‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 63 sur 98 · EPILOGUE. ÏS · texte numérisé non relu

EPILOGUE. ÏS

pour nous désabuser? Demandez au vertueux Sénèque pourquoi, lorsqu'il nous vante les douceurs de la pauvreté, il accumule pour ses menus plaisirs une fortune de 80 millions tournois (valeur actuelle); sans doute qu'il juge la pauvreté et la médi crité plus belles en perspective qu'en réalité, comme ces statues mal dégrossies, qui font meilleur effet de loin que de près. Nous nous rangeons à l'avis de Sénèque; que ne pouvons-nous comme lui renvoyer la pauvreté et la médiocrité dansla poussière des bibliothèques !

Lorsque vous attestez, par vos actions et par vos aveux, Finipuissance des secours que promet votre science, quelle intention doit-on vous prêter, si vous persistez à nous administrer ces inutiles secours ? N'est-ce pas une ironie de votre part que de vouloir nous familiariser avec les privations, quand nous vous demandons des richesses et des jouissances réelles? Vous-mêmes, philosophes, dont l'esprit et les sens plus exercés que ceux du vulgaire vous rendent plus précieuses les douceurs de la fortune, n'êtes-vous pas ravis d'apprendre que la chute de vos systèmes va vous élever à cette fortune dont vous êtes idolâtres, en feignant de la mépriser?

Ne répugnez point à confesser pleinement vos erreurs ; la honte en retombe sur les savants en masse, et non pas sur aucune classe en particulier. Croyez-vous que les physiciens et littérateurs puissent éviter leur part de l'affront universel? N'avaient -ils pas, comme vous, le raisonnement et le bon sens pour apercevoir et dénoncer l'absurdité générale? Oui, ['absurdité est générale tant que vous ne savez pas remédier au plus scandaleux des désordres sociaux, à la Pauvreté. Tant qu'elle subsiste, vos profondes sciences ne sont pour vous que des brevets de démence et d'inutilité ; vous n'êtes qu'une légion de fous avec toute votre sagesse.

Vous vous annoncez pour interprètes de la raison. Gardez donc le silence tant que durera l'Ordre civilisé ; car il est incompatible. avec la raison, si elle recommande la modération et la vérité. En quels lieux la Civilisation a-t-elle fait des progrès? C'a été dans Athènes, Paris, Londres, etc. , où les hommes n'ont été nullement amis de la modération ni de la vérité, mais fortement esclaves de leurs passions et adonnés aux intrigues et au luxe. En quels lieux la Civilisation a-t-elle langui et resté médiocre? c'a été dans Sparte et dans Rome primitive, où les passions voluptueuses et le luxe, n'avaient qu'un faible développement. D'après cette expérience,

pouvez-vous douter que l'Ordre civilisé ne soit inconciliable avec cette raison qui consiste, selon vous, à modérer ses passions? pouvez-vous douter qu'il ne faille bannir une telle raison , si l'on veut le maintien et les progrès de l'Ordre civilisé?

Votre science eut quelque vogue dans l'Antiquité, mais parce qu'alors elle flattait les passions ; en effet, l'imagination et la curiosité avaient peu d'aliments dans ces temps où les sciences fixes et la littérature étaient au berceau ; l'on dut s'attacher avidement à des dogmes qui ouvraient une immense carrière à la controverse et aux intrigues ; la Philosophie incertaine était alors soutenue par son union avec les sciences fixes et avec la religion. Pythagore, doyen de la morale, était en même temps un habile géomètre et un prélat révéré. Il avait fondé un monastère où il faisait des miracles, comme de ressusciter les morts, et autres facéties; ses Néophytes étaient soumis aux plus rudes épreuves, comme aujourd'hui nos Trappistes.

Enfin, si ces moralistes obtinrent la faveur du peuple, c'est qu'ils formaient dans la religion mythologique un accessoire au sacerdoce, comme les moines dans la religion catholique.

Tandis que les rigoristes de l'ancienne philosophie séduisaient le peuple par la pratique des austérités et l'étude des sciences utiles, d'autres sectes plus traitables [comme celle d'Épicure] gagnaient la bonne compagnie et formaient des coteries cabalistiques, pour qui les oisifs de la Grèce prenaient parti, comme on voit aujourd'hui ceux de Paris se passionner pour tel théâtre ou tel acteur. D'où Ton voit que cette vogue de la Morale chez les Grecs ne se fonda que sur la superstition des petits et sur le désœuvrement des grands ; enfin, sur des chances qui flattaient les passions, mais nullement sur l'influence de la raison.

Autres temps, autres mœurs. Les coteries morales n'étaient déjà plus en crédit chez les Romains, et Caton, au sujet d'une intrigue où figuraient quelques sophistes grecs, voulait qu'on chassât de Rome tous les philosophes; preuve qu'ils n'étaient plus en odeur de sainteté.

Quant aux modernes, la Philosophie morale n'a reparu chez eux que pour y mourir de sa belle mort. D'abord elle s'est traînée servilement sur les pas des anciens; vainement a-t-elle ressassé leurs diatribes contre les passions et les richesses; ce qui était amusant dans Athènes, ne l'est plus à Paris ni à Londres. Il en est des sciences incertaines comme des modes , qui ne durent qu'un

Page 1