DÉSORGANISATION DES SÉRIES
Elles durent se désorganiser par des incidents contraires aux cinq circonstances génératrices que j'ai assignées. Bientôt l'excessive multiplication des peuplades produisit la pauvreté; en même temps les progrès des bêtes féroces qui arrivaient de Péquateur, [ou du nord,] excitèrent les inventions meurtrières, et le goût du pillage se répandit d'autant plus facilement, que l'enfance et la difficulté de l'agriculture ne permettaient pas d'entretenir la sur abondance de vivres qui est nécessaire au mécanisme des Séries. De là naquirent la division par ménages incohérents, le mariage, puis le passage à l'Ordre sauvage, patriarcal et barbare.
Pendant la durée des Séries primitives, le genre humain jouissait d'un sort si heureux, en comparaison du sort des Sauvages et Patriarcaux, que les peuples durent tomber dans le désespoir lorsqu'on vit se désorganiser les Séries. Les enfants furent les derniers appuis*! de cet Ordre; les enfants couvraient la retraite politique et se maintinrent longtemps encore en harmonie lorsque
les pères étaient déjà tombés en discorde et prêts à adopter le ménage isolé et le mariage exclusif, dont la pauvreté croissante avait suggéré l'idée. Plus l'indigence augmentait, plus les chefs des peuplades étaient intéressés à établir le mariage, qui dut enfin prévaloir.
Avant d'en venir à cette extrémité on dut essayer, pour soutenir l'Ordre primitif, diverses mesures qui furent plus ou moins impuissantes; et lorsqu'on eut reconnu définitivement l'impossibilité de rétablir ce bel Ordre social , les chefs des peuplades s'apercevant que les regrets du bonheur passé jetaient les nations dans l'apathie et le dégoût du travail, s'efforcèrent d'affaiblir les souvenirs de ce bien qui ne pouvait plus renaître, et dont les récits ne servaient qu'à troubler l'Ordre social qui avait succédé au primitif.
En conséquence, tous les chefs s'accordèrent à dénaturer la tradition; on ne put pas la faire perdre tant qu'il exista des témoins oculaires, mais on réussit très facilement à abuser les générations suivantes qui n'avaient pas vu l'Ordre des Séries industrielles. On répandit à dessein des relations contradictoires pour exciter le doute; de là vinrent les fables plus ou moins absurdes qu'on a trouvées accréditées dans tout l'Orient sur un Paradis terrestre d'où l'homme fut chassé.
De là vinrent tant d'autres contes imaginés pour falsifier la vraie tradition que les chefs des peuplades étaient intéressés à déguiser. Tous ces contes, qui font la base des religions anciennes, sont le squelette d'une grande vérité : c'est qu'il a existé avant les sociétés actuelles un Ordre de choses plus fortuné, et dont le souvenir s'est confusément transmis chez les peuples orientaux qui en avaient joui.
Parmi les charlataneries qui dénaturèrent cette vérité, il faut distinguer l'habitude des confidences mystérieuses, des initiations usitées parmi les anciens prêtres d'Orient. Il est presque indubitable que leurs mystères ne furent dans l'origine que les traditions de l'Ordre primitif. Mais comme l'infortune croissante exigeait des précautions redoublées pour dérober aux nations ce désolant secret , on dut le restreindre à un très petit nombre d'initiés et inventer de faux mystères pour donner le change aux curieux subalternes qu'on agrégeait au sacerdoce. A force de concentrer cette tradition, elle dut se limiter à un si petit nombre d'adeptes, que les véritables possesseurs du secret purent être détruits par
une guerre ou un autre événement ; la masse des prêtres ne continua pas moins ses initiations mystérieuses , qui n'avaient plus aucun aliment et qui n'étaient qu'une jonglerie pour soutenir le relief " de la corporation. "
Il est à présumer que les prêtres d'Isis et de Brama étaient déjà re'duits à cette ignorance, et n'avaient plus aucune notion de l'Ordre primitif; dans tous les cas , ces notions durent être dénaturées bien promptement , dans les temps grossiers où l'écriture n'était pas inventée et où chaque narrateur ne manquait pas d'ajouter du sien aux récits qu'on lui avait transmis. Les Orientaux ne sont pas moins conteurs que les habitants des bords de la Garonne, et j'estime qu'au bout de trois " cents ans " la tradition dont il s'agit dut être tellement défigurée par des fables accessoires, qu'elle devenait inconcevable même aux vrais initiés. Il n'en resta que la vérité fondamendale , un bonheur passé et perdu, sans retour. De là les prêtres arguèrent d'une prétendue colère de Dieu, d'un bannissement du séjour fortuné, et autres contes propres à intimider et diriger la multitude selon les vues du corps sacerdotal.
Je crois avoir suffisamment assigné les causes pour lesquelles nous sommes restés dans une complète ignorance au sujet des usages de la société primitive. Cette ignorance va cesser : la Théorie du Mouvement social éclaircira toute obscurité à ce sujet ; elle indiquera dans le plus grand détail quel était le mécanisme de cette première société, à laquelle succédèrent la Sauvagerie, le Patriarcat et la Barbarie.
DES CINQ PÉRIODES ORGANISÉES EN FAMILLES INCOHÉRENTES, DEUXIÈME, TROISIÈME, QUATRIÈME, CINQUIÈME, SIXIÈME.
Je traiterai de ces cinq Périodes sociales dans un même chapitre ; il serait trop long de donner sur chacune des détails spéciaux ; ce serait sortir du cadre de cet Aperçu, qui n'est pas même un Abrégé régulier.
Passons sur la deuxième ou Sauvagerie, qui est peu intéressante pour nous; je viens au Patriarcat ou troisième. C'est une société à peu près inconnue; cet Ordre, qu'on a cru primitif, ne régna chez aucun peuple dans les premiers âges. Les humains de toutes les
races furent exempts de préjugés à l'époque de leur création, et ne songèrent nullement à déclarer crime la liberté amoureuse ; leur vigueur et leur longévité les portaient aux opinions contraires, aux orgies, aux incestes et aux coutumes les plus lubriques. Lorsque les hommes avaient en terme commun cent vingt-huit ans d'existence, et par conséquent cent années pleines à donner à l'amour, comment aurait-on pu leur persuader, comme aux benoits Civilisés, qu'ils devaient passer les cent années d'amour avec la même femme, sans en aimer d'autre!
Il fallait bien du temps pour faire naître les circonstances qui obligèrent à restreindre la liberté amoureuse; il fallait quela race eût perdu une grande partie de sa vigueur primitive pour accéder à des règlements si contraires à l'intérêt des gens robustes. Mais comme la vigueur déchoit à vue d'œil aussitôt que les Séries se désorganisent, leur déclin ouvrit l'accès aux règlements coercitifs de l'amour et aux sociétés sauvage et patriarcale, etc.
