‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 91 sur 142 · MENZIKOFF, SAPIEHA · texte numérisé non relu

MENZIKOFF, SAPIEHA

MENZIKOFF, à Sapieha, qui est venu delà droite et va sortir par le fond.

Un mot, monsieur le chambellan.

SAPIEHA

A VOS ordres, mon prince.

MENZIKOFF

Le czar m'a donné l'ordre d'observer exactement tout ce

qui se passerait en son absence à Saint-Pétersbourg et à la cour.

SAPIEHA, souriant.

Les observations que Votre Excellence a pu faire promettent-elles un recueil amusant et original...

MENZIKOFF

Vous allez en juger, car avant d'en donner connaissance à Sa Majesté... je veux vous en faire part.

SAPIEHA

A moi, Excellence?... c'est là une bonne fortune...

MENZIKOFF

Différente de celles auxquelle* vous êtes habitué.

SAPIEHA

Et qui n'en aura alors que plus de piquant.

MENZIKOFF

Première observation : Il y a quinze jours, vous deviez quitter la Russie, vous l'aviez annoncé à tous vos amis; mais a veille de votre départ vous avez obtenu de la czarine une audience particulière.

SAPIEHA

J'ai eu cet honneur.

MENZIKOFF

J'ignore ce qui s'est dit dans cette audience, mais le lendemain vous n'êtes pas parti pour la France... c'était une faute ! Quitte à revenir, il fallait partir au jour annoncé.

SAPIEHA

Que voulez-vous dire ?

MENZIKOFF

Seconde observation : Vous avez alors accepté la clef de chambellan que vous aviez pubhquement refusée la veille... ce qui était encore une faute... (a Sapieha, qui fait un geste.) ou une imprudence, si vous l'aimez mieux. Vous me répondrez que vous en avez commis bien d'autres, parce que dans

l'ivresse du succès on ne voit rien... mais l'observateur de sang-froid ne perd aucun détail ! et si je faisais part au czar, qu'on attend, de mes remarques et conjectures...

SAPIEHA

Suppositions injurieuses et fausses !

MENZIKOFF

Qu'un mot changerait en certitude... Et si la nuit dernière, après le bal, quelqu'un, monsieur le comte, vous avait suivi?.,.

SAPIEHA, à part.

Ociel!...

MENZIKOFF, sévèrement.

Je sais tout! vous le voyez... nier avec moi l'évidence n'est plus le devoir d'un galant homme, mais l'acte d'un insensé qui veut perdre ce que l'honneur lui ordonne de sauver !... Je reprends donc ma phrase que vous avez, à tort, interrompue ! D'ici à quelques jours l'on attend le czar; je n'ai qu'un mot à dire... et votre tête tombe !

Je n'y tiens pas !

MENZIKOFF

Moi, j'y tiens ! et je vous donnerai un conseil... celui de vous éloigner... par intérêt...

SAPIEHA

Pour moi?...

MENZIKOFF

Non ! pour quelqu'un... (se reprenant.) ou plutôt pour des raisons à moi connues et pour lescjuelles vous ne me devez aucune reconnaissance... Partez donc ce matin, à l'instant ; j'ai donné les ordres nécessaires et vous trouverez sur votre route les relais préparés par mes soins.

SAPIEHA

Merci, mon prince... Mais un mot, de grâce! est-ce de votre part seulement (jue me vient cet avis ?

LA CZARINE

MENZIKOFF

Oui, monsieur le comte, on ignore ma démarche.

SAPIEHA

Je reste, alors.

aiENZïKOFF. , .

Mais ce que j'ai vu, d'aulres peuvent le deviner... ce que je tairai, d'autres peuvent le dire... le nouveau favori, Jakinski, veille sans cesse sur la czarine et sur moi; au moindre soupçon vous êtes perdu... et vous ne savez pas quels dangers vous environnent... vous et elle...

SAPIEHA

Raison de plus pour rester et ne pas l'abandonner.

MENZIKOFF

Quand là mort vous menace...

SAPIEIIA.

La mort !... (souriant.) Un jour de combat ou de complot, ce mot-là, mon prince, vous eût-il arrêté?

MENZIKOFF

Non, parbleu !... mais quand il s'agit de la fortune...

SAPIEHA, avec exaltation.

Et quand il s'agit d'une femme !

MENZIKOFF

Ce n'est pas la même chose.

SAPIEHA

C'est plus encore !... pour moi, du moins.

MENZIKOFF

Mais c'est de la folie !

SAPIEHA

C'est du bonheur !... chacun le sien !

MENZIKOFF

Vous (Hes donc bien enchaîné, bien amoureux, bien épris?

SAPIEHA

Éperdument î... et si une chose m'étonne, c'est de ne pas l'être davantage! J'aurais donné, sans hésiter, ma vie entière pour quelques minutes passées près d'elle! parce qu'il y a là, vous comprenez... un prestige qui vous éblouit, qui vous enivre ! De loin, c'est plus qu'une mortelle, c'est un être divin qu'on ose à peine adoier !... mais quand on a osé... quand on a rêvé le ciel...

MENZIKOFF, froidement.

11 y a toujours un moment où l'on redescend sur terre, OÙ l'on s'éveille et l'on se retrouve dans la réalité...

SAPIEHA, vivement.

Réalité qui me charme... qui me charmera toujours! je l'atteste!... Aussi, que celle qui a reçu mes serments soit déesse ou mortelle, l'amour et la reconnaissance m'enchaînent, l'honneur commande, et tant qu'elle ne m'aura pas rendu mes serments, tant qu'elle ne m'ordonnera pas ellemême de m'éloigner... et de l'oublier. . je resterai, quel que soit le danger ! je resterai près d'elle, car je ne crains rien... que de lui paraître ingrat!

MENZIKOFF

0 jeunesse insensée ! qui pour un amour d'un* instant, pour un rêve, un caprice, compromet tout un avenir...

SAPIEHA, souriant.

Vous n'avez jamais été ainsi?...

MENZIKOFF

Jamais!

Eh bien ! je vous plains!

MENZIKOFF

Et moi je vous trouve... absurde!

SAPIEHA

Soit!... j'aime mieux avoir tort... comme moi, que raison... comme vous.

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