CHAPITRE V
Lesprit usuraire absoi-bo par l'Association.
Cljapitre dédié aux petits Propiiélaires.
Faire l'apologie des penchants usuraires, n'est-ce pas se ranger dans la classe des jongleurs signalés (II, 447) en note? Non; car l'apologie est ici conditionnelle et subordonnée au cas de régime sociétaire. C'est une thèse de substitution absorbante, ou emploi ulile de toutes les passions odieuses en civilisation, comme despotisme, usure et autres vices.
Les civilisés pourront donc se croire, d'après ma découverte, autant de petits saints; car quel homme ne le sera pas , si elle parvient à réhabiliter les usuriers , maudits de Dieu et des hommes, et cependant plus nombreux que jamais, depuis que les grands propriétaires sont devenus habitués de la bourse , et familiers avec les nobles
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sciences de l'agiotage et autres dont on prend des leçon;à la bourse.
J'ai badiné (42) sur l'honnête intérêt de trente pour cent; je vais prouver que c'est une prétention des plus innocentes, un vœu sanctionné par la nature et justifié par l'exiguitédu revenu foncier. Ce désordre en fait naître une foule d'autres, comme l'usure , dont nous allons déterminer l'antidote; sujet aussi curieux pour les usuriers que pour ceux qui ambitionnent leurs bénéfices.
Les propriétaires se plaignent avec raison du peu de revenu de leurs domaines , dont la plupart ne retirent en net , c'est-à-dire impôts , frais et risques déduits , pas plus de trois pour cent , [je dis ] net effectif, et non pas net absolu.
On n'estime , en Harmonie, le revenu qu'en net absolu. Si un propriétaire civilisé reçoit de son fermier 3,000 fr,, il s'en faut Lien que ce soit un net absolu, car il paie d'un autre côté des contributions de foncier, mobilier, portes et fenêtres, sous additionnels, octrois, gens de guerre , assurances, etc. Il faudrait d'abord déduire ces charges, puis rabattre tout ce qu'il dépense pour l'enlrclien de femme, enfants, domestiques; après quoi, sur les trois mille francs, il lui resterait à peine le quart, 750 fr., de ■net absolu, à employer pour lui exclusivement. C'est ainsi que [calcule tout acheteur des fonds publics, et que] le compte du revenu s'établit en Harmonie, où chacun n'est chargé que de son entretien, et où l'on ne dépense jamais une obole pour impôts, femme, enfants et domestiques.
Il n'est donc pas surprenant que les propriétaires civilisés, assujettis à tant de dépenses contre nature, soient hors d'état d'y subvenir, et que chacun d'eux cherche, dans l'usure, [dans le jeu des effets publics,] des rcs-
sources nécessitées par le revenu dérisoire de trois à quatre pour cent, qu'on retire des domaines. Je vais , en parallèle de celte misère, estimer le revenu net et garanti de l'état sociétaire. Je négligerai les sommes nominales autant que possible, et me bornerai à énoncer abslraclivement.
I/agriculture aujourd'hui rend au villageois 10 [à 12] p. <*/o du prix d'achat des terres. Or , le produit réel de l'Harmonie étant au moins triple, [un canton et son industrie manufacturière] donneront, en Association, un revenu de 36 p. Vo comparativement à la valeur actuelle du sol [et de l'industrie villageoise. ] Réduisons à 50 p. o/o.
Ces 50 p. ^0 sont répartis en trois lots, savoir : i/o ou4douziémes au capital, [10,000 — 10.] 5/12 o douzièmes à l'industrie, [12, 500 — 121,2.] 1/4 ou3 douzièmes en talent, [7,500 — 7 1/2.]
Le tiers alloué au capital sur un produit de 30 p. Vo s'élève à 10 p. ^ o ; ce sera le fixe d'option. Ainsi, tout homme qui place dans une Phalange des capitaux ou autres valeurs, sans vouloir courir les chances de récoltes variables, peut stipuler pour rente fixe 10 p. o/o, faisant le 10«. du capital confié. S'il a versé 12,000 fr., on lui doit 1,200 fr. d'intérêt annuel, sans aucune charge ni retenue.