Il règne au sujet du Patriarcat autant d'ignorance que sur la société primitive. Abraham et Jacob, tels qu'on nous les dépeint, n'étaient point des" hommes vertueux"; c'étaient des " tyranneaux" bien pétris de méchanceté et d'injustice, ayant des sérails et des esclaves, selon l'usage barbare. C'étaient des pachas ou tyrans d'une lieue carrée, se livrant à tous les déportements. Quoi de plus vicieux et de plus injuste qu'un Abraham qui renvoie Agar et son fils Ismaël dans le désert pour y mourir de faim, sans autre sujet, sinon qu'il a assez joui de cette femme, et qu'il n'en veut plus? Voilà sur quel motif il envoie la femme et le jeune enfant à la mort; voilà les vertus patriarcales dans tout leur éclat; et vous ne trouverez dans toute la conduite des Patriarches que des actions également odieuses.
Cependant la philosophie veut nous ramener aux mœurs patriarcales. Le philosophe Raynal, dans son histoire des deux Indes, débute par un éloge pompeux des Chinois, et les représente comme la plus parfaite des nations, parce qu'ils ont conservé les moeurs patriarcales. Analysons leur perfection : la Chine, dont on vante les belles cultures, est si pauvre qu'on y voit le peuple manger à poignée la vermine dont ses habits sont remplis. La Chine est le seul pays où la fourberie soit légalisée et honorée ; tout marchand y jouit du droit de vendre à faux poids et d'exercer d'autres friponneries qui sont punies même chez les Barbares. Le Chinois s'honore de cette corruption ; et quand il a trompé
quelqu'un, il appelle ses voisins pour recevoir leurs éloges et rire avec eux de celui qu'il a dupé [sans que la loi admette aucune réclamation]. Cette nation est la plus processive qu'il y ait au monde; nulle part on ne plaide avec autant d'acharnement qu'en Chine. La bassesse y est si grande, les idées d'honneur si inconnues, que le bourreau est un des intimes, un des grands officiers du souverain, qui fait administrer sous ses yeux des coups de gaule à ses courtisans. Le Chinois est le seul peuple qui méprise publiquement ses Dieux, et qui traîne ses idoles dans la boue quand il n'en obtient pas ce qu'il désire ; c'est la nation qui a poussé l'infanticide au plus haut degré; on sait que les Chinois pauvres exposent leurs enfants sur des fumiers, où ils sont dévorés tout vivants par les pourceaux; ou bien ils les font flotter au courant de l'eau, attachés à une courge vide. Les Chinois sont la nation la plus jalouse, la plus persécutrice envers les femmes, à qui l'on serre les pieds dès l'enfance afin qu'elles deviennent incapables de marcher. Quant aux enfants, le père a le droit de les jouer aux dés et les vendre comme esclaves. Enfin les Chinois sont le plus lâche peuple qu'il y ait sur la terre; et, pour ne pas les épouvanter, l'on est dans l'usage de relever les fusils de rempart, lors même qu'ils ne sont pas chargés. Avec de telles mœurs, dont je ne donne qu'une esquisse bien imparfaite, le Chinois se moque des Civilisés, parce qu'ils sont moins fourbes. Il dit que les Européens sont tous aveugles en affaires de commerce, que les Hollandais seuls ont un œil, mais que les Chinois en ont deux. (La distinction est flatteuse pour les Hollandais [et pour l'esprit de commerce. ] )
Voilà les " Patriarcaux "que prône la philosophie et que Raynal nous donne pour modèles; et certes Raynal savait mieux que personne que la Chine est un réceptacle de tous les vices sociaux, qu'elle est l'égout moral et politique du globe; mais il a vanté ses mœurs parce qu'elles se rattachent à l'esprit des philosophes, à leurs sophismes sur la vie de Ménage et sur l'isolement industriel qu'ils veulent propager. Telle est la véritable raison pour laquelle ils vante la vie patriarcale, malgré les résultats odieux qu'elle présente; car les Chinois et les Juifs, qui sont les nations les plus fidèles aux mœurs patriarcales, sont aussi les plus fourbes et les plus vicieux du globe.
Pour écarter ces témoignages de l'expérience, les philosophes peindront la Chine en beau, sans parler de sa corruption ni de
l'horrible misère de son peuple. Quant aux Juifs, on attribuera leurs vices sociaux à la persécution qu'ils ont essuyée ; la persécution est au contraire un germe d'ennoblissement pour les proscrits . Les chrétiens ne furent jamais plus honorables que lorsqu'ils furent en butte à la persécution, sans avoir aucun prince, aucun point de ralliement. D'où vient donc que l'oppression religieuse a produit sur l'un et sur l'autre peuple des résultats si différents? C'est que les chrétiens dans leur infortune adoptèrent l'esprit corporatif qui, chez les proscrits, devient le germe des passions nobles. Les Juifs conservèrent l'esprit patriarcal, qui est le germe des passions viles et qui les avait dégradés même au jour de leur puissance. Eh! fut-il jamais de nation plus méprisable en corps que celle des Hébreux, qui ne firent aucun pas dans les sciences et les arts, et qui ne se signalèrent que par un exercice habituel de crimes et de brutalités, dont les récits soulèvent l'esprit à chaque page de leurs fastes dégoûtants!
Cette digression conduirait à une analyse de l'esprit patriarcal, des vices et de la dissimulation qu'il fait naître dans le cœur humain. Or, ce petit Mémoire ne pouvant pas comporter de telles discussions, je rentre dans la question et je me borne à signaler l'ignorance des Civilisés au sujet du Patriarcat fédéral qui fut troi' sième [7] Période d'incohérence ascendante.
Le Patriarcat fédéral [ou composé] se forme de familles vicinales, libres et coalisées par Congrès, selon la méthode des Tartares. Les familles patriarcales, dans cet état de choses, se trouvent intéressées à améliorer le sort des épouses titrées, à augmenter par degré leurs privilèges et droits civils, jusqu'à leur donner la demi-liberté dont elles jouissent parmi nous. Cette mesure devient pour les Patriarcaux une issue de troisième Période, et une porte d'entrée en cinquième Période, en Civilisation. La Civilisation ne peut être engendrée ni de la Sauvagerie ni de la Barbarie; on ne voit jamais ni Sauvages ni Barbares adopter spontanément nos coutumes sociales (1); et les Américains, malgré toutes leurs séductions, malgré toutes les intrigues qu'ils ont fait jouer, n'ont encore amené aucune horde à une Civilisation complète ; elle doit, selon la pente naturelle du mouvement, naître du Patriarcat fédéral ou
(l) On n'a cité que le roitelet des îles Sandwich et quelques hordes de l'Ohio qui ont commencé, ébauché ce changement. Une si petite exception confiime la règle.
bien d'une Barbarie très altérée, comme celle des anciens Orientaux, qui tenait en divers sens du Patriarcat fédéral.
