DEUXIÈME DÉMODE
Après la destruction des nobles, le gouvernement tomba presque exclusivement dans les mains de la haute bourgeoisie.
Celle-ci suivit avec la dernière exactitude les errements des nobles. Il se forme d'abord entre eux deux grands partis sous le nom d'Albizzi et de Ricci. Puis, s'unissant, ils abusent du pouvoir pour s’attribuer les principaux avantages de l'état de société. Ensuite, se divisant de nouveau dans le succès, une portion d’entre eux, entre autres les Médicis, passent du côté du peuple.
Celui-ci se soulève en 1378, s’empare du gouvernement avec force, pille, lue la bourgeoisie, établit un gouvernement grossier et violent, qui tombe pour ainsi dire de lui-mcme en 1581 , époque où la bourgeoisie reprend son pouvoir. Les pauvres qui tirent la révolution de 1578 étaient trop isolés des classes supérieures, trop privés d’aristocratie pour pou-
NOTES !>E VOYAGES
voir conserver le gouvernement. L’élément démocratique <eul ne peut jamais rien fonder.
De 1 ”>8i jusqu'en 1 fô4 la haute bourgeoisie gouverne , mais elle se divise de nouveau, l'ne portion se met du côté du peuple. Le parti démocratique triomphe alors; mais comme il était conduit par des riches, son succès n'est point complet comme en 1Ô78 et n’amène point les mêmes conséquences. La révolution de 14Ô4 est plutôt le résultat d’une querelle dans le sein de l'aristocratie qu'une lutte entre l'aristocratie et le peuple. Seulement la portion de l’aristocratie qui triompha était plus populaire et se prétendait plus amie du peuple que celle qui succomba; elle formait un parti assez semblable aux Whigs d’Angleterre, f elle dernière époque n’a donc point le caractère net et tranché que présente la première. Les deux grands partis s’y combattent avec des succès alternatifs; et à la fin il est difficile de dire lequel a remporté la victoire. Les hommes qu’aime le peuple triomphent plutôt que le peuple.
TROISIÈME PÉlUOItK
(leci nous prépare à la troisième époque, où ces deux partis, lassés et mutilés, disparaissent en quelque sorte de la scène, et où à leur place s'élève le pouvoir d’une famille et son parti combattu par les ennemis de cette famille. La querelle de principe, alors, devint une querelle d'individus qui se disputent le pouvoir sans se rattacher précisément ni à l'aristocratie ni à la démocratie.
A travers ses trois époques , l’histoire de Florenee présente plusieurs (rails généraux qu’il est bon de signaler.
l/es partis, quels qu’ils soient, noble, populaire, bour-
VOYAGE EN ALLEMAGNE
Al*.
«cois, y ont tous les mêmes habitudes de violence. L’exil, l.i confiscation, la mort, sont leurs objets; leurs moyens sont les émeutes, la guerre civile ou étrangère. L’esprit de légalité, le respect du droit, la modération, la raison même, semblent entièrement bannis de ces querelles intestines. Dès qu’un parti a la force en main, il va tout à coup, sans s’arrêter, jusqu’à la tyrannie et à la violence. L’idée du droit est plus absente de celte histoire que d'aucune autre que je connaisse.
Durant les 2ô7 ans que je viens de parcourir, on compte une usurpation, neuf proscriptions, sans parler des troubles sans nombre et des changements presque continuels exécutés dans les lois principales.
Une autre remarque générale sur ces trois époques : c’est qu’au milieu de ces passions politiques et de ces révolutions la grandeur et les richesses de Florence s’accrurent sans cesse ; que l’esprit humain y prit un essor extraordinaire; que les arts, les sciences et les lettres y arrivèrent à un degré de perfection surprenant. Tant la liberté est un agent puissant, même quand on ne sait qu’incomplétement s’en servir!
Depuis que Florence est paisible et asservie, sa puissance, sa richesse, son étendue et ses lumières n’ont, au contraire, cessé de décroître.
Singularité de la destinée des Médicis.
On a vu des citoyens habiles et heureux capter la bienveillance d’un peuple, au point de devenir l’ilme de son
Ut
NOTES DE VOYAGES
gouvernement sons prendre ostensiblement les rênes de l’État.
Ma is ce «ju’il y a de particulier dans la destinée des Médicis, jusqu'à l'époque où inc conduit Machiavel (1492), c’est cette faveur et ce pouvoir croissant, et cependant toujours limité, d’une même famille pendnnt plus de quatre-vingts ans et à travers quatre générations.
