‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 96 sur 201 · XII DU LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

XII DU LIBRE ARBITRE

bitrant, malgré sa faculté d'option, n'est que l'instrument mis enjeu par les opinions d'autrui. Il n'a plus de liberté directe : on en voit la preuve dans les rois faibles que l'histoire nomme fainéants. Ils font dans quelques occasions le bien sans le savoir : leur liberté en administration n'étant point un arbitrage du bien ou du mal , mais seulement une fantaisie, réglée sur les suggestions accidentelles. Or, par le mot Libre Arbitre, ou option pour le bien ou le mal, on n'entend pas licence, fantaisie aveugle, mais jugement éclairé, motivé aussi fixement que celui du géomètre.

Toute autre liberté d'arbitre n'est qu'un exercice de la déraison et de l'arbitraire opposé à V arbitrage. Or, nous avons à spéculer sur l'extirpation de l'arbitraire et (l'instauration) de l'arbitrage ou détermination libre, fondée en théorie sur l'évidence de justice, et en pratique sur l'utilité d'application. Telle est la faculté dont l'homme civilisé est privé par double cause, par l'ignorance des règles de justice ou lois de la nature, et par l'influence des deux sciences trompeuses, la philosophie et la théologie, qui mettent leurs insinuations arbitraires à la place de la justice et de la nature.

Je crains de fatiguer les lecteurs par ces principes abstraits, et je vais recourir aune comparaison familière, d'où je passerai à l'application.

Représentons la société barbare par un aveugle égaré pendant la nuit. 11 a contre lui double cécité : le défaut d'yeux et les ténèbres qui l'empêchent de réclamer assistance. Je fais allusion par cette double cécité à l'ignorance des lois de la nature et au despotisme, qui, chez les barbares, s'oppose à tout progrès des lumières.

A la pointe du jour (c'est l'origine de la Civilisation),

DU LIBRE ARBITRE. Xlli

jprés de vains tâtonnements, l'aveugle se trouve engagé dans une prairie marécageuse; ses cris excitent l'attention de deux hommes placés aux deux rives opposées du marécage. Tous deux s'offrent à le diriger par leurs avis, mais sans s'exposer avec lui dans les marais. Tels sont nos philosophes et nos théologiens, qui veulent hien diriger les peuples dans le dédale de la pauvreté, mais non pas s'y engager eux-mêmes.

Le premier guide, la théologie, crie à l'aveugle : tirez à droite et venez vers moi , c'est le bon chemin. L'aveugle obéit, mais il se trouve plus engagé dans la fange : il n'en avait qu'à mi-jambe, il enfonce jusqu'aux genoux et recule précipitamment.

On vous trompe, lui crie l'autre guide, la philosophie, tirez à gauche, venez de mon côté, c'est le bon chemin. L'aveugle s'y engage et retombe jusqu'aux genouxdans la fange ; il rétrograde une seconde fois, puis après de nouveaux essais, selon les avis de l'un et deTautre, s'embourbant de plus en plus et ne sachant plus à qui des deux se fier, il reste immobile au plus épais du marécage. Tel est l'effet des lumières acquises depuis le point du jour social ou origine de la civilisation. Ces lumières en sens philosophique ou théologique sont un cercle vicieux si bien constaté, les intrigues jésuitiques et clubiques, les empiétements du sacerdoce et du philosophisme, ont tellement fatigué les souverains et répandu tant de défiance, que chacun flotte entre les deux flambeaux sans confiance pour aucun. Revenons à Paveugle embourbé par ses guides.

Un troisième s'avance et lui erie : Puisque ces deux hommes vous ont égaré, et qu'en vous portant vers l'un ou vers l'autre vous tombez également dans la fange,

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