Quant au Patriarcat " simple", tel que celui d'Abraham et de Jacob, c'est un Ordre qui ne conduit qu'à la Barbarie, un Ordre dans lequel chaque père devient un satrape, qui érige toutes ses fantaisies en vertus, et qui exerce sur sa famille la tyrannie la plus révoltante, à l'exemple d'Abraham et de Jacob, hommes aussi vicieux, aussi injustes qu'on en ait jamais vu sur les trônes d'Alger et de Tunis.
La Sauvagerie, la Barbarie, la Civilisation ne sont guère plus connues que le Patriarcat. Lorsque j'aurai occasion de traiter des Phases et caractères de chaque Période, je démontrerai que nos lumières philosophiques sont aussi trompeuses sur ce qui concerne la Civilisation que sur les moyens d'en sortir et de passer à la sixième Période.
Cette sixième Période, le Garantisme, est celle dont l'invention aurait pu échoir aux philosophes, parce qu'elle s'éloigne peu des usages civilisés, et qu'elle conserve encore la vie de ménage, le mariage et les principaux attributs du système philosophique. ; mais elle diminue déjà fortement les révolutions et l'indigence. Au reste, quelque facile qu'il eût été d'inventer cette sixième Période, comment les philosophes sauraient-ils élever le genre humain audessus de la Civilisation, tant qu'ils ne savent pas même l'élever jusqu'à la Civilisation, c'est-à-dire faire passer les Sauvages et les Barbares à l'Ordre civilisé? Ils n'ont pas même su aider la Civilisation dans sa marche, et lorsque je décomposerai le mécanisme Civilisé en quatre Phases, je démontrerai qu'il est parvenu à la troisième par des coups de hasard, et sans que les philosophes aient jamais eu aucune influence sur les progrès de leur chère Civilisation. Ils l'ont retardée, au lieu de l'accélérer ; semblables à ces mères maladroites qui, dans leur engouement, fatiguent l'enfant, lui créent des fantaisies dangereuses, des germes de maladies, et le font dépérir en croyant le servir. C'est ainsi qu'en ont agi les philosophes dans leur enthousiasme pour la Civilisation ; ils l'ont toujours empirée en croyant la perfectionner ; ils ont alimenté les chimères dominantes et propagé des erreurs, au lieu de chercher des routes de vérité. Encore aujourd'hui nous les voyons se jeter à corps perdu dans l'esprit mercantile, qu'ils devraient combattre, ne fût-ce que par vergogne, puisqu'ils ont ridiculisé le commerce pendant deux mille ans. Enfin, s'il n'eût tenu qu'aux
philosophes, la Civilisation serait encore à la première Phase et conserverait des coutumes barbares, telles que l'esclavage vanté par les savantas de la Grèce et de Rome^).
J'ajouterai une preuve de l'ignorance générale sur le mécanisme Civilisé ; je la tire des calamités imprévues qui nous frappent à chaque génération. La plus récente a été celle des clubs ou jacobinières affiliées, dont on n'avait aucune idée en 1789, malgré les savantes analyses qu'on avait faites de la Civilisation. Il est d'autres calamités qui naîtraient successivement, et que les philosophes ne savent aucunement prévoir ; telle est la féodalité commerciale, qui n'aurait pas été moins odieuse que le règne des clubs. Elle aurait été le résultat de l'influence que l'esprit commercial prend de jour en jour sur le système social ; son empiétement aurait produit une innovation bien terrible, et que les Civilisés sont loin de prévoir. Qu'on ne s'épouvante pas de ce pronostic; loin d'exciter la terreur, il ne doit exciter que la joie, puisque l'on va acquérir, par la Théorie du Mouvement social, des moyens de prévoir et conjurer tous les orages politiques.
CONTRASTES RÉGULIERS ENTRE LES SOCIÉTÉS A SÉRIES PROGRESSIVES ET CELLES A FAMILLES INCOHÉRENTES.
Les Sociétés lre et 7e, qui sont formées en Séries, offrent en tous sens un contraste régulier avec les Sociétés 2e, 3e, 4e, 5e, qui sont formées en Familles. [La 6e forme exception, déroge.]
Dans les "quatre "dernières le bien de la masse se trouve en opposition avec les passions de l'individu, de sorte que le gouvernement, en opérant pour le bien de la masse, est obligé d'user de contrainte. C'est ce qui n'a pas lieu dans les Sociétés à Séries, où le bien général coïncide tellement avec les passions individuelles, que l'administration se borne à avertir les citoyens des mesures convenues, telles que l'impôt, les corvées; tout est payé, exécutée
(l) L'abolition de l'esclavage fut le fruit du régime féodal décroissant. L'introduction de ce régime fut l'effet du hasard, et non des calculs philosophiques, toujours aheurlés à prôner les préjugés, ou à les renverser inconsidérément et sans mesures [ épreuves ] préparatoires, ce qui est un mal pire encore que de les soutenir.
jour fixe par les Séries, et sur un simple avis. Mais dans les '* quatre" Sociétés incohérentes, on a besoin de contraindre, même pour les mesures évidemment salutaires, et dont l'adoption ne cause aucune fatigue, aucun dommage; telle est l'uniformité des poids et mesures. Si nous étions en septième Période [ou 6e], le gouvernement se serait borné à aviser les peuples de la confection du travail et du prochain envoi des modèles ; à leur arrivée dans chaque province, dans chaque canton, ils auraient été mis en usage sans aucun ordre, et à l'instant même.
Cette résistance des Sociétés 2e, 3e, 4e, 5e aux mesures d'utilité générale, se manifeste dans les corporations comme dans les individus ; par exemple, en Turquie, les corps de l'état se refusent comme le peuple à l'introduction de la discipline militairedont ils sentent pourtant la nécessité (!).
Les Sociétés 2e, 3e, 4e, 5e, qui sont sujettes à l'indigence, aux révolutions, au mariage, à la fourberie, etc., ont la propriété de RÉPUGNER, c'est-à-dire de se voir et se communiquer sans qu'aucune d'entre elles veuille imiter les autres. Nous voyons la Société barbare sans vouloir adopter ses usages ; elle voit les nôtres sans vouloir les imiter; il en est ainsi des "quatre" Sociétés organisées en familles incohérentes : elles ont, comme les animaux malfaisants, la propriété d'être incompatibles; et si toutes les 4 -quatre" étaient en présence [en contiguïté de frontières], aucune ne voudrait s'assimiler à l'une des quatre autres; la sixième Société attirerait faiblement la cinquième.
Les Sociétés lre et 7e, ainsi que toutes les autres Sociétés à Séries progressives, ont la propriété générale d'ATTIRER ; il n'y a d'exception que pour la Société n° 1, qui attirerait faiblement les classes riches des quatrième, cinquième et sixième Sociétés.
