‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 127 sur 156 · SCÈNE IIL MARGUERITE, THÉCLA · texte numérisé non relu

SCÈNE IIL MARGUERITE, THÉCLA

MARGUERITE, débarrassant Thécla du chapeau de Conrad, qu'elle pose sur un fauteuil, à gauche.

Vous, princesse, sous ce déguisement et à pareille heure I

THÉCLA, jetant son manteau sur un fauteuil, à droite, et s'asseyant.

Laisse-moi respirer, ma bonne Marguerite, j'ai cru que j'en mourrais !

MARGUERITE, allant près d'elle.

Nous avons passé cette nuit au bal.

THÉCLA

Moi pas !

MARGUERITE

Et comme on s'étonnait de l'absence de Votre Altesse, madame la grande-duchesse a annoncé que vous désiriez rester ces deux jours-ci dans une retraite absolue, en son château de Neustadt.

C'est vrai.

LA FRILEUSE

I MARGUERITE

f Où elle vous avait laissée avec votre gouvernante.

THÉCLA

C'est vrai... Mon auguste tutrice m'a honorée, hier matin, d'une visite à laquelle j'étais loin de m'attendre... et avec ce ton sec et grand-ducal que tu lui connais, sans me demander mon consentement ni mon avis, mais comme une chose arrêtée, convenue et enregistrée par les états généraux, elle m'a déclaré qu'elle allait me marier.

MARGUERITE

Ah! mon Dieu!... Et avec qui?

' THÉCLA

Écoute-moi bien, Marguerite. (EUe lui fait signe de s'approcher ; Marguerite prend le siège placé à la droite de la table du milieu, l'avance et

s'assied. — D'un ton solennel.) Avoc le pHnco héréditaire, Max

de Brunswick. (Mouvement de Marguerite. — Thécla poursuit vivement.) Je ne te dirai pas qu'il ne m'a jamais adressé un regard agréable, ni un mot galant, qu'il est froid, taciturne, original, une espèce d'ours princier, et, plus encore, un mathématicien ! Tout cela ne serait rien : il y a encore un autre obstacle, terrible, insurmontable!.,.

MARGUERITE, avec émotion.

Ah ! mon Dieu !...

THÉCLA

Qui fait que je ne l'épouserai jamais et que je braverai toutes les colères des Brunswick plutôt que d'y consentir.

MARGUERITE, de même.

Qu'est-ce donc?

THÉCLA

J'ai découvert que ce misanthrope, ce sauvage, tranchons le mot, ce savant, sans en rien dire à personne, et peut-être sans s'en douter lui-même... avait au fond du cœur une passion... profonde et véritable... qui m'intéresse vivement.

MARGUERITE, vivement.

Et pour qui ?

TIIÉCLA, la regardant.

Pour une jeune fille qui, par ses qualités charmantes, mériterait plus que moi la couronne grand-ducale de Brunswick... et il est si rare de voir le mérite d'accord avec la fortune, que ce n'est pas moi qui voudrais déranger une pareille combinaison du hasard, surtout quand celle qui en est l'objet est ma plus tendre et ma meilleure amie.

MARGUERITE

Que dites-vous?...

(Elles se lèvent.)

THÉCLA, vivement.

Que j'ai vu... que j'ai deviné... et, si tu me démens., j'ajouterai que la jeune fille n'est pas insensible à ce farouche et royal hommage...

MARGUERITE

Erreur... croyez-moi.

THÉCLA

Erreur ou non, tu seras grande-duchesse de Brunswick, et je ne le serai pas, je l'ai juré. Mais sachant d'avance que tous mes efforts se briseraient contre la volonté de fer de mon impérieuse tutrice, j'avais résolu de combattre en fuyant... de demander asile au couvent d'Hildenhausen, où nous avons été élevées, et dont Tabbesse me défendra, par amitié pour moi.

MARGUERITE

Ce qui est douteux.

THÉCLA

Et par haine pour la grande-duchesse, ce qui est certain. Mais, sortie sans ma gouvernante, sous prétexte d'une promenade dans le parc, pour rejoindre à pied une voiture qui devait m'attendre à un quart de Ueue, le brouillard m'a fait perdre ma route... Je suis tombée la nuit au iniheu d'un

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