Les Médicis, nobles et riches eux-mêmes, s’élèvent sur la ruine du parti des grands, cl ils détruisent si bien les deux grands partis qui s’étaient disputé le jxwvoir jusqu’alors, que, du moment où ils arrivent sur la scène, on ne voit plus que le parti des Médicis et le parti qui leur est opposé. Le parti démocratique et le parti aristocratique disparaissent en quelque sorte.
Ce qui explique jusqu'à un certain point celle faveur subite et constante des Médicis, c’est d’abord leurs talents, leur ambition sagace jet lente, leur perspicacité certainement très-supérieure à celle de leurs contemporains : c’est surtout leurs immenses richesses, fruit de la banque et du négoce. N’ayant à agir que sur une seule ville, sur une ville commerçante, où régnait beaucoup de luxe et de misère, ils purent aisément gagner un à un presque tous les citoyens, et les tenir ensuite dans leur dépendance, soit par le sentiment de la reconnaissance, soit par la crainte d’une poursuite judiciaire. «A la mort deCosme, dit Machiavel, on découvrit que presque tous les ciloyensélaient ses débiteurs. «Tout le secret de l’élévation des Médicis est là. «Pierre, fils deCosme, ayant voulu exiger le payement d’une partie de ces créances.
VOYAGE EM ALLEMAGNE
dit encore Machiavel, perdit une portion de sa popularité et manqua sc faire chasser de la ville... »
En résumé, on peut dire sans exagération que si de hardis usurpateurs se sont saisis par les armes du souverain pouvoir dans les différentes républiques, les Médicis l’ont acheté dans celle de Florence.
Bade, o août i*3o.
Remarques ijénérales sur la république florentine et principalement sur ce qui distinque ce qu'on nomme lu démocratie de Florence des démocraties de nos jours.
il m'importe de savoir si la démocratie de Florence peut servir d’argument jwur ou contre la démocratie de nos jours.
J’envisage d’abord l 'état social , et je me demande si l'état social des Florentins a jamais été, à aucune époque de leur histoire, analogue au nôtre cl réellement démocratique; je trouve que non.
Depuis la fondation de la république florentine, en 1255 jusqu’en 1545, il a existé à Florence non-seulement une aristocratie, mais un corps de nobles qui tenaient à toute la féodalité environnante; dont l’origine sc perdait dans la nuit des temps; dont les richesses étaient très-considérables, héréditairement transmises, et qui possédaient dans la ville même de Florence des palais bâtis en forme de forteresses, (pii les garantissaient en partie de l’action égale des lois. Personne ne prétendra, je pense, nue ce soit là un état social démocratique.
NOTES DE VOYAGES
Après I5i3, il n’y cul plus, il est vrai, de noblesse; niais il y eut encore une aristocratie : c’est-à-dire «j u'il y eut un grand nombre de citoyens immensément riches, et un bien plus grand nombre encore extrêmement pauvres.
Il ne faut pas perdre de vue que toute la République était dans la ville de Florence; or, dire quoFloremc, à cette époque, avait un état social démocratique, c'est comme si l’on disait que Manchester cl Liverpool, ou tout autre grand centre de l’industrie et du commerce qui renferme dans son sein des fortunes colossales et des misères inouïes, présente une société dont l’étal social est démocratique. Il peut, sans doute, se rencontrer des villes de celte espèce chez un peuple démocratique, mais vouloir juger du peuple lui-même par scs villes serait injuste et absurde.
Florence n’a donc jamais donné l’exemple d’un pays démocratique par son état social. Elle a toujours, au contraire, donné le spectacle de la plus grande inégalité des conditions, puisqu’elle renfermait tout à la fois des misères semblables à celles que nous voyons dans toutes les villes industrielles de nos jours, et des richesses comme celles des Médicis, qui égalaient les trésors des rois les plus opulents.
L’inégalité devait même être bien plus grande à Florence que dans les villes manufacturières de nos jours, oïl la classe ouvrière s’efforce de se rapprocher par ses lumières du niveau d s hautes classes.
