‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 15 sur 298 · Paix constante · texte numérisé non relu

Paix constante

>^ \ Philantropie collective et individuelle ; X Y Unité d'action sociale.

Tels seront lès effets de l'Association dans les périodes 7,8, 9. Le tableau de ces biens réduit au rôle d'antiquailles très-dangereuses, toutes nos conceptions sophistiques décorées mal-à-propos du nom de nouveautés , puisqu'on n'en voit résulter sur tous les régimes que les neuf fléaux lymbiques énoncés (31), et les quatre sociétés qui engendrent ces neuf fléaux.

J'ai démontré que Tâge moderne, malgré ses sabliles distinctions sur le sens et le pouvoir des mots , a pris le mot nouveauté pour la chose, et s'est prévenu contre le bien qu'il aurait dû solliciter. Ce n'est là qu'une des mille duperies où il est tombé par sa folle conflance aux sciences incertaines; et surtout par l'étourderie de ne pas astreindre les sophistes à une épreuve locale sur un petit terrain , avec clause de peine afllictive pour celui dont les théories seraient reconnues trompeuses , et entretiendraient les neuf fléaux civilisés au lieu de produire les neuf bienfaits sociétaires (53).

Nous sommes bien moins tolérants sur des duperies de médiocre importance et qui ne touchent qu'à l'inlérêt pécuniaire. Par exemple : si un marin pour se donner du relief, s'avisait de changer les noms d'un Archipel comme celui d'Otahiti , et qu'il vînt au retour annoncer dans Londres la découverte d'une cinquantaine d'îles nouvelles, remplies de mines et bîocs d'or; s'il engageait les armateurs à équiper des vaisseaux, les charger d'étoffes et denrées en échange desquelles ces insulaires donneront des blocs d'or à profusion; si enfin, sur son assertion , l'on expédiait force vaisseaux , et qu'on le récompensât d'avance par une sinécure bien reniée ; quelle serait l'indignation lorsqu'on verrait l'année suivante , les vaisseaux revenir, et annoncer que le prétendu Archipel nouveau n'est autre que tel groupe d'îles déjà bien connues, et où l'on ne trouve ni blocs d'or ni débouchés commerciaux !

Sur ce rapport, chacun opinerait à punir le trompeur , le priver de ses fonctions lucratives, l'envoyer aux galères, et peut-être au gibet qu'il aurait bien mérité ; cependant il n'y aurait dans cette mystification, que plaie d'argent, lésion en affaires d'intérêt..

Les duperies sociales causées par de vicieuses théories, sont bien autrement préjudiciables : un système erroné en politique, peut engager la société dans des révolutions qui coûteront des fleuves de sang ; c'est à quoi tendent sans cesse les faux novateurs , qui ne mettent en scène que la civilisation affublée d'un autre masque. Au lieu de la douce fraternité qui, depuis 1793, a perdu son crédit, ils présentent aujourd'hui des perspectives de richesse nationale , de balance , contre-poids , garantie , équilibre : après un funeste essai de ces sornettes politiques, on reconnaît qu'elles ne sont toujours que la civilisation avec son cortège de neuf fléaux radicaux ,

Indigence, Fourberie, Oppression, Carnage, etc. (51), et qu'au lieu de méthode curative , ces auteurs de vieilleries travesties ne savent qu'envenimer les antiques plaies, dont l'humanité ne peut espérer de guérison que dans une invention qui lui ouvrira une issue des lympes sociales, une issue du labyrinthe civilisé, barbare et sauvage.

Appliquons ce principe à quelqu'un des fléaux récents eomme les dettes publiques. Pense-t-on que l'Angleterre puisse jamais se libérer de sa dette sans le secours d'une nouveauté? Loin de là : elle se verrait sous peu entraînée dans des guerres dont le résultat serait l'accroissement de la dette , si toutefois il est possible de l'accroître sans être forcé à la banqueroute.