La Société 7e attirerait fortement toutes les classes riches ou moyennes, quoiqu'elle ne soit qu'un acheminement au vrai bonheur, dont on commence à jouir dans la huitième. Cependant la septième est déjà si heureuse, en comparaison de l'Ordre civilisé, que si elle pouvait se trouver tout à coup organisée, beaucoup de personnes faibles et sensibles tomberaient malades de saisissement et de regret en voyant subitement tant de bonheur dont elles n'ont pas joui et dont elles auraient pu jouir.
(i) [Peuple civilisé et barbare, essentiellement absurde.)
Quant à la huitième Période qui va naître ('), pour donner une idée de l'attraction qu'elle exercera, j'emprunterai les paroles d'un auteur qui dit : « Que si les hommes pouvaient voir Dieu dans « toute sa gloire, l'excès d'admiration leur causerait peut-être la « mort. » Eh ! qu'est-ce que cette gloire de Dieu? Ce n'est autre chose que le règne de l'Ordre combiné qui va s'établir, et qui est la plus belle des conceptions divines. Si nous pouvions voir subitement cet Ordre combiné, cet œuvre de Dieu, tel qu'il sera dans sa pleine activité (tel que je le peindrai dans les Dialogues de Van 2200), il est hors de doute que beaucoup de Civilisés seraient frappés de mort par la violence de leur extase. La seule description [de la 8e Société] pourra causer à plusieurs d'entre eux, et surtout aux femmes, un enthousiasme qui tiendra de la manie; elle pourra les rendre indifférents aux amusements, inhabiles aux travaux de la Civilisation.
C'est pour tempérer leur surprise que je l'annonce longtemps à l'avance et que je différerai jusqu'au troisième Mémoire les tableaux de l'Ordre combiné et le parallèle de ses délices avec les peines d'esprit et de corps qu'endurent les Civilisés. Ce parallèle ne manquerait pas d'exalter et de désespérer les plus malheureux d'entre eux, s'il n'était présenté avec des ménagements capables d'en amortir l'effet; c'est pour atteindre ce but que je répandrai à dessein un ton de froideur sur les premiers Mémoires, et que je les consacre à d'arides notices sur les révolutions générales du Mouvement et sur les inepties des Civilisés. Je poursuis sur ce sujet.
Les Sociétés à familles incohérentes, 2e, 3e, 4e, 5e, 6°, ayant la propriété d'exciter Répugnance pour le travail agricole et manufacturier et pour les sciences et les arts, l'enfant se refuse à l'industrie et à l'étude dans ces cinq Ordres sociaux, et il devient destructeur dès qu'il peut former des groupes ou rassemblements libres et passionnés. C'est une propriété très étonnante dans l'espèce humaine que cette inclination générale des enfants à détruire quand on les laisse en liberté. L'enfant acquiert des propriétés opposées dans les Sociétés à Séries ; il travaille sans cesse et rend des services incalculables, en s'emparant spontanément de toutes les petites occupations qui emploient chez nous des bras de trente ans. Enfin, il trouve dans les Séries passionnelles V éducation na-
(l) Ce beau — qui va native — a été remplacé dans un des Exemplaires annotés par ces mots : — qui peut naître dès à présent.
lurette; il s'instruit sans l'instigation ni la surveillance de personne. Dès qu'il peut marcher, on l'abandonne à sa seule volonté, sans autre avis que de se divertir tant qu'il lui plaira avec les groupes de ses semblables ; il suffit de l'émulation, de l'impulsion donnée par les Séries, pour que cet enfant, parvenu à seize ans , ait déjà acquis des notions sur toutes les branches des sciences et des arts, et des connaissances pratiques sur les cultures et fabriques du canton. Ces diverses lumières ne lui ont coûté aucune dépense; il a au contraire un petit trésor, fruit des nombreux travaux qu'il a exécutés pendant son enfance, par émulation, par attraction , et en croyant se divertir avec les Séries d'enfants qui sont les plus ardentes au travail. (Voyez ci-bas la note (*) sur la hiérarchie de l'Attraction passionnée.)
Hors des Séries passionnelles, il ne peut exister aucune éducation naturelle. Celle que reçoit chaque enfant dans les Sociétés d'Ordre incohérent, varie selon le caprice des instituteurs ou des pères, et n'a rien de commun avec les vues de la nature qui veut entraîner l'enfant à toutes sortes de travaux, variés à peu près d'heure en heure. C'est ainsi qu'il les exerce dans l'Ordre combiné, où il acquiert une vigueur et une dextérité prodigieuses, parce qu'il est en mouvement continuel et varié sans aucun excès.
Hors de là les enfants deviennent chagrins, maladroits, faibles et grossiers : voilà pourquoi la race humaine dégénéra en moins de cinquante ans, après la dissolution des Séries primitives. Mais aussitôt que l'Ordre sociétaire sera rétabli, la taille s'exhaussera, je ne dis pas chez les hommes faits, mais chez les enfants qui se-
(l) Son développement s'opère par trois puissances concurrentes, rivales et indépendantes; ce sont les enfants, les femmes et les hommes.
Je place les hommes au troisième rang, parce que l'Attraction s'établit du faible au fort, c'est-à-dire que l'ordre de chose qui opérera attraction industrielle, entraînera les enfants plus vivement que les père et mère, et les femmes plus vivement que les hommes; de sorte que ce seront, dans l'Ordre combiné, les enfants qui donneront la principale impulsion au travail, et après eux ce seront les femmes qui entraîneront les hommes à l'Industrie.
Je n'entre dans aucun détail sur des assertions si incompréhensibles; elles doivent faire pressentir que le mécanisme de l' Attraction sera en tout sens l'opposé des opinions Civilisées. Eh! pourrait-il en être autrement, puisque rien n'est plus opposé à la nature que la Civilisation!
ront élevés dans cet Ordre ; la stature humaine gagnera deux à trois pouces par génération, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le terme moyen de 84 pouces ou 7 pieds (*) pour les hommes ; elle parviendra à cette dimension au bout de neuf générations. La vigueur et la longévité augmenteront en rapport différent, jusqu'à la seizième génération. Alors le terme "plein" de la vie sera de 144 ans et les forces en proportion.
Les facultés spirituelles se développeront plus rapidement; j'estime qu'une douzaine d'années suffira pour changer en hommes ces automates vivants qu'on nomme paysans, et qui dans leur extrême grossièreté touchent de plus près à la bête qu'à l'espèce humaine.
Dans l'Ordre combiné, les hommes les plus pauvres, les simples cultivateurs nés d'une Phalange agricole , seront initiés à toutes sortes de connaissances; et cette perfection générale n'aura rien d'étonnant , puisque l'Ordre combiné entraînera passionnément à l'étude des sciences et des arts, qui deviendront les voies d'une immense fortune, ainsi qu'on peut le voir dans la Seconde partie de ce Mémoire.