Si l’on voit à Floîcnrc les grands se disputer cnllv
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eux le pouvoir avec la dernière violenec, ou bien le peuple s’en emparer subitement et en abuser de mille manières, puis enfin une simple famille acheter en quelque façon le gouvernement, il ne faut donc pas dire que la cause en est dans la démocratie. Il serait plus juste de dire que cela vient de ce qu’à Florence il n’y avait pas dans les conditions celte égalité démocratique qui eût rendu les révolutions plus difficiles et moins cruelles.
Je passe de l’étal social aux institutions, et je me demande encore si les institutions de Florence étaient démocratiques, et surtout si elles avaient de l’analogie avec les institutions démocratiques de nos jours. Je ne juge Florence que par Machiavel. Machiavel écrivait pour des gens au courant des lois de leur pays. J1 11e cherche donc point à leur expliquer ce qui s’était passé sous leurs yeux. Aussi je n’aperçois que très-confusément la constitution politique de Florence. Mais il y a certains points qui ressortent.
Ainsi je crois voir que les hommes du peuple ont cl surtout prennent une grande part au gouvernement; mais j’aperçois en même temps qu’il n’en est ainsi que dans Florence même.
Les habitants renfermés dans le territoire de Florence étaient sujets des habitants de la ville, ainsi qu’on l'a vu jusqu’à nos jours dans certains cantons suisses.
Je ne découvre aucune comparaison à établir entre la démocratie tumultueuse, ignorante cl passionnée d’une grande ville manufacturière et commerçante, agissant presque toujours par elle-même, et la démocratie repré1-
VOTES UE VOYAGES
scnlalivc de tout un territoire, telle que nous la concevons de nos jours, dans laquelle l’esprit d’ordre, de moralité et de paix des districts ruraux combat la violence des populations des villes, tandis que la représentation des villes éclaire et agite les députations rurales.
Sous ce point de vue, Florence ressemble bien plus âux républiques de l’antiquité qu’à celles de nos jours. Comme les premières, sa constitution ne repose point sur celte idée générale, que tous les hommes ont droit à prendre part à leur gouvernement, mais sur l'idée aristocratique. que les habitants de celle ville ont le droit d’être libres et de gouverner sous leur bon plaisir les hommes qui les environnent.
Toutes les républiques anciennes sans exception ont été fondées sur ce principe. Toutes les républiques du moyen âge, également. L’idée contraire est toute moderne. et seule elle suffit pour marquer une grande différence entre nos jours et tout ce qui les a précédés.
Les républiques antiques et celles du moyen âge n’ont point connu le système représentatif, cl elles ont pu, à la rigueur, s’en passer. Elles ne formaient point une vaste association de citoyens répandus sur un grand territoire, mais une petite association de souverains réunis dans un meme lieu.
Après avoir exposé ces idées générales sur les lois des Florentins, je passe au détail de ces lois. Je crois y apercevoir la violation de plusieurs principes conservateurs qui sont admis de nos jours sans discussion.
Le pouvoir exécutif ne me paraît point séparé du pou-
VOYAGE EN ALLEMAGNE
voir législatif, et le pouvoir judiciaire ne jouit ni de stabilité ni d’indépendance. Le pouvoir législatif n’est point divisé.
En admettant que Florence ait eu un étal social et un gouvernement démocratiques, comment juger par ce qui est arrivé à Florence de ce qui arriverait dans une démocratie dont les institutions posséderaient plusieurs grandes garanties dont la démocratie florentine était privée?
On remarque que Florence a été sans cesse agitée par les révolutions; que ces révolutions ont presque toujours été violentes, traînant après elles la torture, la prison, la confiscation, la mort, sans parler du pillage et de l'incendie qui les ont souvent accompagnées ; et l’on attribue toutes cos horreurs à la démocratie seule. J’ai bien des réponses à faire sur ce point. La première, c’est que le temps où Florence a été si cruellement déchirée par les factions a été le temps où elle est devenue riche, puissante, brillante, érudite, littéraire, un des grands foyers de la civilisation moderne, en un mot; tandis qu’à partir de l’époque où elle est devenue tranquille et asservie, tous ces avantages ont disparu les uns après les autres. Il faut regarder les deux cotés de la médaille en même temps.
Secondement, je remarque que durant l’cpoque où Florence avait une noblesse puissante elle n’a pas été moins continuellement agitée que depuis que celle noblesse a été détruite. Je crois même que ses révolutions ont été plus fréquentes et plus sanglantes dans la pre-
■ vin. 29
NOTES DE VOYAGES
mièrc période que dans la seconde. Ceci leml à faire croire qu’il faut s’en prendre des révolutions de Florence à la forme républicaine de son gouvernement, cl non à sa constitution démocratique.
