‹ Œuvres complètesChapitre 162 sur 324 · ACTE II, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE X

BEN-SAÏD

Ignorant ses griefs, comment le juges-lu? Cesl cruauté pour toi, mais pour lui c'est vertu.

LE CID

De repousser les vœux d'un vieillard qui le prie?

BEN-SAÏD

H pria des vieillards sans fléchir leur Turie.

LE CID

D'un père, Ben-Saïd?

BEN-SAÏD

On l'a privé du sien.

LE CID

N'a-t-il donc jamais vu pardonner un chrétien?

BEN-SAÎD

Toi seul^ ton Dieu pourtant ordonne la clémence ; Mais le sien la justice.

LE CID

Et fût-ce la vengeance, En rendant pleurs pour pleurs et trépas pour trépas , On accorde un tombeau.

BEN-SAÏD

Son pore n'en eut pas ; Sa mère en expirant n'en a pas eu... sa mère! L-ne femme!

le''cid.

Est-il vrai?

BEN-SAÏD

Celte douleur amère.

Leur fils la sent encor : de tous les prisonniers Faits dans leur ville en cendre, ils étaient les derniers.

Ces deux hardis croyants portaient si haut la télé,

Et confessaient si haut la loi de leur prophète.

Qu'on rendit h plaisir leur supplice plus lent;

L'outrage s'y mêla : de son glaive insolent

L'Espagnol les força de baiser la poignée

Dont il collait la croix sur leur bouche indignée,

A leur aide, en riant, appela Mahomet,

Autour de leurs deux corps qu'un brasier consumait,

Et par trois fois, aux cris d'une foule grossière.

En jeta dans les vents la brûlante poussière.

Voilà ce qu'il a fait; guerrier, veux-tu savoir

Ce qu'a fait à son tour leur fils au désespoir?

LE CID

Achève.

BEN-SAÏD

11 a juré le saint nom de sa mère , Le nom plus saint encor de son vénéré père , Et les chairs et les os de leurs corps qu'on brûla. Et leur cendre lancée k la face d'Alla, Que jamais les chrétiens ne répandraient la terre Sur un chrétien par lui frappé du cimeterre, A moins qu'en succombant, délié de sa foi. Lui-même d'un vainqueur il n'eût subi la loi. Que de soleils depuis, que de froides rosées Ont passé sur des chairs par lambeaux exposées Au bec vengeur de l'aigle, et combien d'ossements Ont, de chairs dépouillés , blanchi sans monuments! Mais, avant qu'il soit las de châtier ta race. Combien d'autres encor blanchiront sur sa trace ! Car son bras est mortel k qui l'ose braver , Et le vainqueur qu'il cherche est encore à trouver.

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