Les Sociétés lrc, 2e, 3e, ne comportent pas la grande industrie agricole et manufacturière; elle ne commence à naître que dans la quatrième, la Barbarie. S'il était possible que la grande industrie naquît dans la première Société, le genre humain serait
(l) Ce n'est pas arbitrairement que l'indique le pied de roi de Paris pour mesure naturelle ; il a celte propriété parce qu'il est égal à la trentedeuxième partie de la hauteur de l'eau dans les pompes aspirantes. Le pouce et la ligne de Paris sont encore des subdivisions de la mesure naturelle ; car, selon l'Économie naturelle, on doit choisir pour agents de numération les nombres qui contiennent la plus grande somme de diviseurs communs dans la plus petite somme d'unités. L'on devait donc choisir le nombre 12 et ses puissances. Les savants sont d'accord sur ce point, quoique l'usage ait fait prévaloir le nombre 10, qui est très impropre à la numération; car 10 et il sont de tous les nombres pairs les moins favorables aux subdivisions. Ce nombre 10 peut être bon pour les Civilisés, qui tiennent plus à l'habitude qu'à la raison, et qui éprouvent des obstacles insurmontables dans les innovations les plus judicieuses. Mais lorsqu'on procédera à organiser en système unitaire toutes les relations du globe, comme langage, mesure, numération, etc., on ne manquera pas d'éconduire les nombres 10 et 9, usités eu Europe et en "Tartnrie".
exempt do malheur de passer par les cinq Périodes malheureuses, les 2e, 3% 4°, 5% 6e, et il s'élèverait immédiatement de la première à la septième , c'est-à-dire des Séries confuses aux Séries ébauchées. C'est un avantage dont jouissent les habitants des soleils et ceux des planètes annulaires, comme Saturne ; ils ne subissent pas la disgrâce de devenir Sauvages, Barbares et Civilisés ; ils conservent l'organisation en Séries pendant tout le cours de leur carrière sociale, et ils sont redevables d'un tel bien-être à la richesse des productions que fournit chez eux la première création.
Cette première création, qui exerce une grande influence sur le sort des globes, fut si mesquine sur le nôtre, qu'elle ne put pas longtemps fournir aux Séries confuses tout l'aliment convenable à leurs travaux. Il faut à ces Séries des occupations très nombreuses et très variées ; aussi ne purent-elles pas se former vers l'équateur, où Dieu avait créé quelques races qui furent entravées d'abord par l'afflnence des bêtes féroces, des reptiles et des insectes qui paralysaient l'exercice de l'industrie. Il était également impossible de former des Séries confuses dans les deux Amériques, où l'on manquait des principaux moyens de travail ; car on n'avait ni cheval, ni bœuf, ni mouton, ni cochon, ni volailles ; la pauvreté était la même dans le règne végétal et minéral, car les Américains manquaient [en divers lieux] de fer et de cuivre.
Dans des temps postérieurs, les Séries n'ont pas pu se former à l'Ile d'Otahiti, où l'on avait pourtant le germe de l'Ordre sociétaire, car on y admettait quelque liberté amoureuse. Si cette île avait eu les animaux, végétaux et minéraux importants de l'ancien continent, on y aurait trouvé les Séries confuses toutes formées lorsqu'on la découvrit , et ses peuples auraient eu en hauteur moyenne 74 pouces 2 tiers de Paris, taille primitive du genre humain; taille où il remonterait au bout de quelques générations dans un pays où l'on réorganiserait la première ou la septième Période. J'ai dit que les hommes atteindraient à 84 pouces dans la huitième Période, qui est encore plus favorable aux développements matériels et spirituels de l'espèce humaine et des animaux domestiques attachés à son service.
C'est dans la quatrième Société, dans la Barbarie, que l'homme commence à créer la grande industrie. Dans la cinquième, ou Civilisation, l'on crée les sciences et les arts, et dès lors on est pourvu de tout ce qui est nécessaire pour organiser les Séries progressives, et les élever à un grand luxe. La sixième Période n'est qu'un
acheminement aux Séries industrielles qui se forment partiellement dans la septième.
Les Sociétés 2% Sauvagerie, 4e, Barbarie, sont stagnantes et ne tendent point à avancer vers un ordre supérieur. Les Sauvages n'ont aucun désir de s'élever à l'Ordre barbare qui est au-dessus du leur, quant à l'industrie, les Barbares refusent obstinément de s'élever à l'Ordre civilisé. Ces deux Sociétés, la Sauvage et la Barbare, demeurent invariablement attachées à leurs coutumes, bonnes ou mauvaises.
Les Sociétés 3e, 5e, 6e tendent plus ou moins à faire des progrès, témoin la Civilisation. Elle s'agite en tous sens pour atteindre à des améliorations. Les souverains essaient chaque jour des innovations administratives; les philosophes proposent chaque jour de nouveaux systèmes politiques et moraux. Ainsi la Civilisation s'escrime théoriquement et pratiquement pour atteindre à la sixième Société sans pouvoir y parvenir, parce que ce changement, je le répète, tient à des opérations domestiques et industrielles, et non à des systèmes administratifs dont la philosophie s'occupe exclusivement, sans avoir jamais voulu spéculer sur aucune innovation d'Ordre domestique et sociétaire.
J'ajoute un contraste tiré de l'emploi de la vérité; elle règne dans les sociétés formées en Séries quelconques, et la fausseté règne dans les Sociétés formées en familles incohérentes.
Dans les premières, la pratique de la vérité assure à chacun plus de bénéfice que la pratique du mensonge. Dès lors tout individu, vicieux ou vertueux, aime et pratique la vérité comme étant la voie de la fortune. De là vient que durant le cours de ces vingt- "quatre" Sociétés [y compris le Garantisme], on voit régner dans toutes les relations industrielles la plus éclatante vérité.
Le contraire a lieu dans les " huit" Sociétés à familles incohérentes : on n'y parvient à la fortune qu'à force de ruses et de perfidies ; dès lors la fourberie doit triompher pendant toute la durée de ces dix Périodes ; aussi voit-on que dans la Civilisation, qui est une des Sociétés à familles, il n'y a guère de succès que pour la fourberie, sauf quelques exceptions si rares qu'elles ne servent qu'à confirmer la règle.
Les Sociétés 2e, Sauvagerie, et 6e, le Garantisme, sont moins favorables au mensonge que l'Ordre civilisé; cependant ce sont encore des repaires de fourberie quand on les compare à l'éclatante vérité qui règne dans les "vingt-quatre" Sociétés de Séries progressives.