Troisièmement enfin, je dirai que les deux siècles où ccs révolutions ont agité Florence ont été pour toute l’Europe des siècles de révolution ; que c’est l’époque de la Jacquerie, des Armagnacs, des Mallôliers, des Grandes- Compagnies, en France; des guerres des Roses, en Angleterre; qu’à celte époque, dans toute l'Europe, les moeurs étaient violentes, les habitudes féroces, les basses classes turbulentes et ignorantes, les liantes corrompues cl livrées presque sans frein à leurs passions ; que l’idée du droit n’existait nulle part, que la plupart des monarchies et des aristocraties fourmillaient d’exemples de faits, sinon semblables, du moins analogues à ce qui se passait à Florence, et qu’il serait injuste d’étendre aux démocraties de tous les temps une remarque qui n’est pas même spécialement applicable à la démocratie florentine du quatorzième et du quinzième siècle.
VOYAGE EN SUISSE
Berne, 15 août isôg.
RFMARQl'ES SUR L'HISTOIRE SUISSE.
Division des cantons entre eux, impossibilité de les réunir.
Les cantons suisses n’ont pas secoue à la fois le joug de l'étranger. Ils 11’unt donc jamais été unis entre eux par le lien d’une commune origine.
Au moyen âge, époque où la République suisse a commence, tout le soin des hommes semblait encore être de se diviser les uns des autres et de se diversifier par le plus de différences possibles, afin de mieux conserver le caractère propre à chacun d’eux. Les différents cantons suisses, lors même qu’ils se déterminèrent à agir dans une cause commune, 11e cherchèrent donc point à adopter des lois ou des usages semblables ; ils tendirent plutôt à en adopter de différents. Ils ne prirent pas la môme forme de gouvernement; ils n établirent pas les mêmes officiers ; ils gardèrent leur
NOTES DE VOYAGES
physionomie particulière et s’ellbrcèreiit de mille manières de conserver leur individualité.
Les Suisses de cette époque différaient, de plus, naturellement entre cuv de mille manières.
Les Suisses des hautes montagnes, qui avaient été les premiers à lever l’étendard de l’Indépendance, formaient, à vrai dire, une population de bergers. Propriétaires du sol qu'ils faisaient valoir eux-mémes, presque entièrement égaux en fortune, également simples et peu lettrés, ils étaient plus faits pour conquérir leur propre liberté que pour gouverner les autres peuples. Ce furent, comme je l’ai dit plus haut, ces populations qui fondèrent le noyau de la Confédération suisse. Quoiqu'elles ne s’élevassent pas à plus de cinquante mille âmes, elles se fractionnèrent naturellement en trois Etats indépendants. Ceci se passait en 1507.
Toutes les populations des hautes Alpes qui s'adjoignirent depuis à la Confédération, les bergers d’Appcnzcll, les montagnards de Claris et de Saint-Gall, avaient, par leurs mœurs, leur état social et leur langue, une grande analogie avec les premiers Suisses dont je viens de parler. Mais il n’en était pas de même quand on descendait vers les plaines.
Zurich, qui accéda à la Confédération on 1551, était une ville commerçante et lettrée, autant qu'on pouvait l’étrc au moyeu âge ; qui avait pour habitants de riches bourgeois et des nobles, qu’elle parvint bientôt à expulser de son sein. Les campagnes autour de Zurich étaient peuplées de paysans qui restèrent sous le contrôle de leurs seigneurs, soumis euxmêmes à la ville ou relevant directement de la ville : race de cultivateurs fort différente du peuple de bergers qui couvrait les montagnes.
Bâle, qui entra plus tard dans la Confédération, était dans une situation analogue à Zurich.
A l’ouest, la ville de Berne, qui fut une des premières à se confédércr, n’était point commerçante comme Zurich.
VOYAGE EN SUISSE
Mais elle était peuplée, ainsi cpie son territoire, de bourgeois riches et de nobles qui, soit de gré, soit de force, firent cause commune avec le peuple et restèrent en possession d'une partie des terres et du pouvoir.
