AVILISSEMENT DES I EMMES EN CIVILISATION
Peut -on voir une ombre de justice dans le sort qui leur est dévolu! La jeune fille n'est-clle pas une marchandise exposée en vente à qui veut en négocier l'acquisition et la propriété exclusive? Le consentement qu'elle donne au lien conjugal n'est- il pas dérisoire et forcé par la tyrannie des préjugés qui l'obsèdent dès son enfance? On veut lui persuader qu'elle porte des chaînes tissues de fleurs; mais peut-elle se faire illusion sur son avilissement, même dans les régions boursoufflées de philosophie, telles que l'Angleterre, où les hommes jouissent du droit de conduire leur femme au marché, la corde au cou, et la livrer comme une bête de somme à qui veut en payer le prix? Sur ce point notre esprit public est-il plus avancé que dans ces siècles grossiers où certain concile de Màcon, vrai concile de Vandales, mit en délibération si les femmes avaient une âme? et l'affirmative ne passa qu'à une majorité de trois voix. La législation anglaise, tant vantée parles moralistes, accorde
aux hommes divers droits non moins déshonorants pour le sexe ; tel est le droit qu'a l'époux de se faire adjuger un dédommagement pécuniaire aux dépens de l'amant reconnu de son épouse. Les formes sont moins grossières en France, mais l'esclavage est au fond toujours le même. L'on y voit, comme partout, de jeunes filles languir, tomber malades et mourir faute d'une union que la nature commande impérieusement, et que le préjugé leur défend, sous peine de flétrissure, avant qu'elles aient été légalement vendues. Ces événements, quoique rares, sont encore assez fréquents pour attester l'esclavage du sexe faible, le mépris des volontés de la nature, et l'absence de toute justice à l'égard des femmes.
Parmi les indices qui promettaient d'heureux résultats de l'extension des privilèges féminins, il faut citer l'expérience de tous les pays. On a vu que les nations les meilleures furent toujours celles qui accordèrent aux femmes le plus de liberté ; on l'a vu chez les Barbares et Sauvages comme chez les Civilisés. Les Japonais, qui sont les plus industrieux, les plus braves et les plus honorables d'entre les Barbares, sont aussi les moins jaloux et les plus indulgents pour les femmes; à tel point que les Magots de la Chine font le voyage du Japon pour s'y livrer à l'amour qui est interdit par leurs hypocrites coutumes.
Les Otahitiens, par la même raison, furent les meilleurs de tous les Sauvages ; aucune horde n'avait poussé si loin l'industrie, eu égard au peu de ressources qu'offrait leur pays. Les Français, qui sont les moins persécuteurs des femmes, sont aussi les meilleurs d'entre les Civilisés, en ce qu'ils sont la nation la plus flexible, celle dont un souverain habile peut tirer en peu de temps le meilleur parti, dans tout emploi ; et malgré quelques défauts, tels que la frivolité, la présomption (*) individuelle et la malpropreté,
(i) Le reproche de présomption n'est point applicable à la nation française, mais seulement aux individus ; la nation, collectivement prise, tombe dans le vice contraire, dans la défiance d'elle-même ; elle croit impossible toute entreprise confiée à elle seule; le mot, c'est impossible, retentit en France dans foutes les bouches, et l'on peut surnommer les Français: Nation des impossibles. Ils n'admirent et n'estiment que les étrangers; tout savant ou artiste a double valeur en France s'il est étranger. Aucune nation ne se plaît tant à molester ses grands hommes de leur vivant; la France est l'enfer des savants. Il n'en e?t pas de même des autres contrées qui divinisent tout ce qu'elles ont produit. En Allemagne tout écrivain passe de son vivant pour un grand homme; au moindre
ils sont pourtant la première nation civilisée, par le seul fait de la flexibilité, qui est le caractère le plus opposé à celui des Barbares.
On peut de même observer que les plus vicieuses nations ont toujours été celles qui asservissaient davantage les femmes : témoin les Chinois qui sont la lie du globe, le plus fourbe , le plus lâche, le plus affamé de tous les peuples industrieux; aussi sont- ils les plus jaloux et les plus intolérants sur l'amour. Parmi les Civilisés modernes, les moins indulgents pour le sexe ont été les Espagnols; aussi sont-ils restés en arrière des autres Européens et n'ont-ils eu aucun lustre dans les sciences ni les arts. Quant aux hordes sauvages, leur examen prouverait que les plus vicieuses sont encore celles qui ont le moins d'égards pour le sexe faible et chez qui la condition des femmes est la plus malheureuse.
En thèse générale : Les progrès sociaux et changements de Période s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d'Ordre social s'opèrent en raison du dèeroissement de la liberté des femmes.
succès on lui prodigue l'épi thète de célèbre. Quant à la nation française, loin d'être présomptueuse, elle se prêle à applaudir et imiter les vices des étrangers; aussi a-t-on vu, en 1787, l'ancienne cour vouloir introduire dans la discipline militaire le noble usage des coups de bâton, pour imiter les Prussiens dont elle s'était infatuée. Eh ! (pie de modes ridicules n'a-t-on pas empruntées des Anglais, dont la cour était de même engouée! Enfin les Français sont modestes, même à la guerre, où leurs succès nombreux pourraient leur inspirer de la présomption. L'on en a vu la preuve dans la dernière campagne, où les Prussiens s'abandonnaient aux fanfaronnades les plus indécentes; il semblait, d'après les diatribes imprimées à Berlin, qu'une apparition, qu'un souffle des légions prussiennes allait anéantir l'armée françiise, qui s'avançait sans aucune jactance, et sans que les feuilles françaises fissent entendre la moindre rodomontade. Ces particularités prouvent assez que la nation française n'est pas atteinte de présomption, mais du caractère opposé, qui est la défiance de soi-même et l'admiration des étrangers. Aussi nul peuple n'est-il plus hospitalier et plus honorable envers ses ennemis vaincus. Cependant les individus sont présomptueux et font étalage de ce vice, par leurs manières précieuses et leur ton de suffisance, par leur habitude de raillerie et de jeux de mots. D'où vient donc ce contraste entre le caractère présomptueux des individus et le caractère modeste, flexible de la nation? J'en pourrais indiquer la cau«e et le remède, mais toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.
D'autres événements influent sur ces vicissitudes politiques; mais il n'est aucune cause qui produise aussi rapidement le progrès ou le déclin social que le changement du sort des femmes. J'ai déjà dit que la seule adoption des sérails fermés nous rendrait en peu de temps Barbares, et la seule ouverture des sérails ferait passer les Barbares à la Civilisation. En résumé, l'extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès so-
CORRECTIFS QUI AURAIENT CONDUIT EN 6e PÉRIODE:
Majorité amoureuse, corporations amoureuses, leurs résultats'*).