A ce revenu du douzième se joignent d'autres bénéfices tirés des deux lots d'industrie et talent, et qui vont élever le produit net à wi cinquième du capital , soit 20 p. ^/q. En voici le détail.
Cléon a versé dans sa Phalange de Meudon 30,000 fr. h rente fixe de 3,000 fr. net. Il est homme de plaisir, ne s'occupant que de fêtes; en conséquence, il s'enrôle
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dans une trentaine de Séries affectées aux fonctions que nous nommons plaisirs, futilité, temps perdu.
Au bout de l'année, après l'inventaire et les balances de comptes, la régence déclare à Cléon qu'il lui revient , on dividendes réunis, une somme de 2,400 fr. de répartition industrielle ; savoir :
Dans la Série des danseurs, groupe du demi-
caractére, le 5^. lot réglé à. . . . 80*. Dans la Série des chasseurs , groupe de la
plume, le 2^. lot réglé à 100
Dans la Série des pécheurs, groupe du grand
filet, le 1er. lot réglé à 120
Dans la Série de comédie, groupe de grandes
livrées, le o^. lot réglé à 60
Dans la Série des œillélistes, groupe de mi-
gnonelte couronnée , un lot réglé à. . 60 Dans la Série des orangistes, groupe du ci-
tronier, tel lot réglé à 90
Ce compte, que je borne à six articles, s'élevant à 500^. se composera de 24 autres articles, provenant de dividendes alloués par les 50 Séries dont Cléon est sociétaire : l'ensemble s'élèvera à 2,400 fr. , surcroît de revenu gagné au plaisir, à l' attraction ; car c'est par plaisir que Cléon fréquente ces différentes Séries, cl qu'il leur aide à produire des oranges, des œillets; à prendre des brochets, tuer des perdrix.
Il trouve une 3®. source de revenu dans la répartition aHeclce au talent, il est le plus fort de son canton sur le hautbois, c'est lui qui est chargé des solos et qui brille dans les concerts; c'est un virtuose renommé , l'honneur de la Phalange de Meudon. A ce titre, il sort de la ligne des coopérateurs d'orchestre , qui ont une part au lot
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d'industrie, et il obtient en sus une part sur le loi de 5/12"'". du produit général, affecté aux talents supérieurs dans les sciences et les arts. Ce lot a été réglé à 600 fr. pour le premier hautbois. Récapitulons.
Kevenu du capital actionnaire, 3,000 ]
De l'industrie attrayante, 2,400 [ 6,000 fr. Du talent supérieur, 600 )
En plaçant donc30,000fr. dans la Phalangede Meudon, sous condition de ne s'y occuper que de ses plaisirs, Cléon perçoit un revenu net effectif ùe 6,000 fr. faisant 20 p. Vo» qu'il a gagnés à se divertir et bannir toute inquiétude. Cet avantage de doubler sans travail son revenu effectif s'étend , dans l'Association, à tous les petits actionnaires en pleine santé , aptes à fréquenter les Séries d'industrie attrayante.
Ce serait peu d'un tel revenu, s'il fallait, comme aujourd'hui, le consumer en faux frais, impôts, domesticité , entretien de femme et enfants. Cléon n'a de dépense à faire que pour lui seul, en nourriture, vêtement et logement. Un Harmonien est délivré de tous ces frais qui accablent un malheureux civilisé. La femme gagne par elle-même en se livrant au travail attrayant dans une trentaine de Séries : l'enfant en fait de même, dès l'âge de trois ans, et jusque-là son entretien est au compte de la Phalange. La domesticité se compose de plusieurs Séries rétribuées en dividende sociétaire, sur le produit général : personne ne les paie individuellement. Quant aux impôts, la Phalange les prélève sur le produit, avant de régler les dividendes de Série ( voyez livre iv, 8^. section ). Dès-lors, Cléon qui a versé 50,000 fr. de capital , dont il retire 6,000 fr. de rente , n'a que lui seul à entretenir. Cléon, menant dans sa Phalange le train de vie
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qui lui coûterait bien au-delà de trente mille francs dans Paris (voyez 34, le trentuplement relatif), n'aura dépensé au bout de l'an que 5,000 fr., et pourra en épargner autant chaque année.