De là naît une conclusion qui va sembler une facétie, et qui pourtant sera démontrée rigoureusement; c'est que, dans les dixhuit Sociétés d'Ordre combiné, la qualité la plus essentielle pour le triomphe de la vérité, c'est l'amour des richesses. Celui qui s'abandonne en Civilisation à toutes les fourberies imaginables sera l'homme le plus véridique dans l'Ordre combiné; car cet homme n'est pas fourbe pour le plaisir de tromper, mais seulement pour arriver à la fortune; montrez-lui, dans une affaire, mille écus de bénéfice sur un mensonge et trois mille écus sur une vérité, il préférera la vérité, quelque fourbe qu'il soit. C'est par cette raison que les hommes les plus astucieux deviendront bientôt les plus chauds amis de la vérité, dans un Ordre où elle conduira à des bénéfices rapides, tandis que l'exercice du mensonge ne conduira qu'à une ruine inévitable.
Il n'est donc rien de plus facile que de faire triompher la vérité par toute la terre ; il suffit pour cela de sortir des sociétés 2e, 3e, 4e, 5e, [et même] 6e, et d'entrer dans les Sociétés organisées en Séries. C'est un changement [qui ne saurait causer le moindre trouble, puisqu'il ne tient qu'à des dispositions domestiques et industrielles qui n'ont aucun rapport avec l'administration.
Toutes les dispositions de l'Ordre combiné produiront des contrastes réguliers avec nos usages et obligeront à protéger tout ce que nous appelons vice, comme la gourmandise et la galanterie ; les cantons où ces prétendus vices aurout le plus d'activité seront les cantons qui donneront le plus de perfection à l'industrie, et dont les actions négociables seront le plus recherchées dans les placements de capitaux.
Toutes bizarres que peuvent sembler ces assertions, je me plais à les reproduire pour fixer les esprits sur une grande vérité : c'est que Dieu a dû former nos caractères pour convenir à l'Ordre combiné, qui durera 70,000 ans, et non pas pour convenir à l'Ordre incohérent, qui ne devait durer que 10,000 ans. Or, en •' calculant sur les besoins de l'Ordre combiné, vous verrez qu'il n'y a rien de vicieux dans vos passions ; prenons-en pour exemple un caractère quelconque, celui de la Ménagère.
Dans l'Ordre civilisé il serait à souhaiter que toutes les femmes eussent du goût pour les soins du ménage, car elles sont toutes destinées à être mariées et tenir un ménage incohérent; cependant, si vous étudiez les goûts des jeunes filles, vous reconnaîtrez qu'il s'en trouve à peine un quart de bonnes ménagères, et que les trois
quarts n'ont aucun goût pour ce genre de travail, mais beaucoup pour la parure, la galanterie et la dissipation; vous en concluez que les trois quarts des jeunes filles sont vicieuses, et c'est votre mécanisme social qui est vicieux. En effet, si toutes les jeunes filles étaient passionnées, comme vous le désirez, pour les soins du ménageai arriverait que les trois quarts du sexe féminin ne pourraient pas convenir à l'Ordre combiné, qui durera 70,000 ans; car dans cet Ordre les travaux du ménage sont tellement simplifiés par l'association, qu'ils n'occupent pas le quart des femmes qu'il faut y employer aujourd'hui; ce sera donc bien assez qu'il se trouve on quart ou un sixième de ménagères parmi les femmes. Dieu a dû suivre cette proportion, créer des ménagères en nombre convenable pour les 70,000 ans de bonheur, et non pour les 5,000 ans de malheur où nous nous trouvons. Comment les femmes s'accorderaient-elles dans l'Ordre combiné si elles se présentaient au nombre de quatre cents pour un travail qui n'en exigera que cent? De là résulterait l'abandon des autres fonctions qui leur seront dévolues, et chacun s'écrierait qne Dieu est bien peu judicieux d'avoir donné à toutes les femmes ce caractère de ménagère qu'il devait restreindre au quart d'entre elles.
Concluons que les femmes sont bien comme elles sont, que les trois quarts d'entre elles ont raison de dédaigner les travaux du ménage, et qu'il n'y a de vicieux que la Civilisation et la philosophie, qui sont incompatibles avec la nature des passions et avec les vues de Dieu, ainsi que je l'expliquerai plus au long dans le [Traité] de l'Attraction.
L'argument serait le même sur chacune de ces passions que vous nommez vices. Vous connaîtrez par la théorie de l'Ordre combiné que tous nos caractères sont bons et judicieusement distribués, qu'il faudra développer et non pas corriger la nature. Un enfant vous semble pétri de vices, parce qu'il est gourmand, querelleur, fantasque, mutin, insolent, curieux et indomptable; cet enfant est le plus parfait de tous; c'est celui qui sera le plus ardent au travail dans l'Ordre combiné. Dès l'âge de dix ans, il sera élevé en grade dans les Séries d'enfants les plus éminentes du canton, et l'honneur de les présider à la parade et au travail lui fera un jeu des plus rudes fatigues.
Quant à présent, j'avouerai que cet enfant est bien insupportable, et j'en dis autant de tous les enfants ; mais je n'avouerai pas qu'il y en ait aucun de vicieux. Leurs prétendus vices sont Pou-
vrage de la nature ; ces penchants à la gourmandise, à la licence, que vous comprimez dans tous les enfants, leur sont donnés par Dieu qui a bien su calculer son plan de distribution des caractères, et je répète que ce qu'il y a de vicieux, c'est la Civilisation qui ne se prête pas au développement ni à l'emploi des caractères ; donnés par Dieu ; ce qu'il y a de vicieux, c'est la philosophie qui ne veut pas avouer que l'Ordre civilisé est opposé aux vues de la nature, puisqu'il oblige à étouffer les goûts les plus généraux des enfants ; tels les goûts de la gourmandise et de la mutinerie chez les jeunes garçons, les goûts de la parure et l'ostentation chez les jeunes filles, et ainsi des autres âges dont les penchants ou Attractions sont tous tels que Dieu les a jugés nécessaires pour convenir à l'Ordre combiné, qui est une synthèse, un développement de l'Attraction. Il est temps de dire quelque chose sur son analyse, dont on n'a jamais songé à s'occuper.
sur l'étude de la nature par l'attraction passionnée.
Si l'on compare l'immensité de nos désirs avec le peu de moyens que nous avons de les satisfaire, il semble que Dieu ait agi inconsidérément en nous donnant des passions si avides de jouissances, des passions qui semblent créées pour nous harceler en excitant mille "convoitises" dont nous ne pouvons pas satisfaire la dixième partie pendant la durée de l'Ordre civilisé.
C'est d'après ces considérations que les moralistes prétendent corriger l'œuvre de Dieu, modérer, réprimer les passions qu'ils ne savent pas contenter et quils ne connaissent même pas; car sur douze passions qui composent les ressorts principaux de l'âme, ils n'en connaissent que neuf; encore ont-ils des notions très imparfaites sur les quatre principales.
Ces neuf passions déjà connues sont les cinq appétits des sens qui exercent plus ou moins d'empire sur chaque individu, et les quatre appétits simples de Pâme, savoir :
6e Le groupe d'Amitié.
