SCÈNE IV
M«^« LOCARD, M. DURAND, un Domestique.
LE domestique, annonçant.
M. Durand !
jyjme LQCARD, allant au-devant de M. Durand, qui entre par le fond.
Quoi ! monsieur, c'est vous qui nous faites la première visite ? C'est trop d'honneur ; et c'était à nous, au contraire, à aller faire la demande.
DURAND
Ça se peut bien ; mais voyez-vous, madame, moi, je suis sans façon, je ne tiens pas aux cérémonies, et surtout je suis rond en affaires.
AIR du vaudeville du Petit Courrier.
Je suis marchand, fort étranger Aux lois de la cérémonie ; Que m'importe la broderie?
C'est l'étoffe qu'il faut juger.
L'apparence souvent déguise Plus d'un défaut, et je sais bien Qu'en fait d'honneur, de marchandise.
L'étiquette ne prouve rien.
(D'un ton brusque.)
Je VOUS dirai donc qu'il me convenait d'abord de donner ma nièce à un notaire ; mais j'ai été aux informations, et c'est là-dessus que je veux avoir avec vous une explication.
U^^ LOCARD.
Eh ! mon Dieu, très-volontiers ! ce que j'aime, avant tout, c'est la franchise. C'est, selon moi, une preuve d'amitié; et je vous remercie, monsieur, de nous traiter déjà en amis.
DURAND, à part.
Celte femme-là a une manière d'entamer la conversation qui fait qu'on n'ose plus être en colère. . . (Haut.) Eh bien ! madame, on prétend qu'à Paris, maintenant, tout le monde se mêle de commerce et de spéculation ; que sans rien avoir, tout le monde achète ou revend des charges d'avoué, de notaire, d'agent de change; le tout à crédit, à prime ou fin courant, comme un coupon de rente ; on prétend que, pour s'acquitter, on court les dots, les mariages ; que plus une charge e«t chère, c'est-à-dire plus on a de dettes, et plus on a de prétentions ; et qu'enfin, pour ces messieurs, une femme est toujours assez belle quand elle est assez riche. Voilà, madame, ce qu'on dit ; et je vous demande à vous-même ce que vous en pensez.
M"^*^ LOCARD.
Cela peut être vrai en général; mais, quant à nous, monsieur, pour vous prouver que nous tenons moins à l'argent qu'aux convenances de famille et de caractère. (luI pré-
LA CHARGE A PAYE H
sentant la lettre qu'elle a lue à Alexandre.) VOici Une lettre danS
laquelle on nous offre mademoiselle de Beaumont, et cinquante mille francs de plus que n'a votre nièce. (Durand prend la lettre et la lit.) Vous voycz, monsicur, que nous pourrions accepter; et cependant nous refusons.
DURAND
Il se pourrait! un pareil procédé... Ah! madame, je suis confus; il n'est pas besoin d'autres explications; je vous donne ma parole, et je suis prêt à conclure, quand vous vour drez ; le plus tôt vaudra le mieux ; car lorsqu'on a une manufacture, et six cents ouvriers sur les bras, on n'a pas de temps à perdre. On vous a dit que je donnais à ma nièce deux cent mille francs de dot ?
M"^^ LOCARD.
Comptant!
DURAND
Oui, madame, en signant le contrat.
C'est très-bien, c'est superbe, c'est tout ce que nous de-mandons ; et le reste après vous ?
DURAND
Du tout, et c'est là- dessus que je veux vous prévenir. II se peut que je laisse quelque chose ; mais je ne m'engage à rien. Si, d'ici là, je rencontre de braves gens sur mon chemin, je veux être libre de leur faire du bien; je donne, je ne promets pas.
M°^e LOCARD.
Et vous avez raison. Je ne puis pas souffrir qu'on attriste un contrat de mariage par des idées de succession, que l'on fasse entrer en ligne de compte' toutes les infirmités d'une famille et toutes les probabilités de décès, que l'on paraisse désirer ce qu'on doit craindre; cela flétrit la pensée, cela révolte l'âme ; un parent qui nous aime est le plus précieux des trésors.
DURAND, à part.
Voilà une femme aimable, et qui raisonne bien. (Haut.) Oui, madame, vous avez raison ; la véritable richesse, c'est le travail, la bonne conduite et le bon caractère.
M^^ LOGARD.
Sous ce rapport, mon fils est des plus riches. Laborieux, docile, aimant, il sera aux petits soins pour sa femme, et si faià lui reprocher quelque chose, c'est l'abus d'une qualité, l'excès de sa douceur.
(On entend un grand bruit, et la voix d'Alexandre qui s'écrie.) ALEXANDRE, en dehors.
Je suis capable de tout.
DURAND
Qu'est-ce que j'entends?
M^^ LOCARD, embarrassée.
Rien ; c'est un de mes gens qui est très-emporté, que je serai obligée de congédier.