()bjeclera-t-on que chaque petit propriétaire voudra en pareil cas adopter le genre de vie de Cléon, s'adonner comme lui aux plaisirs devenus lucratifs ? Mais l'agriculture sera aussi séduisante que les fonctions décorées aujourd'hui du nom de plaisirs, et tout cultivateur opinera à payer d'un fort dividende ces plaisirs devenus appuis de l'industrie productive. Cléon lui-même se trouvera cultivateur, quant aux orangers, œillets et objets titrés aujourd'hui de luxe agricole, mais aussi nécessaires dans l'Harmonie que la culture des légumes et graminées.
Cléon retirant de son capital , sans aucune industrie pénible , un revenu net effectif de 20 p. o o > 6,000 pour 36,000, obtient relativement 60 p. ^/o de net absolu. En effet :
Si par voie usuraire ou autre il obtenait , en civilisation , d'un capital de 36,000 fr. le revenu de 6,000 fr. , il faudrait déduire sur ce net l'entretien de femme et enfants, les frais d'impôts et de domesticité : ces comptes payés, il ne resterait pas à Cléon un net absolu de 2,000 fr. à affecter à sa dépense personnelle. 11 sera donc, tout autre calcul à part, trois fois plus riche en Harmonie, par compte définitif; c'est-à-dire que 6, 000 fr. de net absolu lui vaudront 18,000 fr. d'un net effectif dans Tordre civilisé qui lui en absorberait 12,000 en faux frais de femme, enfants et impôts.
Cela posé, son revenu net absolu comparativement au nôtre, ne sera pas de 20 p. <^ o> mais de 60p. *^'q. Nos usuriers sont donc modérés, quand ils se bornent f42)
à convoiler l'honnête intérêt de 30/). o/o> puisque l'Associalion leur rapportera l'équivalent de 60 p. ^jo de rente du capital , en valeur efTective de civilisation (ceci indépendamment de la base de valeur réelle triplée (Introd., II, 1), et du Irentuple relatif (o4).
Si j'ai dédié ce chapitre aux petits propriétaires, c'est que la chance de revenu net effectif sera bien moins forte pour un grand propriétaire possédant 500,000 fr. Il percevra, quant au capital, la même rente de 10 p. ''o qu'obtient Cléon, soit 50,000 pour 500,000 ; mais il ne fera, par attraction, que le travail d'un homme ordinaire; et en supposant qu'il gagne, comme Cléon, 5,000 fr. en lots d'industrie et talent, ce sera une addition imperceptible au lot de revenu capital porté h 50,000 fr. Mais ne sera-ce pas pour lui un avantage énorme que de placer 500,000 fr. à 10 p. ^Jq de renîe garantie , sans aucune charge d'impôt ni de surveillance ou risque, sans dépense de famille et domesticité ? A ces conditions, son revenu sera effectivement triple de ce qu'il serait en civilisation , et 50,000 fr. en Harmonie équivaudront pour lui à 150,000 en civilisation. Ce sera un produit comparatif de 25 p. Vo? non compris les chances indiquées (54).
11 suit de ces détails que les « intérêts de 30 à 60 p. ^'o> " condamnés aujourd'hui comme usuraires , sont précisément le taux auquel la nature veut élever les capitalistes et propriétaires de diverses classes, lesmondors à 30 et les menus à 60, y compris le produit du travail attrayant qu'on a vu classé au rang des plaisirs réels. Ainsi l'usure et même l'usure colossale de 60 p. Vo est innocentée, comparativement au revenu net absolu de l'Associatioa.