7e Le groupe d'amour.
8e Le groupe de Paternité ou Famille.
0e Le groupe d'Ambition ou Corpontion.
Le> moralistes veulent donner à ces neuf passions une marché contraire au vœu de la nature. Combien n'ont-ils pas déclamé pendant deux mille ans, pour modérer et changer les cinq appétits sensuels, pour nous persuader que le diamant est une vile pierre, l'or un vil métal, que le sucre et les aromates sont de viles productions dignes de mépris, que les chaumières, que la simple et grossière nature sont préférables au palais des rois? C'est ainsi que les moralistes voulaient éteindre les passions sensuelles, et ils n'épargnaient pas davantage les passions de l'âme. Combien ont-ils vociféré contre l'Ambition? A les entendre, il ne faut désirer que des places médiocres et peu lucratives; si un emploi donne un revenu de cent mille livres, il n'en faut accepter que dix mille pour complaire à la morale. Ils sont bien plus ridicules dans leurs opinions sur l'Amour; ils veulent y faire régner la constance et la fidélité, si incompatibles avec le vœu de la nature et si fatigantes aux deux sexes, que nul être ne s'y soumet quand il jouit d'une pleine liberté.
Tous ces caprices philosophiques , appelés des devoirs, n'ont aucun rapport avec la nature; le devoir vient des hommes, l'Attraction vient de Dieu ; or, si l'on veut connaître les vues de Dieu. il faut étudier l'Attraction, la nature seule, sans aucune acception du devoir, qui varie dans chaque siècle et dans chaque région, tandis que la nature des passions a été et restera invariable chez tous les peuples.
Donnons un exemple de cette étude ; je le tirerai des rapports qui existent entre l'amour paternel et filial.
Les moralistes veulent établir l'égalité d'affection entre les pères et les enfants. Ils allèguent à ce sujet des devoirs sacrés sur lesquels la nature n'est aucunement d'accord. Pour découvrir sa volonté, oublions ce qui doit être, ce qui est de devoir, et analysons ce qui est. Nous reconnaîtrons que l'affection est à peu prè? triple des pères aux enfants, ou tierce des enfants aux pères. La disproportion paraît énorme et injuste de la part des enfants ; mais qu'elle soit injuste et vicieuse, cela n'importe à savoir dans une étude où il faut analyser ce qui est et non pas ce qui doit rire.
Si , au lieu de vouloir corriger les passions, on veut rechercher quels peuvent être les motifs de la nature pour donner aux passions une marche si différente du devoir, on s'apercevra bientôt que ces devoirs sacrés n'ont aucun rapport avec la justice, témoin
74 PHE3Î1ÈRE PARTIE.
la question qui nous occupe : la disproportion des deux amours filial et paternel. Leur inégalité est fondée sur des motifs plausibles; si les enfants " n'accordent " en retour que le tiers de l'amour que leur portent les parents, " il en est" trois raisons.
1° L'enfant ignore jusqu'à l'âge de puberté en quoi consiste la qualité de père et de générateur ; il ne peut pas apprécier ce titre ni en tenir compte; dans le bas âge où se forme son affection filiale, on lui cache avec soin la nature de l'acte qui constitue la paternité ; il n'est donc, à cette époque, susceptible que d'amour sympathique et non pas d'amour filial. On ne doit pas exiger son attachement à titre de gratitude pour les soins donnés à son éducation; cette reconnaissance calculée est au-dessus des facultés morales d'un enfant : c'est être plus enfant que lui d'exiger un amour réfléchi dans un être incapable de réflexion ; d'ailleurs cette gratitude est amitié, et non pas amour filial, que l'enfant en bas âge ne peut ni connaître ni ressentir.
2° L'enfant dans le moyen âge, de sept à quatorze ans, est obsédé par les remontrances des parents ; elles sont chez le peuple assaisonnées de mauvais traitements, et comme l'enfant n'a pas assez de raison pour apprécier la nécessité d'une contrainte qu'on lui impose, son attachement doit s'établir en rapport des faveurs qu'il reçoit; aussi voit-on fréquemment qu'un aïeul, un voisin, un domestique, lui sont plus chers que les auteurs de ses jours, et les pères n'ont aucun droit de s'en plaindre ; s'ils ont quelque sagacité, ils ont dû savoir que l'enfant (par les motifs allégués ci-haut) n'est susceptible que d'amour sympathique, et qu'un tel amour s'établit en raison de la douceur et du discernement que les pères savent mettre dans l'exercice de leurs fonctions paternelles.
3° L'enfant, lorsqu'il vient à connaître dans l'âge pubère en quoi consiste la qualité de père et de mère, aperçoit les motifs intéressés de leur amour pour lui ; ces motifs sont l'impression qui leur est restée des jouissances génératrices, l'espoir que sa naissance a fourni à leur ambition ou à leur faiblesse, et les distractions qu'il leur a values dans son enfance où il était le charme de leurs loisirs. D'après ces lumières que l'enfant acquiert à l'âge de raison , il ne peut se croire bien redevable envers les parents pour leur avoir procuré tant de plaisirs qu'il n'a point partagés [et dont on veut le priver dans le bel âge]. Ces notions concourent à attiédir plutôt qu'à augmenter son affection. Il s'aperçoit qu'on l'a engendré par amour du plaisir et non par amour de lui-même, que
ses parents l'ont engendré peut-être à contre-cœur, soit qu'ils aient par maladresse augmenté une progéniture déjà trop nombreuse, soit qu'ils aient désiré l'enfant d'un sexe différent. Bref, à l'époque de l'adolescence, où l'amour filial peut commencer à naître chez l'enfant, mille considérations viennent dissiper le prestige , et même ridiculiser à ses yeux l'importance qu'on attache à la paternité. Alors, si les parents n'ont pas su se concilier son estime et son amitié, ils ne verront naître en lui aucun amour filial, pas même ce retour du tiers auquel la nature a fixé la dette des enfants envers leurs parents ; retour qui semblera suffisant quand on saura que l'éducation ne cause pas aux pères la moindre peine dans l'Ordre combiné auquel le globe va passer et pour lequel nos passions sont disposées.
Quant à présent, si les peines de l'éducation semblent donner aux pères des droits illimités à l'amour des enfants, c'est qu'on n'a jamais mis en balance les trois raisons atténuantes que je viens de faire valoir :
1° Ignorance des enfants en bas âge sur les titres qui constituent la paternité ;
2° Dégoûts qu'ils éprouvent dans le moyen âge par l'abus ou l'exercice mal entendu de l'autorité paternelle ;
3° Contraste qu'ils remarquent dans l'adolescence entre les hautes prétentions des pères et les mérites imaginaires dont elles sont appuyées.
