‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 35 sur 78 · LE RETOUR DU BAL · texte numérisé non relu

LE RETOUR DU BAL

Florence,

« Vanina, je plains voire veuvage^ Vous Taimiez tant, cet époux qui n'est plus!

Partez, fuyez : faut-il sur ce rivage Vous consumer de regrets superflus ! »

Pour la Toscane aux campagnes fleuries Die a quitté les lagunes chéries , Où ses beaux yeux pleuraient soir et matin ; Et de TArno les bords ont tant de charmes Que le sourire est éclos sous ses larmes Aux doux rayons du soleil florentin.

Qui n'a pas vu Fange de la Toscane, L'ange aux yeux bleus, Tenfant de Vaniua, Le cher objet de son culte profane , L'unique enfant que Fhymen lui donna?

Sans cette fleur que son cœur divinise, Sans cette fille, eAt-elle fui Venise?

Comment jamais en former le dessein , De Taccomplir où trouver le courage, Si Vanina n'eût senti ce doux gage D'un chaste amour s'agiter dans son sein ?

Dieu, quelle enfant! elle est belle, mais belle., Rien je n'ai vu de pareil en beauté.

CllA.M I. 163

Rêvez donc mieux ; opt)Osez un modèle, Mêaie en peinture , à la réalilé.

Courez Pitti ^ cherchez dans la Rotonde Chef-d'œuvre égal à celte tête hlonde.

Voici TAlbane et Raphaël d'LVbîn :

Cherchez... Mais non; de leur main renohimi'c One ne vola sur la toile animée Amour si beau ni si beau chérubin.

Le croiriez-vousPj'en douterais moi-même Si Vanina ne m'eût Tait ses aveux :

Le croiriez-vous ? jamais Teau du baptême De cet enfant n'a mouillé les cheveux.- Je vous surprends*, mais c'est ainsi. Sa mère A fait un vœu dans sa douleur amère :

Serment de veuve! et ce n'est pas chez vous , Bons habitants de la chaude Italie, Ailleurs ne sais , que jamais veuve oublie Le serment fait h l'ombre d'un époux.

Klle a promis a celle ombre adorée , Le bras tendu vers son froid monument,

Que de Saint-Marc la coupole dorée Serait témoin du pieux sacrement.

Cétait lui dire : « A revoir, toi que j'aime! Si je te fuis pour un autre toi-même , Je reviendrai de la cité des fleurs , Et, sur le marbre où glacé tu reposes , Nous serons deux pour effeuiller les roses ; Deux nous serons pour répandre des pleurs. »

« — Eli! pourquoi donc n'être pas revenue i' A-t-elle eu peur des brigands sur nos monlsi^ De miss Nelfort Taventure est connue, Et les a faits plus noirs que des démons.

— Bon! toujours vain, le voyageur vulgaire Parle beaucoup de ceux qu'il ne voit guère.

G)mme romans, tous ces Taits sont niés Par Yanina, disant quand on les conte :

A beau mentir qui sur TApennin monte!

Et nos brigands sont bien calomniés.

» — A-t-ellc eu peur du feu qui sur la crêle D'un volcan mort brille h Pictra-Mala?

CHANT l 165

— Non : de l'enfer la flamme Tinquièlip^ Mais elle ril de celle flamme-lk.

— I.ofs elle a craint en fendaul les laguiiei^ De rOcéan les grandes inforlunes»

— Non; elle sait qn'cn clëpît des autans , L'eau si bien dort aux sabler de Fusiiie, Que du rameur la voilure marine

F*eut sur Fazur y glisser en tous lenips.

w — Elle aurait donc^ celle mulaneoU()ue, Qui tant [fleurait, oublié son époux, Ojmme le sien la mer xAdriatiiiue ?

— Ah! fi, riiorreur! marquis, que diles-vouH:^

— Que dans ses fers, loin de Tombre plaintive. Ici, comtesse^ Amour la lient captive ;

Des cceurs de veuve Amour esl grand larrori

— De le redire avez-vous bien raudace!

Tenez, marquis, vous lisez Irop Boccace, Et ce mot-là sent le Décamcron.

» — Alors |>ounjuoi? — Par la raison qu'elle aime Ce que j'aimais ijuand j'avais mes vingt ans :

Î66 LiN MlllACLE.

Théâtre, M, course, et douceur suprême Du far nietoe^ ce roi des passe-temps.