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Ce n'est donc pas à tort que nos malheureux propriétaires s'estiment lésés et frustrés par un chétif produit domanial de 4 p. o o > et souvent 5 , après l'impôt et les risques déduits. Dans cet état de choses, ils sont assez excusables de recourir à l'usure , à l'agiotage , et aux spéculations illicites, pour accroître des rentes à peu près illusoires en comparaison des charges et risques, dont un seul, celui de guerre, peut réduire de moitié la fortune d'un propriétaire , ainsi qu'on l'a vu récemment en Champagne, en Saxe, en Espagne et autres lieux.
Voilà pour l'usure une absolution conditionnelle; on r>e la justifie que sous le rapport du besoin. Si ce vice a tant d'empire en tous pays, on n'en doit accuser que l'agriculture civilisée, vraiment méprisable par l'exiguité de ses produits et par la fausseté des bons et simples villageois , qui ne cherchent qu'à tromper et voler. On a souvent avec eux un procès au lieu d'un revenu : faut-il s'étonner que tous les capitalistes s'adonnent de plus en plus à l'agiotage et aux spéculations désastreuses?
L'usure est extirpée dans l'ordre sociétaire, par suh- Hitution absorbante bi-composée ou quadruple :
1°. Par l'énorme bénéfice que donne le placement en agriculture , sans charges ni retenues;
2^. Par l'impossibilité de lutter contre la régence de la Phalange, qui a toujours des fonds à prix courant (0 pour tout homme solvable;
(i) A prix courant! Mais si ce prix courant est de 10 par an, option accordée pour la renie fixe, l'emprunteur ne sera-t-il pas écrasé par le prêt de Phalange , comme il l'est aujourd'hui par l'usurier ? Non ; une Phalange prête toujours au denier 16, à 9 pour 144, ou 6 1/4 p. 0/0. Elle obtient elle-même à plus bas prix , des actionnaires externes; à 7 p. 144, faisant o p. 100. Un
SECONDE PARTIE. NOTICE V. i65
3°. Par la rareté de besoin chez des gens qui n'ont point de dépense externe et gagnent en se livrant au plaisir ;
40. Par les sentiments d'honneur qui sont au l^*". rang en Association , mais qu'il est force de placer au 4«. et dernier en civilisation.
Cette substitution d'un quadruple absorbant suffira amplement à faire disparaître l'usure, sans laisser aucun regret à ceux qui l'exercent. 11 en sera de même de tous les vices actuels, qui seront tous absorbés par substitution et jamais par répression.
J'ai prouvé dans ces deux chapitres que, si je voulais suivre le sentier de la flatterie, je trouverais dans ma théorie les moyens de blanchir tous les vices et séduire tous les pervers. Assez d'autres sauront donner ces couleurs à l'Association et la travestir selon le goût du siècle.
emprunteur connu pourra obtenir d'eux au même prix à S ou 5 1/2, sans plus.
L'intérêt agricole de 10 est pour le socie'taire interne et rc'- Mdent; encore ne lui prend-on a ce taux qu'une somme déterminée tjui n'excédera guère 4 a 500,000 fr. S'il a dix millions de capitaux , il place ou il peut à taux de commerce qui est au-dessous du taux agricole; et lors même que sur dix millions il en aurait 9 placés à S p. 0/0 seulement, ne serait-ce pas déjà un produit très-avantageux, vu l'exemption [des dépenses doinesti(]ues,] des risques de banqueroute , surveillance, gestion , et la faculté de retirer ses dépôts 'a volonté et sans avertissement préalable? Chaque Phalange , à défaut de numéraire , peut lui envoyer son papier acceptable au congrès provincial , qui a le double de tous les inventaires, et la note des dépôts. Sans celte précaution, une Phalange pourrait spéculer comme nos tripoticrs , qui émettent du papier sans motif connu , et exercent ainsi le droit de souveraineté réelle ou droit de monnaie fictive, 12^ caractère du cominerce mensonger, tableau (II, 219).
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Je leur abandonne volontiers celte palme banale, n'ayant de prétentions qu'à celle d'inventeur ultra-civilisé, et non pas d'orateur civilisé.