‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 82 sur 156 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

URSULE, puis RAOUL.

URSULE

Et moi, j'espère, il arrivera trop tard!

MÉLANIE, entrant par le fond.

M. Raoul de Mornas!

(Elle sort dès que Raoul est entré.) URSULE, poussant un cri de frayeur.

Lui î (Elle se remet tout à coup, prend un air riant et court au-devant de Raoul, qui paraît en ce moment.) Ah! VOUS, mOUSicur, VOUS !

quel bonheur! On vous attendait, mais en désespérant presque.

RAOUL, avec émotion.

Ce n'est qu'hier, le croiriez -vous? que j'ai reçu la lettre de Robert... il est si étourdi!

URSULE

Oui... l'amour... la joie lui tournent la tête.

RAOUL, de môme.

Au point qu'il m'écrit à la hâte quelques mots à peine lisibles : « Je t'attends pour mon contrat, » sans me donner aucun détail, sans me nommer même la personne...

En vérité?... Mademoiselle Hélène de Mailly!

RAOUL, hors de lui.

Vous en êtes sûre? vous ne vous trompez pas?

URSULE, montrant le salon à gauche.

Ils sont là!... On lit le contrat.

RAOUL, laissant échapper un cri de douleur.

Ah!

URSULE, allant à lui.

Raoul, qu'avez- vous ? D'où vient ce trouble?

RAOUL, cherchant à se remettre.

Pardon!. . si devant vous, si devant une amie, j'ai été faible à ce point... Ne me trahissez pas!

URSULE, jouant l'étonnement.

Ah! qu'est-ce que j'apprends? Celle dont vous me parliez, il y a un mois, celle que vous aimiez... c'était elle?

RAOUL

Oui!

URSULE, d'un ton de reproche.

Et VOUS ne me l'avez pas dit î Vous avez eu des secrets pour moi! Ah! c'est mal, Raoul, c'est mal! Car je' pouvais vous servir, je le peux encore! Oui, il est encore temps... je peux tout dire à Hélène, à mon père, qui est son tuteur... et retarder... empêcher ce mariage.

LA FILLE DE TRENTE ANS

RAOUL

Nous opposer au bonheur d'un ami! Une pareille idée ne serait digne ni de vous, ni de moi 1 (Avec dépit.) Et puis, si elle l'épouse... c'est qu'elle l'a choisi, c'est qu'elle l'aime... et de quel droit irais-je alors...

URSULE

Ahl Vous avez raison.

RAOUL

Je me tairai! Nul autre que vous ne connaîtra ce rêve qui n'a duré qu'un instant et qui se dissipe pour toujours. Mon honneur vous en est le plus sûr garant ; la femme d'un ami n'est plus rien pour moi !

URSULE

Bien, Raoul!

RAOUL, tombant accablé sur la causeuse.

Et maintenant, conseillez-moi! Que dois-je faire? Partir ou rester?

URSULE, après un instant de réflexion.

Partir vaut mieux î non que je doute de votre parole ou de votre courage; mais l'absence rend la lutte moins pénible, la victoire plus prompte, et bientôt vous oubherez...

Tout s'oublie. . . (Avec une émotion croissante.) YOUS le SavOZ bien ! RAOUL.

• Ursule !

URSULE

Les soucis de la fortune ou de l'ambition vous viennent en aide à vous autres hommes; tout vous console.,, jusqu'au bonheur même de pouvoir parler de vos souffrances. Chez nous, on souffre aussi.,, mais sans se plaindre... le sourire sur les lèvres! (souriant.) Moi, par exemple, je peux vous le dire maintenant, nous sommes d'anciens amis. (Avec bonhomie.) Et puis, je SUIS forte, je suis brave... vous en aimez une autre ! (Feignant la gaieté.) Eh bien ! ce n'est pas sans peine

que je suis parvenue à chasser certains souvenirs... (souriom,) si toutefois, je ne me vante pas encore!

RAOUL, vivement.

Que dites-vous?

URSULE, de même.

Il ne s'agit pas de moi; on s'habitue à vivre dans l'ombre et le silence ; on s'habitue à souffrir... ou plutôt on se console, croyez-moi, en pensant à ses amis, en faisant pour eux les rêves qu'il n'est plus permis de faire pour soi. C'est encore être heureux que de s'occuper de leur bonheur et de leur avenir. Voyons, quels sont vos projets?

RAOUL, se levant.

Je ne sais... je sens autour de moi comme une solitude immense... comme un froid glacial et mortel. Je cherche en vain un regard ou une main amie... il me semble que personne ne s'intéresse plus à moi, que personne ne m'aime plus au monde !

URSULE, lui tendant la main.

Ingrat!

RAOUL, la saisissant.

Ah î il y a des moments, dans le malheur, où le cœur vole tout entier vers le cœur qui lui apporte espoir et consolation ! Soyez bénie, vous qui me rendez la force et le courage, car je désespérais de moi!

URSULE, d'un ton de reproche caressant.

Allons donc !... Allons, ne vous laissez pas abattre ainsi. A un homme tel que vous, Raoul, le découragement n'est pas permis. Songez à ce que vous devez au monde et à vousmême ! C'est quand déjà les premiers obstacles sont franchis, c'est quand le chemin s'offre à vous brillant et facile que vous vous arrêtez, que vous reculez ? C'est devant vous qu'il faut lever les yeux, c'est au premier rang qu'il faut arriver. La place d'ingénieur en chef est vacante, vous l'obtiendrez.

LA FILLE DE TRENTE ANS

RAOUL

Moi, jeune homme!... Il faut pour cela de longues années.

URSULE

Il faut pour cela du mérite... vous Tobtiendrez ! Il faut que celle qui yous a délaissé vous regrette, et que celle qui vous aimera soit fière de vous. Allons, courage !... Je ne suis qu'une femme, moi, mais il me semble que je sacrifierais tout pour voir au premier rang celui que j'aimerais; et ce qu'une femme aurait le courage de faire pour son ami, vous hésiteriez à le tenter pour vous, pour votre propre gloire?... Non, vous êtes décidé... plus de faiblesse, plus d'amour, vous n'écouterez désormais qu'une seule voix... celle de l'honneur !

RAOUL

La vôtre! Ah! mon amie, ma seule amie I Vous me sauvez de moi-même ! Et plus je vous regarde, moins je conçois par quel aveuglement j'avais pu méconnaître un cœur si noble, si élevé, si dévoué ! Mais un jour, je l'espère, il me sera permis de m'acquitter et de prouver ma reconnaissance...

URSULE, vivement.

Je n'en veux qu'une preuve.

RAOUL

Laquelle?

URSULE

C'est que vous ne m'en parliez jamais.

RAOUL

C'est impossible !

URSULE, avec émotion.

Et moi je vous en supplie... sinon pour vous... du moins pour moi.

RAOUL

Que dites-vous?

Scribe. — Œuvres complètes.

Ire Série. —

Qnxe Vol

Page 1