‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 116 sur 298 · PREMIÈRE PARTIE. PIVOT DIRECT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. PIVOT DIRECT

je puis user du droit qu'ont eu avant moi cent mille philosophes qui ont fait des systèmes sur l'un ou l'autre monde. Si je me trompe , je répondrai , errare humanum est. Mais après avoir lu mes erreurs sur le sort futur des ûmes , on avouera au moins que ce cadre de nos destinées ultra-mondaines est digne de la puissance de Dieu et du génie de l'homme.

Citer. — On a vu ( Trans-Méâ. 255) que les biens de ce monde, richesse, vigueur, longévité, ne seraient pour les harmoniens qu'un sujet de regret, si l'immortalité dualisée ou métempsycose ne leur était garantie : en outre le but de Dieu serait manqué ; car en faisant beaucoup pour le bonheur intra-mondain des humains , il n'en obtiendrait qu'une affection équivoque, un reproche continuel de n'avoir pas perpétué le bonheur de cette vie terrestre , et d'avoir inspiré à l'Homme un violent désir de retour en ce monde, sans avoir pris aucune mesure pour le satisfaire.

L'immortalité composée ou métempsycose est donc un des pivotsdu système de l'harmonie : il ne serait qu'avorton, sans la solution de ce problème dans lequel l'Attraction va nous servir de guide : il tomberait, quant au sort futur des âmes , dans le simplisme relatif, dans le vice que j'attaque sans cesse. Leur bonheur à venir sur ce globe serait imparfait, si elles ne rentraient pas en cette vie.

Examinons d'abord dans quel esprit ont été calculées nos théories actuelles d'immortalité.

Pendant le cours des lymbes sociales (53) , où la vie n'est qu'un sentier de ronces , il suffît à l'homme d'une perspective de vie future dégagée des plaisirs sensuels , dont le civilisé jouit peu en ce monde. Il n'y possède pas

même le nécessaire; il ne conviendrait pas qu'il espérât trop de bonheur sensuel dans l'autre monde ; il deviendrait apathique ou séditieux en celte vie. Si notre populace , toujours famélique, pouvait espérer bonne table dans la vie future, elle serait trop empressée de s'y rendre, et trop disposée à sacrifier sa vie dans les bandes de voleurs et les émeutes populaires où elle ne s'aventure déjà que trop.

D'après cette considération , l'on a dû restreindre beaucoup les tableaux de bonheur ultra-mondain ; les borner à des passe-temps insipides et mesquins; des Champs-Elysées où les âmes des justes sont réduites à des promenades monotones, à de stériles entretiens sur la vertu; un Olympe où les Dieux et demi-Dieux mangent toujours du même plat, toujours de l'ambroisie; d'autres séjours ascétiques où l'on n'a aucun usage des sens principaux, goût et tact, ni même des passions romantiques; certaines demeures célestes où l'usage des sens est outré et sans diversion; tels sont les deux paradis imaginés par Odin et Mahomet : dans le premier, le régal se bornera à boire du sang dans les crânes de ses ennemis; dans l'autre , on sera conjoint pendant 50 mille ans avec une des Houris ou nymphes célestes, dont on pourra bien s'ennuyer au bout de oO jours, si rien ne fait diversion ft cette uniformité.

Chacun de ces fabricants de paradis n'a dépeint, dans ses tableaux, que son goût favori :

« Tout a l'humeur gasconne, en un auteur gascon. »

Dans le paradis de Sommonakodom , Dieu des Siamois , on passera des milliers d'années en état d'absorption mentale, sans songer à rien. Un tel bonheur pourra plaire

PREMIÈRE iPARTlE. PlVOt DIRECT. 541

à certains oisifs d'Italie qui ont pour devise, hella cosa far nienie. Bref, on ne saurait à qui donner la palme de déraison , parmi ces fabricateurs de séjours olympiques dont je ne pousserai pas plus loin la collection.

Ces pauvretés peuvent suffire à charmer des civilisés cl barbares , à qui il serait dangereux de promettre davantage; elles ne seraient pas présentables à des harmoniens qui seront insatiables de jouissances, et qui, convaincus, par leur état social, de l'extrême sagacité de Dieu dans la distribution des plaisirs, verraient en lui une parcimonie méprisable, si l'immortalité ne leur garantissait pas dans l'autre vie une supériorité d'essor de chacune des douze passions, une perspective capable d'exciter la convoitise , même dès ce monde.

Jusqu'à présent, les tableaux de l'autre vie sont si peu satisfaisants , que les riches redoutent et diffèrent autant que possible d'aller en jouir. Quant aux pauvres , s'ils sont familiarisés avec la mort, ce n'est point par amorce de bien-être futur, mais par dégoût de l'existence présente; ennui qu'ils expriment par ce refrain : « Nous ne » pouvons pas être plus mal dans l'autre monde que dans » celui-ci. >

Pour éclaircir le problème de notre sort dans l'autre monde , consultons d'abord les indices que nous fournit l'Attraction à titre d'agent de la Divinité.

.l'ai suffisamment démontré que Dieu contreviendrait à toutes ses propriétés (244) , s'il employait d'autre agent que l'Attraction pour diriger l'Univers : mais en quelle dose la distribue-t-il à chaque espèce d'êtres; quelle règle suit-il dans cette distribution? Il est hors de doute (pi'il répartit l'Attraction conformément à ses trois propriétés primaires et X (245).

A partir de cette base, tous les doutes sur l'immortalité composée vont être levés : démontrons la thèse par application à l'une des trois lois (266) , à X économie de ressorts.

Si Dieu distribue l' Attraction avec économie , il n'en doit donner à chaque être que le nécessaire, en justes proportions avec les destinées : la justesse exige que la dose d'Attraction soit inférieure aux biens qui nous sont réservés, qu'eUe soit en degré d'iNFRA-DESTiN, afin de nous ménager le charme d'une surabondance de biens. L'Attraction en dose de superflu ou sdpra-destin, en excédant de rapport avec les biens à obtenir, serait un tourment pour l'espèce entière; jugeons-en par comparaison aux animaux. Le renne est destiné à vivre dans les glaces; Dieu ne lui donne pas attraction pour les prés fleuris et les végétaux de nos climats; ce quadrupède préfère les neiges et la mousse qu'elles recouvrent; son attraction est donc proportionnelle avec sa destinée essentielle.

Remarquons que Dieu distribue les lumières en même rapport. Un bœuf est condamné à périr dans nos boucheries; Dieu ne lui donne pas , comme à nous , la faculté de réfléchir sur la mort et les genres de mort. Cet animal serait inquiet toute sa vie , en prévoyant sa triste fin. La nature en agit de même à l'égard d'un sauvage destiné à encourir les risques de famine ; elle lui inspire une apathie qui lui cache le péril.

11 est donc évident que le Créateur a réparti les attractions et les lumières avec économie et discernement; qu'il n'en donne à chaque espèce aucune branche, aucune dose qui puisse excéder le nécessaire, ni s'écarter de convenance avec la destinée essentielle du grand nombre ;

Page 1