DÉFECTION DES CORPS SAVANTS
En publiant la découverte qu'on était si loin d'espérer, la théorie des destine'es générales, expliquons au siècle pourquoi elle a été manquée par ses grands hommes, entre autres par Newton qui effleura le secret , et comment il se fait qu'elle devienne la proie d'un intrus, d'un homme étranger aux sciences. Tant de fois on a vu la fortune se jouer des efforts du génie, accorder à des jeux du hasard les inventions précieuses ; faut- il s'étonner qu'elle en ait agi de la sorte dans la grande affaire du calcul mathématique des destinées !
Indépendamment des faveurs du hasard , il en est aussi pour la témérité : audaces fortuna juvat. On voit fréquemment les casse-cous réussir là ou échouent les hommes de l'art (Voyez le paragraphe Elphi-Bey (III, 5). Les savants mêmes n'ont souvent du leurs succès qu'à des procédés de casse-cou. Kepler avoue qu'il opérait au hasard, quand il découvrit la fameuse loi des carrés de temps périodiques proportionnels aux cubes des distances. Il est donc avéré qu'en fait de découvertes, la témérité et le hasard entrent en partage avec le génie et la science. Newton, à ce qu'on assure, ne dut qu'à un coup fortuit, à la chute d'une pomme , le calcul de la gravitation, que Pythagore avait entrevu et manqué 25 siècles auparavant.
C'estassez répliquer au reproche d'intrus et de favori du hasard. A tort ou à raison, je tiens la perle qui a échappé aux favoris de la science , et c'est à moi de les remontrer sur les fautes qu'ils ont commises dans la recherche du trésor.
Les sophistes modernes, et surtout ceux de France, ont généralement la prétention d'expliquer l'unité du système de la nature : jamais pourtant on ne fut plus éloigné d'études régulières sur ce sujet; aussi n'a-t-on pas acquis la moindre notion sur l'unité générale qui se compose de 5 branches , savoir : Unité de l'homme avec lui-même ;
Unité de l'homme avec Dieu ; Unité de l'homme avec l'univers.
Il sera démontré dans cet ouvrage, que les sophistes ont depuis 3,000 ans oublié ou négligé à dessein d'étudier la première des 5 unités, celle de l'homme avec lui-même, et spécialement avec ses passions qui , hors de l'état sociétaire, sont en discorde générale (58) et entraînent a la perdition l'individu même qu'elles dirigent.
Cette duplicité d'action, cette dissidence de l'homme avec luimême , a fait naître une science nommée Morale, qui envisage la duplicité d'action comme état essentiel et destin immuable de l'homme. Elle enseigne qu'il doit résister à ses passions, être en guerre avec elles et avec lui-même ; principe qui constitue l'homme en état de guerre avec Dieu, car les passions et instincts viennent de Dieu, qui les a donnés pour guides à l'homme et à toutes les créatures.
A cela on réplique par de doctes amphigouris sur l'intervention de la raison que Dieu nous aurait, DIT-ON, donnée pour guide et modérateur des passions ; dVu il résulterait :
1°. Que Dieu nous aurait subordonnés à deux guides inconciliables et antipathiques, la passion et la raison (duplicité théorique).
2°. Que Dieu serait injuste envers les 99/100me\ des hommes , à qui il n'a point départi cette raison nécessaire à lutter contre la passion: le peuple, en tous pays, barbare ou civilisé, est sans raison ; quant aux sauvages , ils ne connaissent que la passion ( duplicité distribua ve).
3°. Que Dieu, en nous donnant pour contre-poids la raison , aurait agi en mécanicien inepte ; car il est évident que ce ressort est impuissant , même chez le 100e. des hommes qui en est pourvu , et que les distributeurs de raison, comme un Voltaire, sont les gens les plus asservis a leurs passions ( duplicité pratique ).
Ainsi nos doctrines d'unité de l'homme avec lui-même, débutent par placer l'homme en triple duplicité d'action, monstruosité qui serait un triple affront pour le créateur des passions.
Rien n'est admissible dans ces 5 hypothèses : elles seront examinées et pleinement confondues dans les 5 premières notices des
Prolégomènes, oîi il sera démontre que toutes ces aberrations de la métaphysique civilisée proviennent du refus d'étudier l'Attraction passionnée, d'en faire le calcul analytique et synthétique, par lequel on aurait découvert quel emploi, quels équilibres Dieu assigne à la passion et à la raison , comment elles se concilient en tout point dans l'état sociétaire, et comment elles doivent discorder en tout point dans l'état d'industrie morcelée ou lymbe sociale , état civilisé et barbare.