Ainsi, dès ces premiers siècles de la Confédération, il se trouvait dans son sein des Etats composés de petites bourgades et des Etats gouvernés par de grandes villes; des Etats où régnait une simplicité de mœurs voisine de la grossièreté et de l’ignorance, et des États aussi policés et aussi éclairés qu'on pouvait l'être alors en Europe ; des États plutôt commerçants que guerriers, et des Etats essentiellement guerriers et nullement commerçants ; des Etats où la démocratie était pour ainsi dire sans limites, et d’autres où l’aristocratie conservait une grande puissance.
Ceci étant, on comprendra sans peine que les Suisses des deux premiers siècles, quoiqu’en très-petit nombre (il n’y avait encore que huit cantons), et pressés par un grand nombre d'ennemis communs, eussent bien de la peine à 3’cntendre, à moins qu’il nos’agit de repousser une invasion. Aussi les voit-on recourir plusieurs fois aux armes les uns contre les autres.
Mais ce fut dans le seizième siècle que les plus profondes dissemblances se manifestèrent chez les Suisses, et que leurs divisions devinrent permanentes et sans remède. La réforme fut prèchée à Zurich pour la première fois en 1516, par Zxvingle. Zurich, Berne, Bâle et la plus grande partie de la Suisse occidentale l’embrassèrent avec ardeur. La plus grande partie des montagnards des liantes Alpes et quelques populations des vallées occidentales demeurèrent passionnément attachées à l’ancien culte. Schwitz, Uri, Untcrwaldcn , Lucerne, Zug, restèrent catholiques. Ceci acheva de les différencier complètement de toutes les autres. Non-seulement des haines violentes s'allumèrent, mais l’ensemble des idées et par suite presque toute la forme extérieure de la civilisa-
NOTKS DE V0Y4GES.
tion différa. Malheureusement la force ne resta pas également partagée entre les partisans de la nouvelle et de I ancienne religion. Les protestants étaient infiniment plus nombreux, plus riches, plus éclairés que leurs adversaires. D'une autre part, ceux-ci avaient les souvenirs de la Suisse héroïque encore vivants. Ils envisagèrent donc leur situation comme critique; ils se crurent menacés d’oppression par leurs confédérés : ce qui blessa leur orgueil et excita leurs craintes. On s’isola donc de part et d’autre. Plusieurs fois les catholiques et les protestants eu vinrent aux inains; et en temps de paix ils n’eurent que peu de relations les uns avec les autres. Us contractèrent plus volontiers des alliances avec des peuples étrangers, mais leurs coreligionnaires, qu’avec leurs confédérés d’une autre religion qu’eux.
C’est ainsi que les choses allèrent jusqu’à la Révolution française. Aujourd’hui la réunion de tous les Suisses sous le même gouvernement est sans doute plus facile qu’au seizième siècle, mais ce serait cependant une chose que la force seule pourrait opérer.
Les cantons catholiques, qui sont en inèine temps les plus petits et les plus énergiques de toute la Suisse, ne peuvent être amenés à vouloir un changement de constitution qui rende le pouvoir plus fort. Car le pouvoir fédéral, plus fort, ne peut manquer d’être exercé principalement par les grands cantons qui, indépendamment de ce qu’ils ont une religion ennemie de la leur, ont encore des idées, des mœurs et un ensemble de civilisation qui diffèrent d’une manière notable.
Ainsi l’ambition, la religion, les moeurs se joignent pour éloigner les petits cantons de consentir à aucun changement du pacte fédéral.
VOYAGE EN SUISSE
BlWlC, 17 août 1830 1 .
Il y a des cantons, il n’y a pas de Suisse.
Petit pays. Pas de grandes richesses ni de grandes pauvretés. Mœurs tranquilles. Caractère lent. Peu d'intérêt des voisins à l'attaquer. Aucun intérêt à attaquer lui-même. Toutes raisons qui peuvent lui rendre supportable l’absence d’un gouvernement...
Institutions, habitudes et mœurs libres en Suisse.
Je ne comparerai pas la Suisse aux États-Unis, mais à la Grande-Bretagne, et je dirai que quand on examine ou même qu’on ne fait que parcourir les deux pays, on aperçoit entre eux des différences qui étonnent. A tout prendre, le royaume d’Angleterre semble beaucoup plus républicain que la République helvétique.
Les principales différences sont dans les institutions et surtout dans les mœurs.
1° Dans presque tous les cantons de la Suisse la liberté de la presse est une chose très-récente.