Si l'on met en balance d'autres considérations accessoires, comme les préférences paternelles dont l'enfant est justement offensé , on concevra pourquoi le descendant n'éprouve communément que le tiers de l'affection qui lui est vouée par l'ascendant; s'il en ressent davantage, c'est effet de sympathie et non pas influence de consanguinité. Aussi voit-on souvent l'enfant avoir pour l'un des parents deux et trois fois plus d'attachement qu'il n'en a pour l'autre , dont les titres sont les mêmes à ses yeux, mais dont le caractère n'est pas à sa convenance.
Ce sont là des vérités que les Civilisés ne veulent ni confesser ni prendre pour base de leurs calculs sociaux. Pauvres de jouissances, ils veulent être riches d'illusions ; ils s'arrogent un droit de propriété sur l'affection du plus faible. Sont-ils époux [de 60 ans], ils prétendent qu'une épouse de [20 ans] doit les aimer sans partage, et l'on sait à quel point sont fondées leurs prétentions :
7(i PREMIERE PARTIE.
sont-ils pères, ils veulent être des dieux, des modèles aux yeux de leurs enfants ; ils crient à l'ingratitude s'ils n'en obtiennent que la dose d'amour qu'ils ont méritée. A défaut d'attachement véritable, ils se repaissent de tableaux mensongers ; ils aiment qu'on leur étale dans les romans et les comédies des débordements d'amour filial et de fidélité conjugale dont on ne trouve pas même l'ombre au sein des familles. Les Civilisés, en se nourrissant de ces chimères morales, deviennent incapables d'étudier les lois générales de la nature; ils ne les voient que dans leurs caprices et leurs prétentions despotiques, et ils accusent la nature d'injustice sans vouloir rechercher le but auquel tendent ses dispositions.
Pour découvrir ce but, il fallait, sans s'arrêter aux idées dee?ecoir, procéder à l'analyse [et synthèse] de cette Attraction passionnée qui nous paraît vicieuse, parce que nous ignorons quel est son but, mais qui , vicieuse ou non , n'a jamais été l'objet d'une analyse régulière.
Pour rappeler le lecteur à distinguer Y Attraction du devoir et étudier l'Attraction indépendamment de tout préjugé sur le devoir, je donnerai dans la troisième partie de ce mémoire un nouveau chapitre sur cet objet, celui des contre-mouvements composés, dans lequel on verra encore que, l'Attraction étant incompressible, quoique contradictoire avec le devoir, il faut enfin capituler avec cette sirène, et étudier ses lois au lieu de lui dicter les nôtres dont elle s'est jouée et se jouera éternellement pour le triomphe de Dieu et la confusion de nos versatiles systèmes.
{L'ARBRE PASSIONNEL ET SES RAMEAUX OU PUISSANCES GRADUK> EN 1er, 2e, 3e, 4e ET 5e DEGRÉS] C1).
Débutons par le premier degré, qui porte trois ramesux ; nous parlerons plus tard de la tige ou Unitéisme, considéré comme la
(i) Ce chapitre est entièrement inédit : en le lisant on ne doit pas oublier que les additions de cette nouvelle édition ne sont point des morceaux travaillés par l'auteur, mais le plus souvent desimpies indication*, des ébauches qui n'avaient pas même été faites en vue d'une nouvelle édilion. Toutes ces additions sont jetées currenie calumo et même fréquemment écrites en abréviations. (Note des éditeurs.)
source de toutes les passions qui sont en premier échelon trois, en deuxième douze, etc.
II y a en premier degré ou première division de la tige trois passions sous-foyères ou centres d'Attraction, vers lesquels tendent les humains dans tous les rangs, dans tous les âges; ces trois passions sont :
1re Le I.uxisme, ou désir du Luxe.
2e Le Grodpisme, ou désir des Groupes.
3e Le SÉRirsME, ou désir des Séries.
Examinons-les en subdivisions selon le nombre des passions qu'elles fournissent dans l'échelon suivant ou deuxième puissance, qui donne douze rameaux formant la gamme passionnelle analogue à la musicale.
1er Sous-foyer, le Luxe. Il fournit et régit cinq passions secondaires, dites sensitives ou désirs des sens.
Le Luxe est interne et externe ; il est interne quant à la santé qui nous garantit l'exercice plein et direct de chaque sens. Ils ne peuvent exercer sans le secours de la richesse ; en vain aurait-on bon estomac et brillant appétit si l'on manque d'un écu pour dîner. Celui qui n'a pas le sou est condamné à la famine, à l'engorgement indirect des sens ; les sens ne peuvent donc prendre le plein essor indirect sans l'entremise de l'argent, à qui tout est subordonné en Civilisation.
Il en est des quatre autres sens comme de celui du goût; chacun d'eux, sans l'appui de la fortune, est réduit au minimum d'essor. En vain auriez-vous la perfection de l'oreille; on vous refusera la porte de l'Opéra et du concert si vous manquez d'argent, et vous y verrez entrer des gens grossiers qui auront l'oreille fausse, mais la bourse bien garnie. Il ne suffît donc pas au bonheur d'avoir le luxe interne ou santé; nous désirons encore le luxe externe ou richesse, qui garantit l'essor libre des sens, dont le luxe interne garantit seulement l'essor conditionnel.
L'exception même confirme le principe. Une jeune fille trouve un barbon qui lui assure une vie heureuse, un plein exercice de certains plaisirs sensuels, bonne chère, parure, etc., dont elle manquait. Dans ce cas, l'un des cinq sens, le cinquième, le tactrut, intervient pour assurer par voie de richesse l'exercice externe aux quatre autres qui n'auraient qu'un exercice interne ou santé, qu'une aptitude privée d'essor positif, et qui, sans le secours de la
richesse fournie parce barbon, auraient été réduits aux privations de toute espèce, peut-être même à celle du sens du tact, car les gens très pauvres ont fort peu de moyens pour se procurer en amour les personnages qu'ils convoitent.
Concluons que le luxe est composé et non pas simple, qu'il est interne et externe, principe important à établir pour constater le vague des sciences physiques dans toute question d'Unité du Mou vement, témoin le débat sur la simplicité ou composition de la lumière; si elle était corps simple, il faudrait, en vertu de l'Unité de la nature, que le luxe fût simple. Il est premier but d'Attraction passionnelle, comme le pivot de la lumière ou soleil est premier but d'Attraction matérielle. Or, le luxe étant composé comme on vient de le voir, la lumière l'est de même, à moins de duplicité dans le système de la nature,"sur la coïncidence du Mouvement en matériel et en passionnel.
2e Sous-foyer, les Groupes. Ce rameau fournit quatre passions secondaires, dites affectives.
~ ,r . (l. Groupe d'Honneur, ou Corporation. En Majeur < a n *k ,n J ( 2. Groupe d Amitié.
, ,r. I 5. Groupe d'Amour.
En Mineur j l «.
( 4. Groupe de FamiU