Il en est de même des autres états qui se flattent A' amortir : à la vérité, ils opèrent chaque année une petite réduction bien imperceptible; misérable palliatif, résistance illusoire aux progrès du mal ! Je compare ces amortissements à la prétention des enfants qu'on voit souvent élever une petite digue en cailloux pour barrer le Rhin ou le Rhône; et vraiment ils barrent un instant le bord

du courant , mais la moindre vague emportera leur frêle ouvrage. Tel serait le sort des systèmes financiers; une bonne guerre viendrait inopinément bouleverser les menus calculs d'amortissement, balayer tous les systèmes de restauration , et forcer tous les gouvernements à des banqueroutes , ou à des redoublements d'impôt qui feraient éclater de nouvelles révolutions. Contre cette calamité,, tous les préservatifs deviennent inutiles, si on laisse envenimer le vice principal, la pénurie fiscale ,. que l'état des choses tend malheureusement à aggraver en tous pays.

Les états européens , et surtout l'Angleterre , sont donc tous réduits à désirer une véritable nouveauté, pour se délivrer du fardeau insupportable des dettes publiques.

Mais par le mot véritable nouveauté , j'entends une invention qui présente garantie contre la fraude, un procédé susceptible d'épreuve locale et partielle, une opération étrangère aux affaires politiques, admissible sous tous les gouvernements, sous l'Inquisition même, car elle ne s'ombragerait pas d'améliorations en culture et en économie domestique. J'entends surtout une opération qui bornée à l'industrie , ne puisse présenter aucune chance d'intervention aux brouillons démagogiques ; telle sera l'Association agricole, absolument étrangère à tous ces systèmes, dont les auteurs n'ont d'autre but que d'agiter ie monde social, se mettre en scène pour o])tenij quelqu'emploi , et rire aux dépens des dupes qui ont pris un échafaudage de belles phrases pour de la nouveauté.

Depuis si longtemps que l'auloritô et le monde policé sont abusés par les jongleurs , on n'en a jamais puni aucun : semblables à Crispin , qui justifie ses pilules et ses assassinats par le mol medicus sim, les sophistes politi-

ques ont une sauve-garde assurée dans le mol philosophus sum. Faut-il s'étonner que depuis vingt- cinq siècles, ils aient préféré la facile carrière du sophisme , à celle des inventions où ils auraient pu échouer malgré de pénibles travaux.

La précaution de punir les jongleries systématiques , les charlatans qui promettent la nouveauté sans jamais la donner, aurait valu double avantage aux modernes: délivrer le corps social des agitateurs littéraires, et tourner les esprits ù la recherche des théories vraiment neuves et salutaires. Pour peu qu'on eût réprimé les historiens politiques, on aurait obtenu en nouveauté, la chose au lieu du mot : leur impunité est cause qu'on n'a obtenu que le mot au lieu de la chose , et que le monde policé reste embourbé dans la civilisation , dont il aurait depuis longtemps trouvé l'issue , si l'autorité eût forcé les perquisitions en assujettissant les auteurs à l'épreuve locale; et à la punition, en cas que leur théorie ne réussît pas à extirper, en tout ou en partie, les neuf fléaux de civilisation.

Les gouvernements civilisés commencent à entrevoir leur duperie, et se défier enfin des sophistes qu'ils avaient encouragés dans l'antiquité et même dans le cours du dernier siècle. Aujourd'hui, désabusés par les équipées révolutionnaires, ils reconnaissent que les systèmes de perfectibilité, avec leur masque de nouveauté, ne sont toujours qu'un réchauffé de vieilles chimères qui ont ensanglanté le monde. Mais en disgraciant ostensiblement ces sortesd'écrils, onleur assure encore deux encouragements indirects : l'un est l'impunité, garantie aux théories contradictoires avec l'expérience ; l'autre est la défaveur jetée sur les nouveautés, quand il faudrait au contraire les provoquer, proscrire les antiquailles philosophiques, et n'ad-

mettre à l'épreuve que les théories qui, par des procédés absolument neufs, garantiraient une issue de civilisation.

J'ai dû m'appesanlir sur celle duperie des modernes, qui diffament d'avance le bien qu'ils ne savent pas obtenir, et qui redoutent la nouveauté sociale qu'on leur a mille fois promise et jamais donnée.