2" Dans presque tous la liberté individuelle est encore incomplètement garantie : un homme est arrêté adimnislralivement et détenu sans grande formalité,
5° Les tribunaux n’ont pas généralement une position parfaitement indépendante.
4" Le jury est inconnu dans tous les cantons.
5° Dans plusieurs cantons la population était enlière-
1 I,c lecteur ne doit pas oublier que toutes ccs notes, relatives h la Suisse, ont été écrites avant les réformes du pacte fédéral provoquées par la révolution de 1848. (iVotc de l'Éditeur.)
NOTES DE VOYAGES
ment privée de droits politiques il y a trente-huit ans : Argovie, Thurgovic, Tessin, Vaud, une partie du canton de Zurich et de Berne étaient dans ce cas.
Si la remarque précédente s’applique aux institutions, elle s’applique bien plus encore aux mœurs.
1° Dans beaucoup de cantons de la Suisse, le goût aussi bien que l’usage du self-yovernment manque à la majorité des citoyens. En temps de crise, ils se mêlent eux-mêmes de leurs affaires ; mais on ne voit pas chez eux celte soif de droits politiques, ce besoin de prendre part aux affaires publiques, qui semblent tourmenter incessamment les Anglais.
2“ Les Suisses abusent de la liberté de la presse comme d’une liberté récente; les journaux sont plus révolutionnaires cl beaucoup moins pratiques que les journaux anglais.
5" Les Suisses paraissent encore voir les associations sons le point de vue où les Français les considèrent ; c’est-à-dire comme un moyen révolutionnaire et non comme une méthode lente et tranquille d’arriver au redressement des torts. L’art de s’associer et de se servir du droit d’association est peu connu.
4° Les Suisses ne montrent pas pour la justice ce goût qui caractérise si fort les Anglais : les tribunaux n’occupent pas plus de place dans l’opinion que dans les rouages politiques. Le goût de la justice et l’introduction paisible et légale du juge dans le domaine de la politique sont peut-être le caractère le plus saillant de la physionomie d’un peuple libre.
VOYAGE EN Sl'ISSE.
5° Enfin, et ceci, à vrai dire, contient tout le reste, les Suisses ne montrent pas au fond de leur âme ce respect profond du droit, cet amour de la légalité , celle répugnance à l’emploi de la force , sans lesquels il n’y a pas de nation libre et qui frappent tant l’étranger en Angleterre.
Je rendrai l’ensemble de ces impressions par un seul mot.
Celui qui parcourt les États-Unis se sent involontairement et instinctivement si pénétré, que les institutions, le goût, l’esprit de liberté s’est mêlé à toutes les habitudes du peuple américain, qu’il ne peut concevoir pour lui autre chose que le gouvernement républicain.
De même, on ne saurait supposer aux Anglais la possibilité de vivre sous un autre gouvernement qu’un gouvernement libre.
Mais, si dans la plupart des cantons de la Suisse la violence venait détruire la constitution républicaine, on ne se sent pas assuré qu’après un assez court état de transition le peuple ne s’habituât pas bientôt à la perle de sa liberté.
Dans les deux pays cités plus haut, la liberté me parait plus encore dans les mœurs que dans les lois.
En Suisse, elle me semble plus encore dans les lois que dans les mœurs.
Berne, 1 8 août 1836.
Examen de la constitution suisse en elle-même, indépendamment des raisons particulières qui peuvent
NOTES DE VOYAGES
porter les Suisses à vouloir la garder quant à présent.
Quel (pie puisse cire le mérite caché du pacte fédéral de 1815, celui-ci a un défaut évident dans sa rédaction : c’est le vague.
Oir dirait que cette constitution a été rédigée au moyen âge, tant elle révèle chez ses auteurs des idées peu nettes sur la division des pouvoirs dans les sociétés humaines. Après avoir lu attentivement cette constitution, je défie à qui que ce soit de marquer d'une manière distincte la ligne des pouvoirs entre les cantons et le gouvernement central.
Les Suisses ont-ils voulu établir un gouvernement fédéral ou faire simplement une ligue offensive et défensive'.' En d’autres termes, les cantons ont-ils prétendu conserver leur souveraineté tout entière ou ont-ils consenti à en sacrifier une partie?
Cette première question ne peut faire naître de difficultés sérieuses.
Les cantons d’une part ont concédé à la diète le pouvoir de leur demander de l'argent et des hommes : ce qui est lui concéder des droits de souverain.
