‹ Œuvres complètes;Chapitre 309 sur 312 · VII · texte numérisé non relu

VII

fi82 VOYAGE

Chez les mortels, sa distraction passeroit peut-être pour fierté; car souvent ceux qu'on accuse y sont les moins sujets. Ne vous y trompez pas, Diphile, tel ne vous paroît méprisant que parce qu'il ne comprend pas qu'on puisse l'être; il s'abandonne à sa pensée, ou à sa nonchalance naturelle; et s'il croyoit qu'on put soupçonner quelqu'un de fierté, il s'appliqueroit à détromper ceux qui l'en soupçonnent. Ah! Nymphe, que ne pense-t-on ailleurs comme on pense à Paphos^.

Dès que nous eûmes perdu la troupe de vue, nous continuâmes l'entretien que l'arrivée de Mercure avoit interrompu. La Nymphe me fit un discours charmant sur la vraie délicatesse; elle m'enseignoit l'art de conserver les plaisirs qu'on connoît, et de faire naître ceux qu'on ne connoît pas, quand nous arrivâmes au pavillon des songes.

Ah ! m'écriai-je, voilà un songe qui ne me quitte point ; c'est lui qui rassemble tous les charmes de Mélite. Cette nuit encore... mais pourquoi aimer ce trompeur? Mon réveil me le fait trouver si cruel?

J'aperçois, dit Zélide, celui qui me touche le plus ; il me représente Lycas tendrement couché auprès de moi - ; toutes les nymphes l'admirent : qu'il est charmant, disentelles ! 11 est digne de Vénus ; qu'il est heureux ! Oui, répond Lycas, d'aimer Zélide et d'en être aimé.

Mais dans tous ces songes, je n'en vois aucun que la jalousie ait pu former. La jalousie, s'écrie Zélide, on ne la connoit point à Paphos ; ses .songes volent à la suite de rilymen; et l'Amour ne la connoit que pour s'en défendre. On évite ici ces soupçons, ces plaintes, ces justifications.

1. Est-ce une, allusion à la distraction bien connup do Montesquieu?

2. A. Il me représente Palniirc, tendrement couché sur mon sein.

A PAPIIOS. 483

dont tant d'amants se font une habitude. Vénus ne s'ofTense pas des reproches de Yulcain ; mais ceux de Mars ont décidé pour Adonis.

L'amour-propre fait souvent naître les sentiments de jalousie qu'on attribue à l'Amour.

On ne peut déguiser sa pensée devant les Dieux ; et, j'entendis un jour dans le temple de Cythère une bergère qui s'adressoit ainsi à la Déesse : « Je croyois aimer Nicandre, « et Elismène qu'il aimoit excitoii dans mon cœur la plus (( cruelle jalousie. Grande Déesse, je viens à ces autels te (( rendre grâces de m'avoir guérie. J'aime Mirtile, et je « sens bien aujourd'hui qu'Elismône ne me rendoit jalouse « que parce qu'elle triomphoit avec moins de beauté que « moi. » Ainsi l'on croit aimer, et l'on n'est que jaloux.

On aime aussi quelquefois sans croire aimer, reprit Zélide. Une jeune Nymphe destinée aux autels de Vénus, lui disoit un jour dans ce même temple : a Je n'aime rien ; « mais puisque je ne puis être prêtresse de la mère d'Amour « sans sentir ses feux, faites, puissante Déesse, qu'il me (( brûle pour Palmire*. » Palmire aimoit la nymphe; mais il n'en avoit pas fait l'aveu. Il étoit au temple, il entendit sa prière, et sûr de son bonheur, il courut tout transporté déclarer son amour. Je croyois n'aimer rien, lui dit la Nymphe, mais ce que je sens à l'aveu que vous me faites, m'apprend, Palmire, que mon cœur est à vous depuis longtemps.

Nous arrivâmes, en nous entretenant ainsi, dans un bois de lauriers, où Zélide se plaît à venir rêver. Le soleil y donne un jour si tendre, qu'on diroit qu'il reconnoît encore Daphné sous l'écorce de cet arbre.

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