Quant aux sophistes, s'ils avaient eu quelque bonne foi , ils auraient depuis longtemps suspecté leur science d'après les démentis que lui donnait l'expérience; ils se seraient ralliés à l'opinion d'un de leurs coryphées, Socrate, qui regardait en pitié ses propres lumières, et disait modestement, ce que je sais, c'est que je ne sais rien.

Il ne voyait déjà dans la philosophie qu'une vaine science; qu'en aurait- il pensé s'il eût été témoin comme nous de ses bévues modernes, des tourmentes révolutionnaires, et des scandales mercantiles: monopole, dettes publiques, banqueroute, usure, agiotage et autres maux que la philosophie prétend adoucir, et qu'elle empire de plus en plus ; semblable à ces médecins ignorants dont le malade est réduit à déplorer les services.

C'est à regret que je débute ici sur un ton désobligeant pour deux classes de savants, les économistes et les politiques : mais l'Association industrielle est une opération si opposée à leurs théories, que l'auteur se compromettrait à chaque instant s'il essayait de transiger avec les doctrines des philosophes.

Après tout, qu'importe à ces savants la chute prochaine de leur science ! Croit-on qu'ils en soient sincèrement les apôtres? Loin de là, ils en connaissent mieux que d'autres les ridicules; et quoiqu'ils soient engagés par étal à la soutenir, elle leur est secrètement odieuse , par la flétrissure dont l'expérience vient de la frapper :

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elle est pour eux un fardeau plus pesant que n'est l'Atlas sur les épaules d'Hercule; ils n'aspirent qu'à déserter décemment les drapeaux de cette vieille sirène , qu'à s'ouvrir une carrière plus honorable et surtout plus lucrative.

D'ailleurs, il reste aujourd'hui très-peu de philosophes en titre; on trouve des continuateurs, mais aucun chef de secte comme les Platon et les Aristote , les Rousseau et les Voltaire. Ainsi, en attaquant la science, on ne heurte guère les disciples actuels qui sont bien rallentis, et peuvent s'isoler d'une rêverie dont ils sont commentateurs et compilateurs, mais non pas auteurs. Nul doute qu'ils ne sacrifient volontiers la controverse antique et moderne, les 400,000 tomes de philosophie, pour une science neuve et utile qui ouvrira des voies de fortune subite au genre humain , et aux philosophes mêmes que l'Association va combler de richesses pour l'utihté de leurs talents oratoires, tout en réprouvant leurs doctrines.

S'il est vrai, comme l'assurent ces savants, que leurs volumineuses théories n'aient d'autre but que la recherche de la vérité ; ils ont dû présumer que cet amas de systèmes deviendra inutile du moment où la vérité sera découverte , et où l'on connaîtra le moyen de la faire dominer en la conciliant avec l'amour des richesses, en la rendant plus lucrative que la pratique du mensonge. Un tel effet ne peut avoir lieu que dans l'Association dont on n'osait pas même soupçonner la possibilité. Au premier essai qui en sera fait sur un hameau de quatre cents villageois, on se convaincra que l'amour des richesses tant diffamées par les sophistes , devient le meilleur garant du règne de la vérité, dans le régime sociétaire.

•Dès que ce régime sera organisé sur une petite réunion de quatre cents personnes, on verra se dérouler le plan

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de Dieu sur l'emploi des passions , sur leur concours avec l'industrie et la vérité. A cet aspect, la raison humaine sera confondue d'avoir douté de l'universalité de la providence ; et d'avoir pensé que Dieu avait créé nos passions, sans leur assigner un mécanisme d'harmonie industrielle et sociale. En voyant ce bel ordre , ce concert d'inégalités graduées, les sophistes n'auront plus qu'à s'humilier; et l'athée môme saisi d'un pieux enthousiasme, courra au temple s'écrier avec Siméon : c Seigneur , j'ai " assez vécu, puisque j'ai vu le chef-d'œuvre de votre » sagesse : l'harmonie sociétaire des passions, la voie >> d'unité et de vérité que vous avez préparée pour le » bonheur de tous les peuples. "

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