Ils se so il interdit de faire etix-mêmes la paix et In guerre : ce qui est se priver d’un droit de la souveraineté.
Enfin ils ont voulu qu'en ces questions la majorité fit la loi à la minorité : ce qui achève de constituer un véritable gouvernement et non une simple ligue.
Les Suisses ont-ils donné de grands pouvoirs à leur gouvernement fédéral?
Cette seconde question est aussi facile que la première.
Le pacte a donné au gouvernement fédéral des pouvoirs si grands et surtout si indéfinis, que si ce gouvernement trouvait à sa disposition des moyens énergiques d’en user, on peut prévoir que la Suisse en arriverait bientôt à la consolidation
VOYAGE EN SUISSE
de ia souveraineté. La diète a le droit de lever des troupes et de l’argent; elle fait la guerre, la paix, les traités de commerce ; elle nomme les ambassadeurs. La garantie des constitutions cantonales et des grands principes d'égalité devant la loi est mise sous sa sauvegarde, ce qui lui permettrait au besoin de s’immiscer dans les affaires locales.
Les péages, droits de route, etc., sont réglés par la dicte : ce qui lui permettrait de se mettre à la tète de toutes les entreprises de voirie.
Lutin la diète prend toutes les mesures nécessaires pour la sûreté intérieure et extérieure de la Suisse : ce qui l’autorise à tout faire.
Sans doute, le pacte fédéral ne remet pas nominativement à la diète la direction de beaucoup d'affaires, qui sont pourtant essentiellement nationales de leur nature, telles que postes, monnaies, etc., etc. Toutefois ce qu’il sous-entend compense et au delà ce qu’il ne dit pas ; et, loin que la diète manque de pouvoirs, je trouve qu'elle en possède de beaucoup trop grands pour garantir l’existence d'une constitution fédérale.
Les Suisses ont-ils donné à leur gouvernement fédéral le mmjen d’exécuter tout ce qu’ils lui donnent le droit de faire?
La réponse à cette dernière question n’est pas moins nette que la réponse faite aux précédentes. Non, les Suisses n’ont pas donné à leur gouvernement fédéral le pouvoir de faire ce qu’il a le droit d’exécuter. Ceci mérite des développements.
La diète ressemble à un homme très-fort dont tous les membres sont plus ou moins frappés de paralysie.
Examinons d'abord les trois pouvoirs1, et remarquons, pour commencer, qu’ils sont souvent confondus d’une ma-
Legislatif, exécutif, judiciaire.
NOTES DE VOYAGES
4fiO
nière telle, que chez un grand peuple la tyrannie ne manquerait pas de s’ensuivre.
La diète, qui est le pouvoir législatif, nomme les principaux fonctionnaires publics, traite presque directement avec les puissances étrangères, administre le peu d'objets dont le gouvernement fédéral se soit jusqu’à présent occupé. De plus, lorsqu’il s’élève des contestations entre deux États, la diète nomme les arbitres qui doivent prononcer. Mais, comine je le disais tout à l’heure, tout cela est de peu de conséquence chez un petit peuple tranquille comine la Suisse. D’ailleurs j’examine en ce moment ce qui rend le pouvoir fédéral impuissant, et non ce qui pourrait le rendre tyrannique.
Il n’v a pas, en Suisse, à vrai dire, de pouvoir judiciaire fédéral : ainsi je n’ai pas à m’en occuper.
Pouvoir législatif : Les mandats impératifs imposent une gène très-grande au pouvoir législatif ; non-seulement les députés de la diète sont responsables devant leurs cantons, ce qui est tout naturel, mais ils ne peuvent agir qu’avec un mandat positif du canton, faute de quoi ils ne votent que ad referendum, c’est-à-dire sauf l’approbation ultérieure des grands conseils
De ceci il résulte deux maux :
1° Le premier est (pie toute mesure prompte et énergique est entravée : la Suisse n’a point une diète, mais vingtquatre, dans laquelle il faut que la mesure proposée s’arrête.
2“ Une grande garantie de sagesse est ôtée, puisqu'il doit arriver souvent que les raisons qui auraient pu déterminer les députés ne puissent plus être présentées aux grands conseils, ou ne leur soient pas présentées comme elles l’ont été par les partisans de la mesure au sein de la diète, et que, par conséquent, les grands conseils ne soient pas en position de bien juger.
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