LETTRE LXXXVII I
A M. VKRNirr, l'ASTKUK SLlSSi:
Si je ne suis pas trop présomptueux, Monsieur, pour répondre à une question qui n'est que très incidemmenl de mon ressort, je vous dirai que je suis très fortement de votre avis, et qu'il ne faut point, dans une traduction de la Bible, employer le terme de Vous au singulier. Vos raisons me paraissent extrêmement solides. Je pense qu'une version de l'Écriture n'est point une affaire de mode, ni même une affaire d'urbanité.
2° Il me semble que l'esprit de la religion protestante a toujours été de ramener les traductions de l'Écriture à l'original. 11 ne faut donc point, en traduisant , faire attention aux délicatesses modernes. Ces délicatesses mêmes
i. Sur.Iafob Vcrnfit, et ses roliUioii^ avec .\[oiitesqiiiou, voyez notre Introduction à V Esprit des Lois, i. III, p. \xu et suiv.
Jacob Vcrnol, no à Genève, le 29 août, 1098, iiiorl le 2 mars 17S9. 11 a publié (les Lettres sur la coutume conrenue d'employer le vous au lieu liu TU, ef snr la question : Doit-o» emploijrr le tutoiement dans les versions de la Bible ? La Haye, 17:)2.in-12. (Havevkl.^
LinillES l'AIMlI.IÈRKS. 347
lie sont point tant des délicatesses, puisqu'elles nous viennent de la barbarie.
3° Le style de l'Écriture est plus ordinairement poétique, et nous avons très-souvent gardé le toi pour la poésie :
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire ' ;
ce qui est bien autrement noble, que si Desprcaux avoit
dit :
Grand roi, cessez de vaincre.
/i" Dans votre religion protestante, quoique vous ayez voulu lire votre Bible en langue vulgaire, vous avez eu pourtant l'idée d'en conserver le caractère original, et vous vous êtes éloignés des façons de parler vulgaires. Une preuve de cela, c'est que vous avez traduit la poésie par la poésie.
5" Notre Vous étant un défaut des langues modernes, il ne faut point choquer la nature en général, et l'esprit de l'ouvrage en particulier, pour suivre ce défaut. Je crois que ces remarques auroient lieu dans quelque livre sacré de quelque religion quelconque, comme XAlcoran^ les livres religieux des Guèbres, etc. Comme la nature de ces livres est de devoir être respectés, il sera toujours bon de leur faire garder leur caractère original, et de ne leur donner jamais des tours d'expressions populaires. L'exemple de nos traducteurs, qui ont affecté le plus beau langage, ne doit pas plus être suivi que celui du prédicateur du Spectateur anglais, qui disoit que, s'il ne craignoit pas de manquer à la [)olitesse et aux égards qu'il