Ignorants sur l'unité de l'homme avec lui-même, nous le sommes d'autant mieux sur les 2 autres unités, celle avec Dieu et celle avec l'univers. Doit-on s'en étonner, quand on a oublié de s'occuper de la première, dont la théorie est voie d'acheminement aux deux autres ?
Voila donc l'ensemble des études manqué, et le génie borné jusqu'ici a saisir quelques parcelles du système de la nature, quelques rameaux détachés, comme la théorie newtonnienne, branche de la 5e. unité. Son invention nous invitait a poursuivre le succès, à étendre les calculs d'Attraction, du matériel au passionnel, afin de découvrir quelle organisation sociale et domestique Dieu assigne à nos passions et relations industrielles, ou le désordre va croissant , a n'en juger que par les quatre indices précédents (Citra, 8).
On a vaguement posé en principe que les hommes sont faits pour la société : on n'a pas observé que la société peut être de deux ordres, le morcelé et le combiné, l'état insociétaire et l'état sociétaire. La différence de l'un à l'autre est celle de la vérité a la fausseté, celle de la richesse à la pauvreté, celle de la lumière à l'obscurité, celle de la comète à la planète , celle du papillon a la chenille.
Le siècle, dans ses pressentiments sur l'Association, a suivi une marche hésitante; il a craint de s'en fier a ses inspirations qui lui faisaient espérer une grande découverte (Devises). Il a rêvé le lien sociétaire sans oser procéder à l'investigation des moyens ; il n'a jamais songé a spéculer sur l'alternative suivante :
// ne peut exister que deux méthodes en exercice d'i?id us trie ; savoir l'état morcelé ou culture par familles isolées, telle que nous la voyons, ou bien Vètat sociétaire,
culture en nombreuses réunions qui connaîtraient une règle fixe pour répartir èquitablement à chacun, selon les trois facultés industrielles, capital, travail et talent.
Lequel de ces deux procédés est V ordre voulu par Dieu ? Est-ce le morcelé ou le sociétaire? Il ny a pas à hésiter sur cette question : Dieu , à titre de suprême économe, a du préférer l'Association, gage de toute économie, et nous ménager, pour l'organiser, quelque procédé dont l'invention était la tâche du génie.
Si l'Association est voie de Dieu, il est dans V ordre que la méthode opposée, le travail morcelé ou incohérent , devienne pour nous voie diabolique et fasse régner tous les fléaux opposés à l'esprit de Dieu, indigence , fourberie, oppression, carnage, etc. Voyez Introduction (II, 51 et 55).
Et puisque l'état de travail morcelé ou état barbare et civilisé perpétue ces calamités en dépit de toutes les sciences, il est évident , par le fait, que cet état est la voie diabolique, portse inferi, l'antipode des voies de Dieu, où l'homme ne peut entrer que par invention et organisation de findustrie sociétaire.
A partir de ce principe, le siècle aurait du proposer l'exploration du procède sociétaire. Les gouvernements et les particuliers n'y ont pas songé: les philosophes, d'autre part, n'ont pas voulu mettre en scène ce problème, de peur de décréditer leurs théories de morcellement industriel ou état civilisé, culture en ménages non sociétaires.
Enfin la découverte est faite, et de plus , faite en tous degrés ; mais elle aura un tort aux yeux du monde savant ; c'est de ridiculiser toutes les théories antérieures en mécanique sociale, et donner congé aux 4 sciences dites métaphysique, politique, moralisme, économisme.
(J'ignore, quant à la métaphysique, si la branche nommée Idéologie (i) sera conservée en tout ou en partie. )
(1) Étranger à cette science dont je n'ai pu, malgré quelques lectures, acquérir aucune connaissance, je ne peux pas l'envelopper dans la dis-
Ce pronostic de chute scientifique n'a , je l'ai dit, rien d'alar inant , ni pour tes philosophes , ni pour les partisans de leur science. A bien envisager l'événement, ils y trouveront double satisfaction , avantage politique et avantage pécuniaire.
