus de garanties. Le nou- » veau monarque que la volonté nationale a placé sur un » trône vacant est donc roi de lait et de droit , roi par la » grâce du peuple ^ et c'est , à mon sens , la seule légiti- » mité raisonnable aujourd'hui , la seule possible. Elle re- V pose sur des bases durables : la dignité , la liberté et la » volonté de tous.
» Je vous devais , monsieur , cette profession de foi pour » ne pas vous laisser dans Terreur sur mes sentiments et w mes principes. Vous voyez qu'ils diffèrent beaucoup des » vôtres. Je n'en lirai pas moins avec un vif intérêt l'ou- » vrage que vous avez bien voulu m'envoyer, et je fais pour » votre conversion politique tous les vœux que vous m'a- » dressez pour la mienne.
» Recevez, monsieur, etc., etc.
» Casimir Delavigne. )>
La santé de Casimir, qui s'était raffermie pendant son voyage en Italie , commençait à s'altérer de nouveau d'une manière très-grave. Il éprouvait fréquemment des douleurs de foie extrêmement violentes. Les médecins ne regardaient pas ce mal comme pouvant attaquer les sources de la vie ; mais le malade n'en éprouvait pas moins des crises tellement vives qu'il se sentait tout li fait hors d'état d'écrire un ouvrage en vers.
11 s'était rendu à La Madeleine , retraite charmante en Normandie, où il passait presque tous les étés, qu'il aimait