PREMIÈRE PARTIE. NOTICE HI
L'exercice de l'industrie qui fait les délices des animaux libres, castors, abeilles, guêpes, fourmis, est pour l'homme un supplice dont il s'affranchit dès qu'il jouit de la liberté. Le peuple civilisé n'aspire qu'à l'inertie , et le Sauvage dit à son ennemi , pour imprécation suprême, puisses-tu être réduit à labourer un champ !
Cependant, puisque nous sommes évidemment destinés par Dieu au travail agricole et manufacturier, comment se fait-il qu'on ne voie de lui, jusqu'à présent, ni code social sur l'ordonnance des relations industrielles, ni appât naturel au travail? Pourquoi ce travail, qu'on dit être notre destinée , n'est-il qu'un supplice pour les salariés et les esclaves civilisés et barbares, qui ne cherchent qu'à s'insurger contre l'exercice de l'industrie , et l'abandonneraient du moment où ils ne seraient plus contenus par la crainte des châtiments ?
Le travail fait pourtant les délices de diverses créatures, comme castors, abeilles, guêpes, fourmis, qui sont pleinement libres de préférer l'inertie : mais Dieu les a pourvues d'un mécanisme social qui attire à l'industrie et fait trouver le bonheur dans l'industrie. Pourquoi ne nous aurait-il pas accordé le même bienfait qu'à ces animaux? Quelle différence entre leur condition industrielle et la nôtre ! Un Russe, un Algérien, travaillent par crainte du fouet ou de la bastonnade; un Anglais, un Français, par crainte de la famine qui talonne leur pauvre ménage : les Grecs et les Romains, dont on nous a vanté la liberté, travaillaient par esclavage et crainte du supplice , comme aujourd'hui nos nègres des colonies.
Voilà quel est le bonheur de l'homme, en l'absence du code industriel attrayant ; voilà l'effet des lois humaines et des chartes philosophiques : elles réduisent l'humanité
à envier le sort des animaux industrieux, pour qui l'Âl- Iraclion change les fatigues en plaisirs. Quel serait notre bonheur si Dieu nous eût assimilés à ces animaux , s'il nous eût imprimé attraclion passionnée pour l'exercice de tout travail auquel nous sommes destinés ! Notre vie ne serait qu'un enchaînement de délices , d'où naîtraient d'immenses richesses ; tandis qu'à défaut du régime d'industrie attrayante , nous ne sommes qu'une société de forçats dont quelques-uns savent échapper au travail, et se coaliser pour se maintenir dans l'oisiveté. Ils sont haïs de la masse, qui tend comme eux à s'affranchir du travail : de là naissent les ferments révolutionnaires, les agitateurs qui promettent au peuple de le rendre heureux, riche et oisif, et qui une fois parvenus à ce rôle par quelque bouleversement, pressurent la multitude et l'asservissent de plus belle, pour se maintenir au rôle d'oisifs ou directeurs des industrieux; ce qui équivaut à l'oisiveté.
Dans celte condition vexatoire, nous sommes réduits à envier le sort des animaux et des insectes; à nous plaindre de la Providence qui paraît avoir eu pour ces êtres une sollicitude qu'elle n'a pas eue pour nous ; car s'il faut en croire aux préjugés philosophiques, elle ne nous aurait assigné ni code social , ni mécanisme fixe en industrie, ni Attraction industrielle pour charmer les travaux auxquels elle nous a destinés, ni môme garantie de cette industrie pénible dont manquent la plupart de ceux qui la demandent pour leur subsistance, et dont manquent indirectement ceux qui l'obtiennent; car le plus souvent ils cultivent pour un maître et non pour eux ; vexation qui n'a pas lieu dans l'ordre sociétaire , où le moindre des hommes , femmes et enfants , jouit d'un dividende proportionné à: ses trois facultés, capital, travail et talent.