CROIS H.L ES
a mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa détresse ; il lui annonça, au contraire", qu'il avait entrepris une opération de commerce magnifique, dont les résultats étaient prochains et infaillibles; il lui expliqua eomme quoi la Fleurette, vaisseau à fret, de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et ses soieries ; il la supplia de lui rester fidèle pendant un an, se réservant de iiù en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui jura un éternel amour.
Lorsque mademoiselle Godeau reçut cette lettre, elle était au coin de son feu, et elle tenaità la main, en fiutse d'écran, un de ces bulletins qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entrée et la sortie des navires, et en même temps annoncent les désastres. 11 ne lui était jamais arrivé, comme on peut penser, de prendre intérêt à ces sortes de choses, et elle n'avait jamais jeté les yeux sur une seule de ces feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin qu'elle tenait ; le premier mot qui frappa ses yeux fut précisément le nom de la Fleurette ; le navire avait échoué sur les côtes de France dans la nuit même qui avait suivi son départ. L'équipage s'était sauvé à grand'peine, mais toutes les marchandises avaient été perdues. ■
Mademoiselle Godeau, à celle nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles avait fait devant elle l'aveu de sa pauvreté ; elle fut aussi désolée que s'il se fût agi d'un million ; en un instant, l'horreur d'une tempête, les vents en furie, les cris des noyés, la ruine d'un
homme qui l'aimait, toute une scène de roman, se présentèrent à sa pensée ; le bulletin et la lettre lui tombèrent des mains ; elle se leva dans on trouble extrême, et, le sein palpitant, les yeux prêts à pleurer, elle se promena à grands pas, résolue à agir dans cette occasion, et se demandant ce qu'elle devait faire.
Il y a une j uslice à rendre à l'amour, c'est que plus les motifs qui le combattent sont forts, clairs, simples, irrécusables, en un mot, moins il a le sens commun, plus la passion s'irrite et plus on aime; c'est une belle chose sous le ciel que celte déraison du cœur ; nous ne vaudrions pas grand* chose sans elle. Après s'être promenée dans sa chambre, sans oublier ni son cher éventail, ni le coup d'œïl à la glace en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergère. Qui l'eût pu voir en ce moment eût joui d'un beau spectacle ; ses yeux élincelaient, ses joues étaient en fou ; elle poussa un long soupir et murmura avec une joie et une douleur délicieuses :
— Pauvre garçon ! il s'est ruiné pour moi !
Indépendamment de la fortune qu'elle devait attendre de son père, mademoiselle Godeau avait, à elle appartenant, le bien que sa mère lui avait laissé. Elle n'y avait jamais songé ; en ce moment, pour la première fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent mille francs. Cette pensée la fit sourire ; un projet bizarre , hardi , tout féminin , presque aussi fou que Creisilles lui-même, lui traversa l'esprit ; elle berça quelque temps son idée dans sa tête, puis se décida à l'exécuter.
cnoisiLLES.
Elle commença par s'enquérir si Croisillcs n'avait pas quelque parent ou quelque ami; la Femme de chambre fut misée» campagne. Tout bien examiné, on déeouvrit, au quatrième étage d'une vieille maison, une tante à demi perdue, qui ne bougeait jor maïs de son fauteuil, et qui n'était pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre îemme, fort âgée, semblait avoir été mise ou plutôt laissée au monde comme un échantillon des misères humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde, elle vivait seule dans un grenier; mais une gaieté plus forte que le malheur et la maladie la soutenait à quatre-vingts ans et le; faisait encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte sans entrer chez elle, et les airs surannés qu'elle fredonnai t. égayaient toutes les filles du quartier. Elle possédait une petite rente viagère qui suffisait à l'entretenir ; tant que durait le jour, elle tricotait ; pour le. reste, elle ne savait pas ce qui s'était 'p.'ï-io depuis la mort de Louis XIV.
Ce fut chez celte respecLihlo personne que Julie se fit conduire en secret. Elle se mil pour cela dans tous ses atours plumes, dentelles, rubans, diamants, rien ne fut épargné : elle voulait séduire ; mais sa vraie beauté en cette circonstance fut le caprice qui l'entraînait. Elle monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et, après le salut le plus gracieux, elle parla à peu près ainsi :
— Vous avez, madame, un neveu nommé Croisilles, qui m'aime et qui a demandé ma main ; je l'aime aussi et voudrais l'épouser; mais mon père, M. Gc-
CHOISI LLCS.
deau, fermier général de cetle ville, refuse de nous marier', parce que vo(re neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde être l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine à personne ; je ne saurais donc avoir la pensée de disposer de moi sans le consentement de ma famille. Je viens vous demander une grâce que je vous supplie de m'accorder ; il faudrait que vous vinssiez vous-même proposer ce mariage à mon père. J'ai, grâce à Dieu , une petite fortune, qui est toute à votre service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs chez mon notaire ; vous direz que celle somme appartient à votre neveu, et elle lui appartient en effet ; ce n'est point un présent que je veux lut faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la ruine de Croisilles, et il est juste que je la répare. Mon père ne cédera pas aisément; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un pou de courage ; je n'en manquerai pas de mon coté. Comme personne au monde, cscoplé moi, n'a de droits sur la somme dont je vous parle, personne ne saura jamais de quelle manière elle aura passé eulre vos mains. Vous n'êtes pas très-riche non plus, je le sais, et vous pouvez craindre qu'on ne s'étonne de vous voir doter ainsi votre neveu ; mais songez que mon père ne vous connaît pas, que vous vous montrez fort peu par la ville, et que par conséquent d vous sera facile de feindre que vous arrivez de quelque voyage. Cette démarche vous coûtera sans doute, il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais
choisilles. 307 connu l'amour, j'espère que tous ne me refuserez pas.
La bonne dîme, pendant ce discours, avait été tour â (our surprise, inquiète, attendrie et charmée. Le dernier mot la persuada.
— Oui, mon enfant, répéta-l-dle plusieurs fois, je sais ce que c'est, je sais ce que c'est !
En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes affaiblies 1;l Foulenaii-nl à peine ; Julie s'avança rapidement, et lui tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire, elles se trouvèrent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le traité fut aussitôt conclu; un cordial baiser le- scella d'avance, et toutes les eonliilenees nécessaires s'ensuivirent sans peine.
Toutes les explications étant faites, la bonne dame tira de son armoire une vénérable robe de taffetas qui avait été sa robe de noce. Ce meuble antique n'avait pas moins de cinquante ans; mais pas une tacbc, pas un grain de poussière ne l'avait défloré; Julie en fut dans l'admiration. On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui fût dans toute la ville. La bonne dame prépara le discours qu'elle devait tenir à M. Godeau ; Julie lui apprit de quelle façon il fallait toucher le cœur de son pèro, et n'hésita pas à avouer que la vanité était son côté vulnérable.
— Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant, nous aurions partie gagnée.