SCÈNE II
LE GZAR, JAKINSKI.
JAKINSKI, entrant du fond.
Sire ! j'accours...
LE CZAR
Il est bien temps ! Ton prisonnier est échappé ! Il est sorti de la ville...
JAKINSKI.
Oui, sire... mais...
LE CZAR, allant à la fenêtre, à droite.
Silence ! et regarde !... Vois- tu, sous cette fenêtre, l'échafaud dressé ce matin, pour lui?
JAKINSKI.
Oui, sire, je le vois d'ici.
LE CZAR
Il servira pour toi î voilà ce que j'avais à te dire... et maintenant va-t'en !
JAKINSKI.
Mais, sire...
"Tu n'es qu'une bète brute.
JAKINSKI.
Oui, sire ! Mais ce prisonnier...
LA CZARINE
LE CZAR
Va-t'en !
JAKINSKT.
Je l'ai découvert et saisi.
LE CZAR, avec joie.
Que dis-tu?...
JAKINSKI.
Il est en mon pouvoir !
LE CZAR
Ah ! tu es un grand homme ! Parle ! dis-moi tous les détails... je t'écoute !
(il s'assied à droite.)
JAKINSKI.
D'après les ordres de Votre Majesté, nous plaçons toujours, dans l'hôtel de chaque ambassade, des gens de service... qui sont au nôtre...
LE CZAR, brusquement.
Des espions !
Oui, sire ! De la diplomatie intérieure ! C'est l'un de ceuxlà qui m'a appris, hier soir, le départ du comte Sapieha, tandis qu'un autre, valet de pied dans l'hôtel, montait derrière le carrosse de l'ambassadeur.
LE CZAR
Bien!... celui-là mérite de l'avancement.
JAKINSKI.
A vingt-cinq verstes de la ville, attendait un traîneau...
LE CZAR
Où Sapieha est monté?...
JAKINSKI.
Non, sire ! Il a voulu absolument retourner à Saint-Pétersbourg.
r;oMB'.DiES — drames
LE CZAR
Ce n'est pas possible !
JAKINSKI.
C'est ce que j'ai dit d'abord à l'agent fidèle qui l'a suivi de loin et vu entrer, au milieu de la nuit, dans le palais qu'habite la comtesse Sapieha. Enfin, quelque invraisemblable que cela tut, je ne calculai, ni raisonnai...
LE CZAR
Très-bien !
Le palais fut complètement cerné, et au point du jour... j'y pénétrai au nom du czar! Loin de chercher à s'évader, le comte parut, l'air riant et la tête haute ., et comme je voulais procéder à un interrogatoire sur le nouveau complot médité par lui : C'est inutile, a-t-il répondu... dites à Sa ]\Iajesté qu'il m'a été impossible de m'éloigner sans faire mes adieux à la comtesse, ma femme!... Sommé par moi d'écrire et de signer la présente déclaration il l'a fait sans hésiter. .
LE CZAR
Donne, (n prend Je papier et le parcourt.) Oui... il a risqué Sa
vie... pour revenir cette nuit... près de la comtesse... qu'il aime... (Brusquement.) L'avcz-vous interrogé sur les personnes qui ont protégé sa fuite?...
(il passe à gauche.)
JAKINSKI.
Il ne les connaît pas, a-t-il dit !
LE CZAR
Le nom de son gardien?...
JAKINSKI.
Goudounoff... mais il a disparu...
LE CZAR
Goudounoff ! n'est-ce pas un soldat de l'armée du Pruth?..,
LA C Z A R I xN E
Oui, sire !
«» LE CZAR
Qui devait être passé par les armes... et dont Catherine a obtenu la grâce !
JAKINSKI.
Oui, sire...
LE CZAR
Et qu'elle a fait placer ici au palais ?
JAKINSKI.
Oui, sire !
LE CZAR, froidement.
Il devait lui être dévoué! Quant à Baltadjy-Mehemet... (Éprouvant quelque souffrance.) je devine quelle influence a pu le décider... au mépris de son caractère d'ambassadeur, à protéger la fuite d'un prisonnier d'État... (s'arrêtant.) Ah ! je ne sais ce que j'éprouve...
(il va tomber sur le auteuil près Je son bureau.) JAKINSKI.
Les souffrances ordinaires de Votre Majesté...
LE CZAR
Non !... Un engourdissement que j'ai peine à vaincre... Ce matin cependant... et comme toujours, j'ai pris le flacon de rhum qui d'habitude ranime mes forces... et aujourd'hui !... (se remettant.) Allous!... allous!... ccla sc passo... je suis mieux... l'idée de la vengeance... cela seul... vous ferait vivre !... (Écrivant à son bureau.) Si le gardien du palais, Goudounoff... retombe entre tes mains, la torture et les verges... jusqu'à la mort... Trahison flagrante... Quant à mon favori, mon ancien favori, qui continue à me trahir sourdement... car enfin... la czarine existe encore. ..car enfin .. il a donné asile à Sapieha... sans le dénoncer... sans le livrer... comme il le devait!... j'ai trop attendu!... Que le souslieutenant Marcoff et douze soldats de ma garde exécutent
à l'instant même... l'arrêt que je signe... Va; et que Dieu me garde de mes amis! (Avec force.) Quant à mes ennemis, je m'en charge ! . . . ,
JAKINSKÏ.
Oui, sire !... Et qu'ordonnez-vous du comte Sapieha?...
LE GZAR, froidement.
Rien n'est changé... (Montrant la fenêtre.) Les préparatifs serviront... non pour toi... mais pour lui, dans une heure.
JAKINSKI.
Oui, sire. Votre Majesté se trouve donc mieux ?
LE CZAR
Oui... mes souffrances diminuent avec mes ennemis !
(jakinski sort par le fond.)