Elle aime tout, mais eocor plus sa fille ^ Quand de Léa Toeil animé pétille, Sous ses regards, de joie et de santé, Son cœur se pâme, un doux émoi Tinoade, Et, j'en conviens, elle oublirait le monde Pour un souris de cet enfant gâté. »

Sur ses cheveux poser une rosette,

Puis la baiser^ y joindre un bijou d or ,

Puis la baiser ; ouvrir sa collerette ,

Puis la baiser , et la baiser encor ^

Puis dans son char faire k la ville entière

Voir cet amour qui rit à sa portière-,

Puis, quand David chante à la Pergola,

L'y faire voir^ la conduire ^ Téglisc,

Pour Uieu d'abord , mais aussi pour qu'on dise :

a Quel bel enfant! » son bonheur, le voilk.

Avec douceur l'archevêque la blâme :

« Si tout II coui) '^i^^i rappelait à lui

CHAPj T I. |p7

\olre Léa... pilme^-vous! inais son àmc, Où sa chère àme irait-elle aujourd'hui?

Non daos les flots de cette me^ ardente, Si bien décrite aux noirs tercets dn Peinte, Mais dans des lieux où le Seigneur défend Que jamais fille habite avec sa mère, Et loin du ciel, où vous irez, ma chère...

Comprenez- vous le ciel sans votre enfant?

» — Pour ré}>aref ma cuqpable imprudence,

Je pars, je pars* bon cardinal Bembo;

Mais ce soir, non : chez le grand-duc je danse,

Et pour Léa ce bal sera si beau !

Mais pas demam : je vais h Vallombreuse ,

Et cet espoir rend Léa trop heureuse.

Le jour d'après, comment y consentir?

Dans rOtello votre grand ténor chante ,

Et pour Léa, que la musique enchante.

Mais, cardinal, je promets de partir! »

Elle remet de semaine en semaine; Pourtant sa fille a cinq ans révolus.

Mais hooneur soit ^ la pourpre romaine!

Au cardinal on ne résiste plus Passé demain , où la fille accompagne Sa mère au bal chez l'envoyé d'Espagne.

Léa le veut : on rhabille en Amour.

Quoi! sur ses yeux une gaze légère!

On Tôlera , j'en jure par sa mère ; Ce bal vaut bien qu'on retarde d'un jour.

n vient, ce jour; Tenfant ouvre avec peine Ses yeux battus; oui, Léa n'est pas bien.

Quatre docteurs sont venus, hors d'haleine, Et, tous les quatre, ils ont dit : « Ce n'est rien. « Un tel accord m'eût donné des alarmes ; Mais de la mère il a séché les larmes.

Vous comprenez qu'elle renonce au bal ; Puis elle cède à la voix d'une amie :

c( Oui, quand Léa sera bien endormie.

Tout k Tait bien , j'irai donc; mais c'est mal. »

L'épi d'argent, jeté vaille que vaille,

Se mêle aux fleurs qu'on |K>se en la coiffant;

Que voalez-voas? Sans cesse ii faut qu'elle aille De sa toilette au berceau de FenranL Son corps qui fuit par trois fois se dérobe Aqx bras levés qui lui teodaient sa robe :

Tout en dormant son bel ange parlait.

Le landau part, il est parti... Mais, folle , Ellle revient, et vers son enfant vole :

EUle a rêvé que Léa l'appelait.

Bal enchanteur ! . . . quels accords ! quelle ivresse ! Feax suspendus, reOets des diamants.

Tout réblouit , et d'un peu de tristesse Ses yeux voilés, n'en sont que plus charmants. Elle ne peut entendre le mot belle, Sans regarder si sa fille est près d'elle.

« Vous vous trompez, pour être plus à nous De votre effroi devenez donc maîtresse :

Car c'est k vous, Vanina, qu'on s'adresse , Et ce mot belle , il était dit pour vous. »

L'archet vainqueur Tentraine enfin, l'emporte Entre les bras ouverts |K)ur l'enlacer ,

f7q UN MIRACLE.

Quand ce (^iffiniire : « pije pxpire, elle f»\ piorU^!

Eq rarrëtant so^daiq viea( la glacer.

(( Morte! qui donc? mon e»fant!... » pi^lpinbe,

Puis, rappelant sa Torce qui ^uccqmhe,

Elle renaît, semble vivre à moitié ,

Et par reQort d'une vertu plus m&le

Sur ses genoux se relèvç , mais pâle ,

Pâle k navrer tous les coeurs de pitié.