1°. Intérêt politique. N'est- ee pas un bénéfice réel pour les philosophes, que d'être délivrés de leur propre science, devenue pour eux un fardeau insoutenable, depuis que les grands, qui la protégeaient au temps de Platon et de Voltaire, en sont les mortels ennemis ?
2°. Intérêt pécuniaire des philosophes. La chute des quatre sciences incertaines assurera une fortune colossale aux sophistes
grâce des quatre autres. Je me borne à exprimer sur son compte des opinions négatives.
Les idéologues paraissent avoir besoin de quelque fanal encore inconnu ; car on leur reproche de n'arriver qu'au cercle vicieux , se perdre dans les subtilités, et, en dernière analyse, n'être intelligibles ni aux lecteurs , ni à eux-mêmes ; ainsi opinent les critiques. Chaque jour un nouveau système vient répandre sur l'idéologie de nouveaux torrents de lumière; d'où il faudrait conclure que ceux de la veille étaient des torrents de ténèbres. On se défie d'une science où le dernier venu dément toujours ses devanciers : Condillac est renversé par Kant , qui à son tour est renversé par Fichte, lequel bientôt est abattu par Schelling, et celui-ci par Ried ou Ancillon, qu'un autre abattra demain , si ce n'est déjà fait. Le monde idéologique est l'image des partis de 94 .
Les vrais savants ne se culbutent pas ainsi à tour de rôle : on ne voit pas qu'aucun géomètre ait infirmé ni tenté d'infirmer les doctrines d'Euclide , ni que la médecine moderne ait voulu détrôner Hippocrate. Au reste, je ne saurais émettre aucune opinion positive contre la science idéologique, et je me borne à lui communiquer un doute, n'étant point en état de la juger. Si cette science est utile à diriger l'esprit humain, comment se fait-il qu'elle ne l'ait dirigé vers aucune des études utiles qui lui restaient à faire, entre autres celles de l'Association industrielle et de l'Attraction passionnée?
Répliquera-t-elle que ses fonctions sont purement analytiques, bornées à expliquer la génération et le mécanisme des idées; rôle passif et parasite ! On a besoin d'une science qui opère activement et utilement sur les idées, et qui sache les diriger au but, à la recherche du mécanisme d'harmonie unitaire que Dieu assigna au monde matériel et passionnel .
mêmes qui les défendent par un reste de pudeur et couvrent la retraite , bien convaincus que le poste n'est plus tenable.
Je les entretiendrai sur cette nouvelle carrière de bénéfice, dans un ample Intermède (II, 548 a 451 ). Il garantit bonne capitulation a ces vaincus honorables : j'ai du consacrer un long article h les convaincre des désagréments de leur position, et des voies d'immense fortune que leur ouvre la découverte qui fait tomber les sciences incertaines, dont ils ne sont que les continuateurs et non pas les auteurs.
Une circonstance rend la situation des philosophes tout-à-fait critique ; c'est la persuasion oïi sont les souverains, que le libéralisme est un masque pour conspirer contre les autorités légitimes. Plusieurs classes de citoyens honorables et paisibles sont impliquées dans ce fâcheux soupçon , et confondues avec les agitateurs ; elles doivent désirer qu'une science exacte vienne terminer ces controverses parasites sur les droits des maîtres et des sujets ; établir entre eux des relations affectueuses au lieu de devoirs, et faire oublier toutes ces visions de libéralisme et de servilisme qui ont semé la discorde entre les souverains et les peuples.
J'éclaircirai ces débats, à l'Extroduction (III, 269), et d'une manière satisfaisante pour tous les partis, puisque l'Association, qui va faire oublier les querelles politiques, assurera la fortune des partis rivaux, même celle des philosophes qui sont les vaincus.
Il est, je le sens, très -désobligeant pour un siècle si éclairé sur les sciences physiques, de s'entendre dire qu'il n'a sur d'autres sciences que de fausses lumières, et sur plusieurs, aucune notion , pas même d'initiation élémentaire, notamment sur les quatre sciences ,
Association industrielle , Attraction passionnée , Mécanisme aromal , Analogie universelle.
Si l'amour-propre des modernes s'offense de pareille déclaration, qu'il se juge lui-même par le tableau suivant des diverses branches du système de la nature ; cadre d'où chacun pourra conclure que le génie civilisé a parcouru à peine le dixième de la carrière qui lui était ouverte.