A NAPLES
Je suis à Paris depuis quelque temps, mon cher Comte. Je commence par vous dire que notre libraire Iluart sort de chez moi, et il m'a dit de très-bonnes raisons qu'il a eues pour vous faire enrager ; mais vous recevrez au premier jour votre compte et votre mémoire.
Vous avez une boîte pleine de fleurs d'érudition que vous répandez à pleines mains dans tous les pays que vous parcourez. 11 est heureux pour vous d'avoir paru avec honneur devant le pape * ; c'est le pape des savants : or, les savants ne peuvent rien faire de mieux que d'avoir pour leur chef celui qui l'est de l'Église. Les offres qu'il vous a faites seroient tentantes pour tout autre que pour vous, (fui ne \ous laissez pas tenter, même par les apparences de la fortune, et qui avez les sentiments d'un homme qui l'auroit déjà faite. Les belles choses que vous me dites de M. le comte de Firmian^ ne sont point entièrement nouvelles pour moi : il est de votre devoir de me procurer l'honneur de sa connoissance ; et c'est à vous à y travailler, sans quoi
1. Boiioit XIV, l'ayant fait agirgcr h VAcadémie de l'Iiisloire romaine, il avoit lu une dissertation sur le Préteur des Etrangers en présence de Sa Sainteté qui assistoit régulit'îi'ement aux assemblées qu'il faisoit tenir dans le palais de sa résidence. Cette dissertation fut imprimée à Rome, et est insérée dans les Mémoires de l'Académie du Cortone, t. VII. (Giasco.)
2. Alors ministre impérial à Naples, et actuellement ministre plénipotentiaire des l-^tats de Lomhardieîi Milan, admirateur des ouvrages de M. de Wontosiuieu, et ami des gens de lettres de tous les paj's. (G.)
LETTRES FAMILltRliS. 429
VOUS avez très-mal fait de me dire de si belles choses. Je ne me souviens point d'avoir connu à Rome le père Gontucci'. Le seul jésuite que je voyois étoit le père Vitri, qui venoit souvent dîner chez le cardinal de Polignac : c' étoit un homme fort important ^ qui faisoit des médailles antiques, et des articles de foi.
J'ai droit de m'attendre, mon cher ami, que vous m'écriviez bientôt une lettre datée d'Herculée', où je vous vois parcourant déjà tous les souterrains. On nous en dit beaucoup de choses ; celles que vous m'en direz, je les regarderai comme les relations d'un auteur grave ; ne craignez point de me rebuter par les détails.
Je suis de votre avis sur les querelles de Malte * , que l'on traite de Turc à Maure ; c'est cependant l'ordre peutêtre le plus respectable qu'il y ait dans l'univers, et celui qui contribue le plus à entretenir l'honneur et la bravoure dans toutes les nations où il est répandu. Vous êtes bien hardi de m'adresser votre révérend capucin : ne craignezvous pas que je ne lui fasse lire la Lettre persane sur les capucins ?
Je serai au mois d'août à la Brède. O rns^ quando te aspiciam^ I Je ne suis plus fait pour ce pays-ci, ou bien il
t. Bibliothécaire du Collège romain et garde du cabinet des antiquités que le père Kircher laissa à ce collège. (G.)
2. Ce jésuite avoit à, Rome beaucoup de part dans les affaires de la constitution Unigenitus, et brocantoit des médailles. On connoissoit son projet d'un nouveau saint Augustin, pour l'opposer à l'Augustin ûe Jansenius : ses principes là-dessus otoient tels que les paradoxes du père Hardouin n'eussent fait que blanchir; et le pclagianisme se scroit renouvelé dans toute son étendue. (G.)