Comme ^le eût fui vers sa tillp élancée, Si la stupeur n'e<^( enchaîné $es pas ; Elle est muette, immobile, iqsensée, N'entend plus rien, ne voit plus, ne sent pas. Mais sur son front ses cheveux se hérissent ] Mais regardez ses bras qui ^ roidissept , Sans rendre un son, ses lèvres se mouvant :

Beauté, douleur, épouvante çt silence, C'est la statue, idole de Florence ] De Niobé c'est le marbre vivant.

Un cri perçant sort du fond de son âra<\ Loin du palais, pour l'atteindre, volez!

Car sa terreur a (fes} ailes de Qamine.

BrîliaDis et fleurs au ?en| s'en $on( allés ^ Contre la pierre en fuyant elle frappe Son pied sanglant, qui du sa0i) s'écliaitpe ; Mais elle arrive^ elle court au berceau , Désespérée, et pourtant elle espère.

Hélas! en vain, ce berceau, pauvre nic|*e, N'en est plus un : ce n'est pli» qu'un tomlieuu.

D'un mal soudain V^Ueintp convulsivo T'a ravi tou^ oui, tout en iiq moment.

« Et j'étais loin, lorsque sa voix p)aintiv(3 A son secours m'appelait vainement !

Léa, Léa! pourquoi l'ai-je quittée?

Comme a la mort je l'aurais disputée!

Ah! d'une mère un baiser peut guérir ^ Mais je riais, mai^ Teniant que j'^do^e , Léa mourait et je dansais encore :

Morte est Léa, j^ n'ai plus qu'il mourir.

)> Quand je mourrais, me serais-tu rendue, Moitié de moi , cher plaisir de mes yeux ?

Gomme ici-bas , aux cieax je t'ai perdue; Sans mon enfant qoel désert que les cieux!

Et de mes bras pour toujours envolée, Des bras de Dieu ma fille est exilée , Et c'est par moi! Mon sort est mérité; Mais quel tourment qu'une absence éleraelle ! Loin d'elle un jour me durait tant! Loin d'elle Que me sera toute l'Éternité? »

Elle est en proie k cette idée horrible , Sans que sa voix puisse rien murmurer, Et ce sommeil si tristement paisible, Ses yeux hagards s'y fixent sans pleurer.

Lorsque Léa répandait quelques larmes, Elle accourait palpitante d'alarmes , Ne rêvant pas de plus affreux malheur; Et maintenant que lui demande-t-elle?

Ce qui glaçait son âme maternelle, L'infortunée, un soupir de douleur.

Mais c'en est fait! tes lèvres qui sont closes. Aimable enfant , jamais ne s'ouvriront ,

Et tes beaux yeux qui disaient tant de choses ,

Fermes aussi , plus ne lui parleront.

De Vanina les deux genoux fléchissent ,

Et de ses mains les doigts tremblants s'unissent :

Devant le Dieu qui vient de Taccabler,

Sans Taccuser, son respect s'humilie,

Et sa douleur parait s'être affaiblie,

Puisque ses pleurs commencent ^ couler.

Elle choisit les roses les plus belles Que le matin Léa lui vint offrir ; Pauvre Léa, qui, prenant pitié d'elles, Disait : « Demain , je les verrai mourir. »

Las! elle est morte, et sa mère environne Son Tront glacé de leur Traiche couronne.

Ah! laissez-la, les yeux sur son trésor, Parer ce front plus pâle que l'albâtre :

Plaisir dernier d'un amour idolâtre Qui veut que morte elle soit belle encor.

Sous les ciseaux sa chevelure cric *, Non pas la tienne ; eût-elle, celte main ,

174 UN MIUACLE.

Sur les cheveux , créature chérie; Porté du fer le tranchant inhumain ?

Morne, elle pail, prenant avec ses tresses, Qu'ont tant it fois dénoué tes caresses, Tous les bijokîi dont bile éfit fait les tiehs ; Puis, comme au temps oft dans ton exigence Tu te fâchais pour un moment d'absence, Vers toi se pehche, eh disant : « Je révierts! »

Sur le chemin qu'elle suit en silence, Chacun la plaint et n'ose lui parler.

Eh! que lui dire? Est-il cœur ^ Florence , Cœur assez froid pour l'oser consoler?

Mais, défaillante, elle ne put se taire Quand elle vit les murs du bapiistère :

(c Hier encor, j'aurais pu la sauver; Et si mes bras, un jour avant sa perte, A l'eau céleste ici l'avaient offerte, Mon &me au moins saurait où la trouver. »

Elle entre enfin dans l'église pit>chaine, Et, contemplant la Mère des douleurs,

Noo loin du seuil où le remords TeDchalae,

Offre h geooux ses dons mouillés de pleurs.

Humble, elle dit : « Prenez, Vierge adorée,

Ces diamants dont je l'aurais parée,

Et qui pour moi sont des biens superflus;

Prenez aussi la chevelure blonde.

Qu'elle aimait tant : rien ne m'est plus au monde ,

Plus rien jamais, puisque Léa n'est plus ! »

Lors elle prie ; et qu'il était sincère,

Ce repentir si long-temps contenu !

Ah ! cette mère, aux genoux d'une mère ,

Eut un langage à la terre inconnu.

Que lui dictait ce repentir si tendre?

Nul ne l'a su; mais, ému de l'entendre,

Le marbre saint sembla gémir tout bas.

Et de la Vierge une larme divine

Alla tomber sur la joue enfantine

Du Fils de Dieu, qui dormait dans ses bras.

CHANT DEUXIEME-

Li:S LIMBES,

Comme ud vain révc dti ma tin, Un parfum vague ^ un bruit lointain , C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire^ Liens qu*a peine vient éclairer Un jour cjui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer.

Jamais n'expire.

Partout cette demi-darté Dont la morae tranquillité Suit un crépuscule d'été,

On de Taurore Fait pressentir qae le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n est plus, quand le jour

N'est pas encore!

Ce ciel terne, où manque un soleil , N'est jamais bleu, jamais vermeil ] Jamais brise , dsms ce sommeil

De la nature, N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant , Dont Teau n'a point de mouvement ,

Point de murmure.

L'air n'entr'ouvre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur,

Gomme les lis ont la candeur

DeTinnocence; Sar leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaox muets :

Dans le ciel , Tonde et les forêts,

Tout est silence.

Loin de Dieu, là, sont renfermés Les milliers d'êtres tant aimés, Qu'en ces bosquets inanimés

La tombe envoie.

Le calme d'un vague loisir, Sans regret comme sans désir.

Sans peine comme sans plaisir,

C'est là leur joie.

Là, ni veille ni lendemain !

Ils n'ont sur un bonheur prochain , Sur celui qu'on rappelle en vain , Rien à se dire.

Lears sanglots ne troablent jamais De Tair Tinaltérable paix ; Mais aussi leur rire jamais N'est qu'un sourire.

Sur leurs doux traits que de pâleur!

Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur

Donnait Tenvie!

De leurs yeux, qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n'est pas la mort,

N*est pas la vie.

Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité!

Ils se couronnent sans gaité De fleurs nouvelles.

Ils se parlent, mais c'est tout bas^ ]U marchent, mais c'est pas \\ pas;

CIIAWT M. tSt

Us valent, mais on n'eiUead pas Battre leurs ailes.

Paroii tout ce peuitlc eharinaiit , Qui se meut si nondialammcni , Qui fait sous son balancement

Plier les brandies, Quelle est celle ombre aux blontb cheveux , Au regard timide, aux yeux bleus.

Oui uc mêle pas îi leurs Jeux

Ses ailes blanches ?

Elle arrive, et, (antônie aile,

Elle n*a pas encor volé \

L'effroi dont son cœur est trouble,

J'en vois la cause :

N'est-ce pas celui tpie ressent La colombe qui, s'avaiH^ani Tour essayer son vol naissant .

Voudrait e( n'ose?

NoQ ) dans ses yeux roulent des pleurs.

Belle eofaut, calme tes douleuis; Lk sont des fruits, Ik sont des fleurs

Dont tu disposes.

Laisse-toi tenter, et, crois-moi, Cueille ces roses ss^ns effroi; Car, bien que, p&les comme toi.

Ce sont des roses.

Triomphe en tenant à deux mains

Ta robe pleine de jasmins ;

Et puis, courant par les chemins,

Va les répandre.

Viens, tu prendras en le guettant L'oiseau qui, sans but voletant, N'aime ni ne chante, et partant

Se laisse prendre.

Avec ces enfants tu joûras; Viens, ils tendent vers toi les bras :

Oji danse tiisleniciil là-bas.

Mais UE y danse.

Pourquoi penser, pleurer ainsi?

Aucun eiîfont ne pleure ici,

Ombre rêveuse; mais aussi Aucun ne pense.

Dieu permei-îl qu'un souvenir Laisse ton cœur entretenir D'un bien qui ne peut revenir

L'idée amère?

« — Oui, je me souviens du passé.

Du berceau vide où j'ai laissé Mon rêve à peine commencé,

El de ma mère. »

CHANT TROISIEME

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